‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 188 sur 408 · III. — MOLIÉRB · texte numérisé non relu

III. — MOLIÉRB

Vie. — Années d enfance et de Jeunesse (46:22-1643). — Jean-Baptiste Poquelin, dit Molièrty fut baptisé à Paris le 15 janvier 16il:2 (:2). Son père, Jean Poquelin, avait sa boutique, sous les piliers des Halles, à renseigne de Saint- Christophe, et était valet de chambre tapissier ordinaire du roi. Sa mère, Marie Cressé, mourut quand l'enfant entrait dans sa onzième année.

■Jean-Baptiste fut donc élevé, d'abord, dans un milieu tout à fait parisien bourgeois et populaire. Il en conserva le sons du vrai dans la peinture des petites gens. Peut-être, aussi, faul-il attribuer à Pabsence de l'affection maternelle, ses rôles de mères orgueilleuses et de marâtres; et retrouver, chez M. Jourdain et chez Harpagon, des souvenirs du bourgeois vaniteux et avare que parait avoir été le père Poquelin?

A ces premières impressions si franches et si directes, Jean-Baptiste joignit bientôt là culture de l'humanisme. Élève du plus célèbre collège de Paris, Clermont, dirigé par les Jésuites, il y lit d'excellcnies éludes, de 1636 à 1641. Bien plus, il put y observer de près un inonde nouveau pour lui, puisque ce collège fort à la mode était fréquenté par les lils des plus grands seigneurs. C'est là, dit-on, qu'il aurait fait connaissance avec le jeune prince de Conti, qