RACINE
ntance. — Jean Racine appartenait i une famille dont les antécédcnls innuËrent sur son éducation et sur sa vie lout entière. Ea effet, à La Ferté-Milon, où le père de Racine Était cotilrùleur du grenier à sel, vinrent se réfugier, en 1638, iiuelqucs-uns des plus célèbres jansénistes, LanceM, Le Maître et Séricoart. Di-îpersés par une première persécution, ils avaient cherché un asile dans les familles favorables à leurs idées, et en parlicuiier cliez les Vitart de la t'erté- Milon, proches parents des Racine. Jean Racine naquit le il décembre 1639 ; deux ans après, sa mère mourait, el, deux années plus tard, son père. Le petit Racine, orphelin, fut recueilli par sa grand'ns, sueur de Mme Vitart. Or, celle Marie des Moulins avait couvent de Port-Royal, la mère Agnès de Sauile-Thèclei religieuses; et clle-tnèmc, devenue veuve en 1649. i sœurs. Désireuse de faire élever son pelîl-Iils dans collège de Beauvais (1;, dirigé par des jansé-
is, pour entrer dans l'école 0 1 Messieurs eux-mêmes, /■
mère Marie des Mouli
une fille religieuse au
elle y avait aussi deux
allô y rejoindre sa fille et se^
les mêmes idées, elle l'cnvoy;
nistes. A l'Age de seize ans, Racine quilt.-i
enseignaient, auprès de Porl-Royal-des-Champs, '.
Granges.
Sur le penchant septentrional de la colline qui regarde le vallon, subsiste encore l'ancienne maison qui servait d'école, elle a conservé sa physionomie du dlï-septiètne siècle (2). — C'est là, en reconstituant par la pensée l'abbaye détruite, qu'on peut évoquer le souvenir de ces solitaires, dont le petit Racine fut l'élève; c'est là que, pendant trois ans, Racine subit, loin de loutc distraclion extérieure, l'inlluenee profonde de ses maîtres, et le charme discret et pénétrant d'une campagne liarnionicuse et calme, campagne qu'il a décrite dans ses premiers vers. Sous ces onibrages, il passait de longues heures à lire dans le texte grec les tragédies d'Euripide ou le roman d'Héliodore, Théaghne et Charlclée. Mais, surtout, il fut élevé dans des sentiments religieux d'une sévérité scrupuleuse, dans cette morale janséniste dont l'intransigeance est à la fois la gloire et le défaut; et cette premièrf éducation laissera chez itacine une impression tellement profonde, tellement indélébile, que ses succès dramatiques seront empoisonnés par le souvenir de sa pure et religieuse
Hjn
i collège rfe Braiit
h,Véi..iS(6.P\oa;-
i54 LA LITTÉRATUBE FRANÇAISE
jeunesse, et qu'il voudra, après réchcc momentané de Phèdre ^ se faire chartreux, pour expier, comme il Ta dit, les scandales do sa vie passée.
Racine acheva ses études au collège d*Harcourt, à Paris, collège qui se trouvait à pou près sur remplacement actuel du lycée Saint-Louis. Cette maison était, elle aussi, toute dévouce au jansénisme (1).
Débuts poétiques. — Nous arrivons à Tannée i6G0, où Racine publie sa première pièce de vers, une ode intitulée : la Nymphe de la Seine composée pour le mariage du roi. Circonstance curieuse et presque ironique, le jeune poète, qui devait devenir Tami docile de Boileau, demanda, pour cette œuvre de début, les conseils de Cliapclain. — Dès cette année-là, il commence k songer au théâtre, comme on fait foi sa correspondance. -^ 11 occupait alors une petite place chez son oncle Vitart, intendant de la famille de Chevreuse; et déjà il s'émancipait de la sôvère discipline de Port-Royal. Sa tante, la mère Agnès, écrivait à son sujet d(*s lettres encore plus dé» jlées que sévères. Mais Racine, fatalement entraîné par son démon poétique, résistait à ces appels; il se liait avec La Fontaine, et surtout avec les amis de La Fontaine; et ce milieulà ne ressemblait guère à celui de Port-Royal.
Séjour à Uzès. — Retour à Paris (1663;. — Sa famille tenta un effort suprême pour Tarrachor au monde. Un de ses oncles, Antoine Sconin, vicaire général à Uzès, le fit venir auprès de lui, en lui promettant un bénéfice s*ii consentait à entrer dans los ordres. Racine partit pour le Midi. On a de lui un certain nombre de lettres datées d'Uzès et adressées soit à son oncle Vitart, soit à Tabbé Le Vasseur. Elles sont charmantes, ces lettres; elles pétillent d*csprlt; il y est fort peu question de théologie, et beaucoup de la campagne, des moissons, des cigales ; beaucoup aussi des poètes latins et italiens, et des poésies auxquelles Racine travaille. S'il parle de son futur bénéfice^ c*est pour nous initier à un procès que lui valent ses ambitions ecclésiastiques, procès qui lui inspira une telle horreur pour la chicane, qu'il sVn vengera plus tard dans let Plaideurs, Bref, en 1663, Racine revint à Paris, tout heureux d*avoir perdu ce procès, auquel, dit-il, ni ses juges ni lui n'entendirent rien. Décidément, sa vocation poétique était la plus forte, et les circonstances s'en mêlaient.
A peine de retour, Racine publia une Ode sur la convalescence du roi. Il reçut à cette occasion une gratification de 600 livres^ et crut devoir en remercier Louis XIV par une nouvelle pièce intitulée: la Renommée aux Muses, C'est une allégorie : on y voit la Renommée, la déesse aux cent voix, qui, s*adressant aux Muses, leur annonce qu'un monarque éclairé, ami de la poésie, prend désormais les gens de lettres sous sa protection.
Débuts au théâtre (1664). — Ces pièces d'actualité n'empêchaient point
(1) Cf. p. 358.
RACIVE ET LA TRAGÉDIE DE /BW> A !7(i0
is gnvaa par Uàrard EdaliiK'k (IMB-ITOT).
4oG LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Racini; de travailler à une tragédie qui devait ôtre bientôt représentée. La Thêbaïde ou les Frères ennemis fut donnée par Racine à Molière, qui jouait avec sa troupe sur le théâtre du Palais-Royal : la première représentation eut lieu le 20 juin 16G4. On aurait peine à trouver, dans cette médiocre Thébaîde, la promesse d'un grand génie dramatique (i). — L'année d'après, le 4 décembre ^065, Racine faisait jouer Alexandre; et celle fois, ce n'était plus seulement Corneille qu'il imitait, mais encore Qu inau H. A Z^xandre eut un grand succès : la pièce était dans le goût du jour, — dans le mauvais goût, s'entend. Si Racine eût persévéré dans celte voie, il eût été applaudi sans discussion, et il serait aujourd'hui oublié sans appel.
Alexandre est tout de même une date importante dans la vie de Racine. D*abord ce fut la cause de sa rupture avec Molière. Tandis que la troupe de Molière répétait cette tragédie au Palais-Uoyal, Racine, mécontent des interprètes, porta sa pièce à rilôtel de Bourgogne, et on la joua concurremment sur les deux théAtres. Molière se fâcha. D'autant plus que Racine, poussant plus loin ses mauvais procédés, ûl passer la meilleure actrice de Molière, Mlle du Parc, à rilôtclde Bourgogne. Ainsi fut brisée, dès ses débuts, une amitié qui pouvait ôlre féconde, — et tous les torts sont du côté de Racine (i). Voilà la premièi'e manifestation de cet esprit irritable et susceptible, par lequel Racine se créa tant d'ennemis parmi les contemporains. Mais, en somme, les relations des deux poètes étaient relativement récentes.
Racine et Port-Royal. — Que dire, au contraire, de l'attitude que Racine prit tout h coup à Tégard de Port-Royal et de ces mailres respectables auxquels il devait tout. La mère Agnès avait redoublé ses avertissements, et Nicole, un des plus illustres solitaires, avait écrit : « Un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des -corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels (3). » Cette phrase toucha Racine au vif; et, s'inspirant des Provinciales de Pascal, il écrivit contre Port-Royal une ZeZZre qui est un chef-d'œuvre d'esprit et un acte de la plus noire ingratitude. Une seconde lettre allait suivre la première, lorsque -Boileau, avec sa droiture et son bon sens, fit remarquer à Racine « qu*il attaquait Icb plus honnêtes gens du monde ». Ajoutez que ces honnêtes gens étaient alors persécutés. Racine ne publia pas sa seconde lettre, — et la première devait lui causer un jour d'incurables remords.
Quoi qu'il en soit, il avait rompu avec Port-Royal. 11 était devenu, en i667, par son Andromaque^ le plus grand poète dramatique de son temps. De 1667 à 1677, Racine fait jouer sept tragédies, toutes représentées à riiôtel de Bour-
(1) Ci Racine^ édit. Fourcassié (Hatior).
(2) CI. Molière (Halier), p. 281
J3) Nicole s'exprimait aïOHi dans uoe de set letlroa sur tes Hérésies imaginaires (Déo.lM5>, dirigée contre De«mai-eii» de baiul-burlm. auteur des VisionnaireSt qui venait d'attaquer Poit-Hoyai.
BACIWE ET LA THAG^nŒ DE tISGO A 1700
gogne. Toutes réussirent; mnia les ncullé, comme Andromaqiie, néréii Bajazct, cl surtout Plièdre, rencontrèrent de vlolenles résistances.
lies triomphèrent presque snns a e et Iphigéiiie ; d'inlres, comme B
Retraite de Racine (167"), — Cependant, en 1673, Racine était entré à l'Acailéiiiie française, et, en 1674, il fut nommé conseiller du roi. Fêté au théâtre, reçu à la cour, recherché de tous pour son génie et pour son esprit niurdani , Racine n'était pas heureux. I,a moindre critique le mettait hors de lui; en vain, ripostait-il par des priifaces amères et par des éplgiamnies mortelles. Le souvenir de Portttoyal le hantait: lù-bas, sa vieille' tante, la mère Agnès, attendait toujours le retour de cet enfant prodigue; Le Maître, Lancelot, Nicole, Arnauld, parlaient de lui en soupirant. Dans cet état d'e.^prit, Racine vit plier un Instant, soas les clTorts d'une cabale, sa tragédie de Phèdre, à laquelle la princesse de llouil-
Ion et la duchesse de Ne- " " a n a a
vers voulaient opposer la A e n
Phèdre de Pradon. Le
poète pouvait aisémi-nt se consoler d'u de d p t paye b n t p un
triomphe dûnnilif et durable. Mais, d s les d pus o s troub es o 1 se trouvait, l'échec momentané de Phèdre lui parut un avertissement du Cict. On lui rapporta justement qu'Amauld, le Crond Arnauld, le plus sévère des jansénistes, avait porté sur sa dernière tragédie un jugement favorable; tl Boileau
458 LA UTTÉRATUnE FR.WÇAISE
se chargea de les réconcilier. Il n'y a guère de scène plus simple et plus louchante. Boileau amène Racine. Celui-ci, au seuil de la chambre, dès qu*il aperçoit Arnauld, sent son cœur se fondre et ses jambes se dérober sous lui; il est redevenu le « petit Racine » de Port-Royal; il tombe à genoux, en pleurant. Arnauld lui crie qu'il se relève, et comme Racine n'en veut rien faire, Arnauld se jette lui-même à ses pieds ; c'est ainsi qu'ils s'embrassent.
De ce jour, Racine est mort pour le monde; l'amour de Dieu lui est rentré au cœur, et Ta si bien repris qu'il veut s'enfermer dans un cloître. Il se résout, enfin, sur l'avis de son confesseur, à se marier. Sa femme, Catherine de Romaiict, était simple et bonne, instruite, mais peu sensible aux charmes de la poésie. 11 eut de ce mariage sept enfants. L'aîné, Jeati-Raptisle, à qui son père adressa des lettres exquises, mourut vieux garçon à soixante-neuf ans; le dernier, Louis Racine, écrivit un Mémoire sur la vie de son père, les poèmes de la Grâce et de la Religion, et eut un fils qui mourut au tremblement de terre de Lisbonne (1755). Des cinq filles, trois furent religieuses, une seule se maria.
Dernières années. — Pendant cette période qui s'écoule de iG77 à 1699, date de la mort de Racine, sa vie est calme, consacrée soit à Louis XIV qui l'a nommé son historiographe, soit à sa famille; il se partage entre ces deux afTections égales. 11 a pour Louis XIV une admiration attendrie. Aussi n'hcsitcra-t-il pas a revenir à la poésie dramatique, qu'il a complètement abandonnée, pour écrire, h la prière de Mme de Maintenon, sa tragédie d'Esther, jouée à Sainl- Cyr en 1689 avec le plus brillant succès. Notez bien qu'il ne croit pas alors faire œuvre de théâtre ; il intitule Esther : Ouvrage propre à être récité et chante. Deux ans après, il donne Athalie ; mais la réussite d'Esther a inquiété Mme de Maintenon, qui craint de développer chez ses élèves de Saint-Cyr le goût du monde et la coquetterie. Athalie sera jouée sans décors ni costumes, à Versailles, devant le roi.
Est-il vrai que Racine, peu de temps avant sa mort, fut disgracié par Louis XIV, comme cela semble résulter d'une de ses lettres à Mme de Maintenon ? La question est obscure. Louis Racine, son fils, écrit qu'il aurait fait parvenir au roi un Mémoire sur les souffrances du peuple, et que Louis XIV en aurait voulu au poète de son indiscrète intervention dans les affaires de l'État. — D'autres font remarquer que Racine était resté très ouvertement Tami des Messieurs de Port-Royal, plus suspects que jamais et vivement persécutés. — Toujours est-il qu'en effet la faveur du roi se démentit quelques instants, et que Racine en fut très vivement affecté. Mais cette faveur lui fut promptement rendue; et quand le roi apprit sa mort, le 21 avril 1699, il parla de lui en termes élogieux et émus.
Racine avait sollicité comme un honneur d'être enseveli au cimetière de Port-Roy a 1-des-Champs, aux pieds de M. Ikmon. Lors de la destruction de cette abbaye, eu 1711, on transporta les restes de Racine à l'église Saint-
PACIVE ET LA THAGÉDIE DE 1660 A i700 459
Élienne-du-Mont, où ils sont encore, et où Ton peut lire son épitaphc latine, composée par Boileau (1).
Histoire de son thé&tre. — La Thébaïde ou les frères ennemis (1664). — Pour composer sa procnière plèco. Racine s'ost inspire des Sept contre Tkèbes d'Eschyle, des Phéniciennes d* Euripide, des Phéniciennes de Scncque, du poème épique de Stace, la Thébcude^ ci d'une pièce française, l'Antigone do Rolrou (1638). Le sujet essentiel, c'est la rivalité fameuse dos deux fils d'CEdipe, l'Uoocle et Pol)nice, qui finissent p«ir se donner mutuellement la mort. Mais, en disciple de Corneille, du Corneille d'Œdipe, Racine môle les fadeurs de l'amour galant à cette épouvantable histoire.
1665. Alexandre le Grand. — Le sujet est tiré de Quinte-Curce, qui nous a laissé un récit en latin des exploits d'Alexandre. Mais bien que Racine se vante, dans sa préface, d'avoir suivi fidèlement l'histoire, c'est le romanesque qui domine dans cette tragédie. Le fond en est simple. Alexandre a poursuivi ses conquêtes jusqu'aux Indes ; là, il se trouve en présence de deux rois, Taxile et Porus; le premier se soumettrait volontiers, et n'est pas un adversaire bien dangereux ; Porus résiste, il est vaincu, et tombe aux mains d'Alexandre: celui-ci pardonne à Porus et lui rend ses Etats. Mais, pour faire une tragédie, il faut de l'amour, et l'on sent, par avance, que l'amoiiE, dans un pareil sujet, a servira d'ornement et non de corps ». Racine supposera qu'Alexandre est amoureux de Cléofile, sœur du roi Taxile, et Porus amoureux de la reine Axiane. La seconde tragédie de Racine est donc, parole mélange de la grande politiijue et de l'amour galant, un compromis entre Corneille et Quinault, les deux pr>èteH qui se partageaient alors la faveur du public. La pièce n'en eut que plus de succès, mais elle reste datée. Racine la dédia à Louis XIY.
1667. Andromaque. — Les sources de la pièce sont grecques et latines. Racine a puisé dans VIliade d'Homère (chants VI et XXll), dans les Troyennes et V Andromaque d'Euripide, dans V Enéide de Virgile (livre 111), et dans la tragédie de Sénèipie, Andromaque. Chez les poètes anciens, Andromaque, devenue la captixe et l'épouse de Pyrrhus, avait eu do ce nouveau mariage un fils, Moïossos; en l'absence de Pyrrhus, llermionc, jalouse, veut faire périr l'enfant, qui est sauvé par l'intervention du vieux Pélée, tandis que Pyrrhus est tué à Delphes par Oresle. — Racine suppose au contraire qn'Andromaque, veu\e d'Hector, emmenée en captiûté par Pyrrhus après la guerre de Troie, a conservé son fils Astyanax. Pyrrhus^ déjà fiancé àllermione, fille de Ménélas et d'Hélène, est amoureux d'Andromaque et lui demande de l'épouser. Celle-ci ne veut pas y4:onsentir ; Pyrrhus la menace de faire périr le petit Astyanax, dont les Crccs exigent la mort. La pièce commence au moment où Oreste, envoyé par l'assemblée des Crées pour réclamer le fils d'Hector, arrive en l^^pire ; Oreste est lui-mémo amoureux d Herniiono fiancée à Pyrrhus ; il espère qu'Andromaque, pour sauver son fils, consentira à épouser Pyrrhus, et qu'il pourra lui-même épouser Hermione. D'abord Pyrrhus refuse à Oreste do lui livrer l'enfant; puis, comme Androma({ue ne lui est pas plus favorable, il déclare (|u'il abandonne Astyanax et qu'il épouse Hermione. Mais Andronia<iue tente une dernière démnrcho auprès do Pyrrhus, et se décide à l'épouser pour sauver le fils d'Hector, avec l'intention de te tuer au sortir du temple. Hermione, furieuse, ordonne à Oreste de sacrifier Pyrrhus à ta jalousie ; Oreste lui obéit ; mais, Pyrrhus mort, Hermione est désespérée et va se tuer auprès de lui. Andromaque et Astyanax sont sauvés ; Oreste devient fou. — La nouveauté d'Andromaque fui aussi vivement sentie que celle du Cid ; le succès en fut éclatant et soutenu. On avait dit : Beau comme le Ci<l; on aurait pu dire : Vraict naturel commei4ndromaque. Cette nouveauté consistait essentiellement en deux points, auxquels se rattu-
(I) Cf. Boileau (Hatior), p. 560.
4C0 L\ LITTÉIUTURE FRASÇAISH:
chent tous les autres: la simplicité do l'action, où tout dépend d'une décision d*Androm«nque et Tuniour-passion substitué h l'amour de tète (Corneille) et à la galanterie (Quinault). Aussi avons-nous une querelle d'Andromaque, comme une querelle du Cid. Les poètes jaloux, Thomas Corneille, Boursault, Le Clore, Quinault, Pradon et le grand Corneille lui-même, auxquels se joignirent des critiques comme Conrart, Ménage, Chapelain ; des spectateurs qui avaient pour idéal le genre pins héroïque de Corneille (Mme de Sévigné, la Grande Mademoiselle, le duc de Longueville, etc.) résistèrent, pour des raisons «professionnelles» ou sentimentales, au charme d'Andromaque. D'autre part, Saint-Evrcmond, alors en Angleterre, écrivit à M. de Lionne une lettre sur Andromaque ci AtUla (représenté la même année) : il ne trouvait dans là pièce de Racine que des beautés spécieuses, et exprimait l'opinion des partisans de Corneille. Molière fit représenter sur son théAtre du Palais-Iioyai, le 25 mai 1608, la Folle Querelle de Subligny, sorte de pamphlet dialogué à travers une intrigue rudimentaire, et peut-être y collabora-t-il (l). Racine avait pour lui la jeune cour, et sa dédicace à Henriette d'Angleterre nous dit clairement à qui désormais il voulait plaire.
1668. Les Plaideurs. — Pour se venger d*un procès perdu, et peut-être aussi pour prouver qu'il n'était pas moins capable que Corneille d'exceller dans les deux genres. Racine, au lendemain d'Andromaque et à la veille de Brilannicus^ écrit une charmante comédie en trois actes. Il imite, pour une partie de l'intrigue, les Guipes d'Aristophane, mais il ne doit qu'à la tradition française {Palhelin^ les a chats-fourrés m de Rabelais, etc.), et à ses amis Doileau, Furctière, La Fontaine et Chapelle, qu'il rencontrait à l'auberge du Mouton-Ulanc, la satire à la fois si aiguë et si spirituelle des juges et des plaideurs. — Un juge, Perrin Dandin, est devenu si fanatique de soq métier, qu'il ne veut plus quitter le tribunal, et que son fils est obligé de le faire enfermer et garder à vue dans sa maison. Dandin essaye par tous les moyens de s'échapper, afin de courir à l'audience, l^iifui, pour l'occuper à domicile, on lui fait juger un chien ([ui vient do manger un chapon ; son secrétaire Tlntimé défend le coupable; son portier Petit-Jean, plaide contre le chien. Une petite intrigue >ient renforcer celle situation: le fils çlo Dandin, Léandre, aime Isabelle fille de Chicaiineau, incorrigible plaideur, et i'epouso à la lin de la pièce. La comtesse de Pimbêche est un autre type de plaideuse enragée. — Le style de celte comédie est exquis, et annonce le meilleur Regnard. D'abord accueillis froidement, 1rs Plaideurs amusèrent beaiuroup Louis XIV, et chacun voulut y avoir ri comme lui. Depuis 1668, la pièce n'a jamais quitté le répertoire.
1669. Britaitnictis. — Les plus déterminés partisans de Racine avaient surtout loue les tendresses d'Andromaque ,' ils n'en avaient point senti la force, et semblaient avouer que Corneille restait sans égal dans la tragédie hisluriqne. Racine composa donc Brilannicus (2), tragédie romaine, tirée des Annales de Tacite. 11 se donnait ainsi le mérite d'une plus grande originalité, puisqu'il avait à créer de toutes pièces son action ; et il choisissait dans l'histoire romaine la période la plus sombre, comme les caractères les plus violenls. — Claude, empereur romain, avait un lils de son mariage avec Messalint*, Urilannicus. Il se remaria avec Agrippine, veuve de Domilius ii^nobarbus, qui, par ses intrigues, lit adopter à Claude son propre 111s Néron ;puis elle empoisonna Claude, et fil nommer Néron empereur, au détriment de Brilannicus, légitime héritier. Mais Agrippine n'a donné le pouvoir à son fils que pour l'exercer elle-même. Or, au début de \:\ pièce, nous apprenons que Néron commence à s'émanciper. Il a fait enlever Juuie,
{{) SwT la Folle Querelle, oi, on général, sur tous cea ennemis de Racine, nous renvoyons, une fois pour toutes, au livre de F. Deltouh. C(. Molière (Hutier), p. 437.
(2) Voir le récit de la première représentation par Buursault, cité par M. F. IlàMOrr {Cours de lilté^aluret Britannicuê^ p. 1).
RACIN8 HT L\ TRAGlium ilK ICM ,\ I7i
[lancée de llrîlnimicus, cl 11 refuaa de r< oiplicatiuiis. Agrippiiic, puiir rcoaUir si luiitiuiil du lUs da CUudo ; et voilà lo mi c<jii»oJli du riiuiiiii-te Biirrhus, jiuur (uivro ccuidii |icrl)ils Karrisse, tunge i se dibamisor de Urtliiniilcus, sou rivnl on polltli|u«cten nmour. Ajin'in queliiucs allcrnativea. qui fuul l'intérêt Iiii,VClialuj^i]UD du Ifl triigûdio, yiroa te ilieida à faire einpuituiiiier Uiilaniiicuii. Junie >e râfiillio cluu les Veuilles, ot A^rippiuo prûvoitia pnipre dingrilce.
— MalicnS certsiiies ri'slAlanccs, itrfMnninia l'impuaa, et resla, ^L■lou rexprexïiun de Voltaire M la plcro de* conn ailleurs ».
Mnis d'aburd irrllo d nue cnbalo qu'il croyait dirccli-nivnt iiispirvo par llunielllu, Bacine di>iiiiH une pn'faco où son ({lurk'ux riial6liiit ë){Tali|iné ilu celle nii-ino plume (|uî a\Bil 6eril \aprtite Irllre cuiitro Purt-ltojal. I.à ciirurc, Uuikna liilenint; Mir si'» runiuntraiiri'H. Rai-iiie Kii|i|<rirnn ccllo |iréb<^odc sa M-vonde éiltliuti, ol en Ut uno aulro, o][eiii|>lo do loulu pcrnunniililê. — l)^iiia Ilri-
lui an«»i, le gi^iiro de la tragùilio liisti>rii|na ; Il iifaltil Cnnicille au premier Ot au troisième acte ; miiare dont il faut le louer, c'est d'rlrcen uiénia lem|>s resté lui' même, on llmitntit eiaflcnii'nt son action i une cri«o morale, et on 10 réduisant i Is pi-inluro du ■ munstni iiaissaiit u. Ilrilannûut rutdéiliépar tiacino au duc lie Clietrcu«c, dont sou uiiclo VUarl était intendant.
1670. Bérinioe. — nfrénke D'après uno vinn
est tirée do deux li(>ncs du *** ^'■'^'
l'Iiislorien latin Suétuim : Tilu*
rr'jinam Brrenieem... cai eliam naptiaa polUeilat ferelnxlar.. Bilan.— Cette Iraeéilic éi^liappc i l'aiiidjiie: elle est UiU Tlluî, des cspérniice» et des rraiiitcs do îtéréTiire, et. par ahoulit à une séparation librcriioiit ron^entie. Itarliii'. pnur trop simple, a iiivonlê le persuiuiuge d'Anlioclius qui, a
iirrc qui vouait lui demander des nienare KtTun de suuluiiir les priSit qui s'évuUlo, ot qui, résistant aux
publia
lim al A cul
Vrbf dimisil tnmim ini-ro des h^Fiilatioiis de ment liiirmoiiieux, elle renlorccr une intrigue de la reine Bérénice,
Ta suivie h Rome, et qui espère profiter do 'sa rupture avec Titus. Mais Bérénice qui veut bien renoncer à Titus, vivra de son souvenir, et Antiochus, lui aussi, se résigne à la quitter. — Esl-il vrai que Racine ait voulu faire allusion à l'amour do Louis XIV pour Marie Mancini, nièce de Mazarin ? Est-il vrai, d'autre part, que Hvnriolte d'Ang^letcrre, qui peut-être eût épousé Louis XIV sans la <( raison d'État », choisit elle-même cette situation dramatique, et la proposa également au vieux Corneille et au jeune Racine, pour les mettre aux prises 7 Cette anecdote, racontée d'abord en termes vagues par Fontenellc en sa Vie de Corneille (1729), reprise et précisée par Louis Racine en 1747 et par Voltaire en 1764, semble aujourd'hui abandonnée. M. G. Michaut, qui Ta examinée do près, en démontre l'invraisemblance (1). Par contre, il semble bien quo Racine ait voulu jouer un mauvais tour à Corneille, en s'cmparant d'un sujet qu'il savait que Corneille traitait et devait gsUer, tandis quo lui. Racine, y trouvait exactement ce qui convenait le mieux à sa poétique et à son style. Bérénice est la tragédie racinienne par excellence et la préface en est un véritable manifeste. Racine la dédia à Colbert.
Voilà deux pièces, Britannicus et Bérénice, qui no sont point imitées de tragédies anciennes, mais entièrement construites par Racine ; nous allons en trouver une troisième plus originale encore.
1672. Bajazet. — C'était un sujet tout contemporain. M. deCézy, ambassadeur & Constahtinoplc, avait raconté h Paris les circonstances qui accompagnèrent la mort de Bajazet, frère du sultan Amurat. Le chevalier de Nantouillot rapporta cette anecdote à Racine qui en tira sa tragédie. Mais Racine devait connaître aussi une nouvelle do Segrais,' parue en 1G56, et où le sujet est déjà traité. « Quelques lecteurs pourront s'étonner, dit-il dans sa seconde préface, qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente ; mali Je n*ai rien vu dans les règles du poème dramatique qui dût me détourner de mon entreprise. » Toutefois, Racine ajoute qu'il faut, en pareil cas, placer son action dans un pays étranger. « L'éloignement du pays répare en quelque sorte la proximité du temps. » — Le sultan Amurat a un frère, Bajazet: en partant pour une expédition, Amurat donne à Roxane, la sultane, l'ordre de faire périr Bajazet. Mais Roxane aime le jeune prince; elle lui offi^ dp le sauver, s'il veut l'épouser. Le grnnd-vizir Acomat est du complot. Bajazot étonne Roxane par ses hésitations, et celle-ci découvre son secret: il aime la princesse Atalido, i laquelle il veut rester fidèle. Alors elle le met en demeure de choisir entre la mort d'Atalide et la sienne propre. Bajazet s'indigne : elle le fait tuer, puis elle se tuo elle-même. Atalide ne veut pas non plus survivre à Bajazet ; et Acomat meurt en combattant contre les soldats d'Amurat. — Racine ne s'est point embarrassé, dans Bajazet, de la couleur locale extérieure, si chère aux romantiques ; il a plutôt cherché une couleur locale intime, si l'on peut ainsi parler : l'action, dans ses péripéties et dans son dénouement, ne saurait s'être passée ailleurs que dans cet Orient où les passions prennent une intensité particulière; ni Acomat, ni Roxane, qui en sont les protagonistes, no pourraient être des Grecs, des Romains ou des Français. — On croit. que les spectateurs do 1672 virent en Roxane sacrifiant Bajazet à son amour jaloux, quelques traits de la reine Christine de Suède qui avait fait assassiner son favori Monaldeschi à Fontainebleau, en 1657. — A dater do Bajazet, les pièces de Racine n'ont plus de dédicaces; le poète pouvait se passer do protecteurs. Mais les critiques les plus violentes no lui manquèrent pas (2).
1673. Mithridate. — Racine revient à la tragédie historique. Pour Mithridate, il n'a pas non plus de devancier à imiter ; et c'est dans Plularque, dans Dion Cassius et dans Appien qu'il prend son sujet. — Mithridate, roi de Pont, a deux fils : Xipharès et Phamaco.
(1)G. MiCHAUT, la Bérénice deJiacifie(Pains,i907). Cf. feuilleton de Em. Faguet, dans les i>«6a(« du 8 juillet 1907.
(2) Voir, en particulier, la célèbre lettre de Mme do Sévigné (16 mars 1672), où se tnmve le dithy' rambe en faveur de Corneille : « Vive donc notre vieil ami Cornoille !... ■
racixf: et la tragédie de icgo a trno
Lo premier lui est tout dévoud ; le second est i deux. il> sont ainuurcui de la girlnccsie Monim flU un plan ilo guerre contre lei Romaini ; mai ■oupçonne, celui-ci dénonce i son pèra l'amou
n traître, tendu aux Romalni. hais tou* , flancùe àMithridale. Le roieipoie 1 sei comme il fait arnïtor Pbarnace, qu'il . Mpharii pour Monime. MIthTidale
teIg:Dant de renoncer i Monimo, arrache k la princesse î'avcu de aon amour pour Xipbarès. Cependant Ici Romain» ont attaqui la vilie. Milhridato est vainqueur, mais roortollenent blessa ; ca mourant, il uolt Xipbarès et Monime. — Dana cette tragédie le méUngade
la pol[li(]ue et de l'amour est lente une luis de plus. On ne peut dire qu'il y soil aussi logique quu dans Bnjaztî, et l'on a accusé llacina d'avoir abaissé Mitliridatcqui, au plus fort de sa lulteconlrelcsHumaini, semble détourné de eos vastes desseins par sa Jalousie de lielllard amoureux. Bien plus, Il emploie, aOn de forcer Munime à déclarer sa préférence pour Xipharè), un procédé digne de la comédie et renouvelé do Molière (l'Avare) Ces critiques ■ont aisées i réfuter ; elles l'ont été victorieusement (1). Quoi qu'il en soil, d'sillcurs, cette tragédie, où le sens historique, Ici que doit l'entendre un poète, est d'une singulière profondeur, contient une dca plus belles ligures de Jcmmc de tout le thélire classique, Monime. Les parlitana de Corneille no pouvaient plus que ao taire : M Ithridate parlait comme César et Sertorius ; et jamais femme de Corneille n'avait parlé comme Monime.
m d* UifhrUali (DalaErava) al F HÉKan, Court ia titli-
40 ; L\ Lf TTÉRA TU RE FRA NÇA ISE
1674. Iphigénie en Aulide. — Los chefs grecs, coalises pour «nller mettre le siège devant Troio, sont retenus pnr un calme plat; les vents ne soufllent pas: la flotte ne peut pas partir. On consulte les dieux ; le devin C.alclias repond que pour obtenir des vents favorables il faut sacrifier IpIiigénie.Or Agamemnon, roi des rois, a une fille, Iphigénie, qu'il a laissée à Arpros ; il consent à la faire venir au camp, à Aulis, et k la sacrifier. Mais au moment où la pièce commence, il se rcpent d'avoir cédé, et il envoie un nouveau message à sa femme Clytcmneslre pour la prier de rester à Argos. Ce message ne parvient pas à»on adresse, et au second acte on voit arriver la mère et la fille. Iphigénie croit venir au camp pour épouser Achille, à qui elle est fiancée. Hienlùt la mère découvre la vérité, et refuse de laisser immoler sa fille ; Achille, furieux qu'on ait abusé de son nom, menace Agamemnon ; Iphigénie, au contraire, se résigne à son sort, et elie part pour Tautel. Mais, au moment du sacrifice, Calchns annonce que les dieux désignent une autre Iphigénie qui porte le nom d'Krtphile, et qui, aimant Achille, se réjouissait d'avance de voir périr la fille d'Agamcmnon. I^riphile se tue elle-même sur l'autel: les dieux sont satisfaits; les vents, soufflent et la flotte peut partir. — Sous quelle influence Racine revient-il à Euripide, auquel il n'avait rien emprunté depuis Andromaque, et qu'il imite successivement dans Iphigénie et dans Phèdre ? Nous savons qu'il prépara encore une Iphigénie en Tanride (dont nous possédons le premier acte en prose) et une Alcestet dont quelques vers sont cités par lui-même dans sa préface d* Iphigénie. Ce retour à Tantiquité grecque eut sans doute une cause déterminante; mais nous ne la connaissons pas. — Rotrou avait déjà fait une Iphi'jénie en 14U0. Racine ne lui doit rien ; il suivit d'assez près son modèle grec, uniquement préoccupé de rendre vraisemblable une action mythologique ; l'invention du personnage d'l<>iphile lui permet une méprise et un heureux dénouement. — La pièce, une des mieux écriU;s de Racine, eut, d'abord à Versailles le 18 août 1674, puis à Paris, en janvier 1675, un très grand succès : elle répondait à la manière fastueuse et galante dont on entendait alors la mythologie. On essaya d'opposer à ï Iphigénie de Racine celle de Leclercet Coras : mais la tentative échoua; on ne connaît plus cette dernière tragédie que par une excellente épigramme de Racine.
1677. Phèdre. — C'est à VHippolyte d'Euripide et quelquefois à celui de Sénèque que Racine emprunte sa Phèdre. Mais, celte fois, il dépasse de beaucoup ses modèles; il crée en Phèdre un caractère nouveau, inconnu à l'antiquité, et qui est peut-être son chef-d'œuvre de psychologie féminine. Euripide ne lui fournit qu'une donnée et un dénouement ; les motifs d* action sont de Racine. — Racine suppose que Phèdre, femme de Thésée, croit son époux mort. Elle vient recommander ses Jeunes enfants à son beau«flls Hippolyte qu'elle aime ; troublée par sa présence elle lui déclare sa passion. A ce momentméme, on lui annonce que Thésée est de retour. Prise de remords, elle avouerait à son époux sa démarche imprudente, si elle n'apprenait que Hippolyte aime Aricie. Sa jalousie la torture, et elle laisse sa nourrice Ol'none accuser Hippolyte auprès de son père. Thésée mau- À\i son fils, et le dévoue à la colère de Neptune. Le dieu envoie contre le Jeune homme un monstre marin qui épouvante ses chevaux, et cause sa mort. Phèdre désespérée d'avoir provoqué cette catastrophe, absorbe du poison, et vient mourir devant Thésée après avoir confessé son crime. On a pu soutenir avec le grand Arnauld, que Phèdre était une chrétienne à qui la grâce avait manqué, — La manœuvre tentée contre Iphigénie fut renouvelée, et cette fois, elle réussit mieux. La duchesse de Bouillon, née Marie-Anne Mancini, son frère Philippe Mancini, duc de Nevcrs, et Mme Deshouiièrcs, suscitèrent un rival à Racine en la personne de Pradon. Celui-ci eut, on ne sait comment, sans doute par un rôle de théâtre, connaissance de la Phèdre de Racine, en répétitions à THôtel de Bourgogne ; en trois mois il bâcla la sienne, qui fut Jouée quelques Jours après celle de Racine, à THc^tel Cuénégaud. Afin de faire tomber la pièce de Racine, ses ennemis louèrent les deux salles pour les six premières représentations ; ils occupèrent les loges de Guénégaud et firent le vide à ITIôtel de Bourgogne. On échangea, entre Ici deux partis,
RACI^VE ET LA TRAGÉDIE DB 16m A 1700
lits sonnci» Injurieui ; on promit h Rarino des coups de bilton ; il fi-riul Hntcrvcntion du firaiiil Condé pour faire cesser la querelle. Dsilleur», ausalUt que le public eut accès dans lun et l'antre thcitrs, la PhMn de Pradon tomba k plal, après la septième représinlnlion, tandis que ccllo de tlncine se relevait et commençait sa triompliBle carrière. II loin* que l'un n'applique lit élé prorundéniL'iil tuucliè par c
rependanl. il hésita.
Riifin , étant tomba sur le sujet d'Eslher, il (écrivit col » ouvrage propre à être rûcili
rus, roi do Perso, a ° "■" """ ** '""'"' "'""'■""" " = u u Jvui
épousa Esllier. nièce
du Juif Marduchée ; il iftnore la nationalili! d'KsIher. Cependant lo minisiro d'Assuérus .\m.-in, lui a fait signer un ordre d'i'il^rniiiiGr tous les juifs >iviinl en Perse. Sollicita par Marduchâc, Esllier atoue sa iial's.i:ii<:c .-lu roi et lui demande In grScc dos juifs. Assuérus accorde i Esllier U vie de son peuple, cl fait pendre Aman. — On sailparMmedo 5£vigné Mme de la Fayette, MmedcCa7lus,qucl fut le succès de cette pièce. Les allusions, peut-être non prévuus p.tr Racine, y contribuèrent beaucoup ; on compara Mme de Maintenon l Kstber, ce qui ne pouvait compromettre nacine. Mais, chose plus grave, on voulait voir, dans Aman, Louvoil. et dans les juits persécutés. 1rs jansénistes et les protestants; n'alla-t-oii pas jusqu'l comparer i Mardochée le Grand Arnauld ? Cet ouvrage compoii
466 LA LITTÉHATURE FRANÇAISE
pour un pensionnat» et dont les rôles avaient été taillés pour des jeunes filles» a survécu aux circonstances et a pu, sans rien perdre de son charme ni de sa fraîcheur, passer sur le IhéAtre. Pour la première fois, Racine avait écrit des chœurs ; 11 y réussit k merveille.
1691. Athalle. — Le succès d'Esther fit nattre Athalie. En voici le sujet : Athalie, pour garder seule le pouvoir, a fait massacrer tous ses enfants et petits-enfants. L*un d'eux, cependant, a échappé, le petit Joas, qui est élevé dans le temple par le grand-prdtre Joad et son épouse Josabeth. Quand la pièce commence, Joad manifeste àJosabeth son intention de faire couronner le jour môme le jeune prince, et de renverser Atlialie. La reine, poussée par un songe, vient dans le temple, interroge elle-même Tenfant, et veut l'emmener. On le lui refuse ; Joas est aussitôt proclamé roi; les lévites prennent leurs armes pour le défendre ; Athalie revenue dans le temple est massacrée. — La pièce réussit moins qii'E§lher, d'abord parce que les circonstances et les conditions de la représentation furent moins favorables, mais surtout parce que Racine avait trop dépassé le cadre étroit et les sentiments réduits qui convenaient à ses actrices et à leur public. 11 fallut attendre bien des années, après la mort de Racine, pour que la grandeur d'i4//ui/i> fût sentie. Ce n'était plus une élégie que le poète empruntait à la Bible; c'était vraiment un drame aux profondeurs mystérieuses, à la fois humain et di>in. Boiloau disait: « C'est >otreplus bel ouvrage ; le public y rc>iendra. » Ainsi Racine achevait sa carrière sur un clief-d 'œuvre inattendu. A son génie profane, formé par la connaissance des passions et de l'antiquité, la religion avait ajouté un sens particulier de l'au-delà. La méditation de la Bible et des Pères, le souvenirdes extases de Port-Royal, venaient se mêler comme un ferment nouveau, à sa psychologie. Ajoutons-y une pratique de la cour, et de l'histoire qui explique certaines parties des rôles de Joad et d'Abner.
Après 1691, Racine n'écrit plus rien pour le théâtre, même pour celui de Saint-Cyr. Il no s'occupe même pas do revoir les éditions de ses pièces. Il est tout entier h ses devoirs do chrétien.
Racine et les règles. — Pour établir une poétique de Racine, il suffit de lire ses préfaces j comme pour connaître la poétique de Corneille, on étudie ses examens ci ses discours. Mais combien Timpression est difîérente I Tandis que CornciUe parait toujours ressentir un secret dépit contre Aristote et ses commentateurs, Racine semble ne regarder les règles que comme les conditions nécessaires de la tragédie. Cela tient à ce que la « crise morale », à laquelle Racine réduit toute sa pièce, acquiert par les trois unités, loin d*en être gênée comme le sont les actions historiques et implexes de Corneille, plus de concentration et de force. On dirait que ce système dramatique, en préparation depuis le seizième siècle, n*ail été inventé que pour lui. Il y entre et s*y installe ; il y est chez lui. Aussi, chaque fois qu'il touche à celte question, écarte-t-il d*un geste discre* toute polémique. Dans la première préface d'Alexandre, il raille a les subtilités de quelques critiques qui prétendent assujettir le goût du public aux dégoûts d'un esprit malade, qui vient au théâtre avec un Jerme dessein de n'y point prendre de plaisir, et qui croient prouver à tous les spectateurs, par un branlement de tête et par des grimaces afifectées, qu'ils ont étudié à fond la poétique d*Aristote ». Dans la préface de Bérénice, il dit : « Il ne faut point croire que cette règ. s (la simplicité d'action) ne soit fondée que sur la fantaisie
f,VE 1:T LA TRAGÉDIE DE 1C60 A 1700
axqui l'onl JaiU...3e les conjure d'avoir assez bonne opinion d'cux-miinca ne pas croire qu'une piùcc qui les touche cl qui leur donne du plaUir le élre absolument contre les règles. La principale règle ett de plaire et de ler. Toalet les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première. »
I verrons que Molière ique de l'École desjem-
scènc VII) et BoUeau iëinc(.lr( poétique, III) irleiit pas un autre lan- . Aacine dit cnlin,
sa dédicace A'Androte à Henriette d'Angle- , duchesse d'Orléans :
'il me soit permis d'en 1er de toutes les suMidc leur esprit au caur otre Altesse Royale, n
s sources de Racine ; toire et la légende. —
eille fondait sur des lignages authentiques sujets extraordinaires choisissait de préré" ^ pour exnller la voi humaine, et, dans ses ices comme dans ses ens,ï\ justillait les idres ch ail génie lits np- \a par lui à l'histoire, le emprunte ses sujets
II des poètes grecs ne Euripide, soit à oire grecque ou ro-
l'antiquité
pris une vignette li de Racine
dition dei Œ-uvnt n lâDT,
; rois
-.et, il s'inspire d'un fait contemporain. 11 n'est pas moins scrupuleux que Eille à expliquer, dans chacune de ses préfaces, les modiflcations qu'il se obligé de faire subir aux données de l'histoire ou de la légende. Toutes loditi cations, il les subordonne, nous allons le voir, à la vraiiemblance, à la lé tragique des personnages, à la théorie du héros dramatique qui ne doit 6tre tout à fait bon, ni tout à fait méchant h. Mais pourquoi tant de précautions
pour s'excuser des libertés qu'il a prises : Fâge d^Astyanax, de Britannicus et de Narcisse; le caractère de Junie^u justifié par Sénèque, dans son Apocolokyntose n; Ériphilc, autorisée par Pausanias; Aricie, « qui n'est pas de son invention », mais qui paraît dans Virgile ; Assucrus, explique par Hérodote et Xénophon, etc.? Ne nous y trompons pas. Ces préfaces sont destinées aux ennemis^ et en particulier aux partisans du Grand Corneille, qui reprochaient à Racine de ne pas être, comme son illustre rival, ûdcle à Thistoire. Racine tient à leur prouver. qu'il a, lui aussi, ses autorités. Au fond, sa véritable opinion est dans les déclarations suivantes ; « Il ne faut point s'amuser à chicaner les poètes pour quelques changements qu'ils ont pu faire dans la fable; mais s'attacher à considérer l'excellent usage qu'ils ont fait de ces changements, et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet. » (Deuxième préface d'Andromoque,)
L'action dans Racine ; la vraisemblance. — Nous touchons ici à une difTé^ rence fondamentale entre le théâtre de Racine et celui de Corneille. Racine dit: H n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie (préface de Bérénice). Or, qu'est-ce que le vraisemblable j au théâtre? C'est Tillusion de la vérité et de la vie, dans Taction et dans les caractères. — Nous lisons le récit d'un crime : nous éprouvons de l'horreur et de la surprise. Mais si nous connaissions intimement les personnages qui en sont les auteurs et les victimes; si nous n'ignorions rien jdc leurs antécédents ; si nous avions été les confidents de leurs pensées et de leurs sentiments, et surtout si nous avions pu assister, à leur insu, au développement et aux cliocs successifs de leurs passions, alors, tout nous deviendrait clair ; et cet événement criminel ou monstrueux ne serait plus pour nous que la conséquence logique et vraisemblable d'un étiit passionnel.
Il s'agit donc d'expliquer un fait par V analyse des passions qui Vont produit. Cette vraisemblance générale entraine la vraisemblance relative des parties : enchaînement, progression, nécessité.
Mais cette conception de la vraisemblance pourrait être celle du roman. Comment devient-elle plus spécialement, celle du théâtre?
!• Racine, au lieu d'espacer son intrigue la réduit au minimum. Il se sent en complet désaccord sur ce point avec Corneille et ses partisans : a Que faudraitil pour contenter des juges si difficiles?... Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit Vèire une action qui se passe en un seul Jour, et quiy s' avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait, etc. » (Première préface de Britannicus.) — a II y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni asses d'abondance, ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs speetateui^s par une
RACINE ET L.\ Tn\GËDlE DE I6C0 A 1700
action simple, soutenae de la violence des passions, de la beauté de» sentiments et de l'élégance de l'expression. » (J'réface de ISérénice.) — (i Faire qui^lquo chose de rien a, voilà ce qu'il faut bien comprendre. Les cinq actes do Racine sont consacrés a l'analyse de la crise finale qui suppose des crises antérieures. L'exposition nous apprend par suite d<" quelles circonstances 1rs personnages se trouvent, au de but de la pièce, dans un étal déjà si vjolent. Ainsi : au dé but d'Andromatjae, on nou; dit que « depuis plus de si) mois H Pyrrhus hésite à épouser Hermione, parce qu'il aime Andromaque; et que celle-ci, malgré les menaces do Pyrrhus envers lo petit Astyanax arrive toujours, sans se prononcer, à obtenir un nouveau délai. Et pourquoi la tragédie commencc-t-cUc maiiilenaiit?Qu'est-ccqui va, après celle série de crises, d.'ttermincr la dernière, cell.; qui aboutit b, la catastrophe?
C'est l'a ri- ivée d'Oreslc : voilà le fait inilial. Orestc met Pyrrhus en demeure de se déci-
xige 1
pojise immédiate d'Andromaque; et lo dénouement sort nécessairement du oui d'Andromaque. Mais entre le fait initial (l'arrivée d'Oreslc), et le fait final {la mort do Pyrrhus et d'Hermionc), il ne se passe rien; et c'est cet espace, laissé vide par les faits, que Kocine remplit par sa tragédie. On comprend soient le cadre obligé de semblables pièces.
s peine que les trois unités
i' D'autre part, Racine évite avec le plus grand soin de « rien mettre sur le
théâtre qui ne soit très nécessaire. Les plus belles scènes sont en danger d'ennuyer^ du moment qu^ou peut les séparer de Faction et qu'elles Tinterrompent au lieu de la conduire vers sa fin. » (Préface de Mithridate.) Et cela est dirige contre les scènes épisodiques de Corneille. Mais aussi, il faut que l'action soit complète; Qt à ceux qui lui reprochent le cinquième acte de Britannicus, Racine répond : « Tai toujours compris que la tragédie était Timitation d'une action complète, où plusieurs personnes concourent, et cette action n'est point finie que Ton ne sache en quelle situation elle laisse ces personnes. » (Première préface de Britannicus.)
3® D'un bout à l'autre de la pièce, Racine est préoccupé d'enchaîner ses péripéties par une suite d'actions et de réactions, et de 'donner aux variations des sentiments des causes psychologiques. Le type de ce genre d'action est Andromaquef dont la formule est une proportion : « Ilermione est à Oreste ce qu'Andromaque est à Pyrrhus. )) Mais les autres pièces ne sont pas moins bien construites, en ce sens que tous les changements de situation sont subordonnés à des changements de sentiments : — si Roxanc, qui aime Bajazet, se décide à le perdre, c'est qu'elle découvre son amour pour Atalide ; — si Titus renvoie Bérénice, ^ c*cst qu'en lui le devoir de chef d'État l'emporte sur l'amour ; — si Néron lue Britannicus, c'est pour se débarrasser d'un rival et de la tutelle de sa mère, etc...' De là, chez Racine, une singulière cohérence^ une liaison ininlerrompue qui tient au fond môme de l'action et non à des artifices de métier.
4*^ De là aussi la pléilitude et la logique de ses dénouements qui, préparés dès l'exposition, sont, comme nous l'avons dit, la c(5ns<^quence fatale des conflits engages entre des passions violentes. Cette logique est d'autant plus admirable qu'elle sort de a raisons du cœur que la raison ne connaît pas )). On peut étudier h ce point de vue les rôles d'IIermione, de Roxaue et de Phèdre ; ceux de Néron et de Miihridatc. — C'est pour que nous soyons toujours satisfaits, en tant quhommeSyde ces dénouements, qup Racine en élimine avec scrupule toute intervention extérieure et tout merveilleux. On sait comment il transforme et rend nalurel celui d'Iphigénie, Il se garde, dans Bajazet, d'attribuer la mort du jeune prince au retour d'Amurat son frère : il faut que la jalousie de Roxanc en soit la seule cause. Il ne veut pas que l'intervention des Romains soit nécessaire pour. que Monime appartienne à Xipharès : il fait revenir sur la scène Mithridate mourant, pour que ce soit Mithridate qui donne Monime a son fils.
Les passions. L'amour, la Jalousie, la galanterie. — Il n'est pas juste de dire que Racine n'a représenté que l'amour. Il a su peindre l'ambition politique chez l'homme et chez la femme : Mithridate, Acomat, Agamemnon, Mathan, Aman, Agrippine, Athalie. Dans Joad et dans Abner, il incarne des formes diverses du sentiment religieux et du loyalisme. Dans Burrhus, Narcisse, Ulysse, combien de nuances qui témoignent d'une profonde connaissance de la cour et
RACINE ET LA TRAGEDIE DE 1660 A 1700 *ïi
de la diplomatie. Andromaque, c'esl la fidélité conjugale et l'amour maternel. Aucun de ces personnages n'est faible. Et l'on peut dire qu'il n'est point de passion humaine que Kacine n'ait connue. — Mais il est vrai d'aTflrmcr que le ressort essentiel de ses tragédies, c'est l'amour. Comment l'a-l-il compris et analysé î i° Voltaire Tut imperlinent, je le veux bien, et il força la note, quand il
' les Xipharès, les Ilippolylc, elc, le célèbre couplet qui se termine
Pourtant il j a du vrai dans celte boulode.Au ibédlre, le public, qui est toujours pris aux entrailles quand il entend parler llcrmione ou Andromaque, Affrippine ou Néron, noxanc, Phèdre, Atbalie, devient plulôt respectueusement indilTérent aux discours amoureux des Atalide, des Aricie, des Xipharès, dei
Antiochus. Là, en efîct, la passion toute pure fait place à la rhétorique amoureuse; c'est par là que Racine annonce Marivaux. — 11 ne pouvait en être autrtv ment. L'amour réserve, l'amour qui se voile ou qui s'ignore, Tamour hésitant et prudent qui cherche à éliminer de lui-même, dans son expression, tout ce qui pourrait blesser, choquer ou surprendre, cet amour-là est par sa na'ure même une sorte de manège plus ou moins hypocrite. Son rôle est de séduire, de décevoir, de s'insinuer, et il n'y arrive qu'en usant d'une coquetterie savante et d'un langage étudié. Or, les procédés de la coquetterie, par cela seul que les femmes en sont les arbitres, se démodent 1res vite ; et, pour plaire, il faut toujours exagérer un peu la mode, pousser la politesse jusqu'à la préciosité, Tardeur jusqu'à la folie romantique, le respect jusqu'au mysticisme platonicien. Par contre, aussitôt que le nouveau manège, séduisant hier par son originalité imprévue, a passé dans les livres ou sur la scène, une femme d*espril rira du soupirant qui userait, pour lui faire la cour, de formules apprises par cœur. De là, pour la galanterie, un perpétuel renouveau, une incessante recherche; de là, pour le poète qui peint l'amour des amoureux^ la nécessité fatale ^ reproduire un jargon qui plaît aujourd'hui et qui demain paraîtra fade ou fané. Là, en effet, pus moyen de peindre la nature ! La nature, en amour, ne commence qu'avec la passion. Hermione est naturelle ; Phèdre est naturelle ; maii Aricic et Hippolyte causent d'amour comme on en causait en 4677, dans les salons de Paris. Ainsi, Uacine, quand il met en scène ses jeunes gens et ses jeunes filles, ne pouvait échapper à une loi que Shakespeare lui-même a subie. 2° Mais voici maintenant par où il égale le meilleur Shakespeare, et par où il s'élève do toute la hauteur d'un génie vraiment divin au-dessus de tous les poètes dramatiques français : tandis que Corneille lui-même, tandis quc.Vol* taire, tandis que Victor Hugo, n abandonnent pas le fangage convenlionnel que Vamour parlait de leur temps, même quand ils veulent exprimer Vamour^passion^ Racine en pareil cas devient la nature même. Tout art, toute élégance ou toute figure disparaît : c'est la vie qui se révèle avec une simplicité tellement puissante qu'on oublie absolument qu'il y a là une œuvre littéraire, écrite à une certaine date. Mais comment arrive-t-il à donner cette puissance et ce naturel à l'aniour-passion? par la jalousie, — La jalousie ^ dans un cœur résigné, peut être une de ces souffrances dont on meurt lentement. Dans un cœur vindicatif et orgueilleux, elle devient fureur. Nulle passion ne peut mieux préparer et expliquer un dénouement tragique. La Bruyère a dit : d L'on veut faire tout le bonheur, ou, si cola ne îh» peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime. » {Du Cœur.) Songoait-il à Hermione en écrivant cette pensée ? L'amour, pour être iragiquCy doit être une souffrance; il doit passer par des alternatives d'angoisse et d'espérance; il doit déterminer le sentiment qu'on est méconnu, payé d'ingratitude, tralii, et qu'on doit se venger : vous trouvez tous ces éléments dans Tamour jaloux, et non dans l'amour heureux ou galant. Ajoutez qu'il n'est point de forme de l'amour qui soit plus universellement comprise et lentie.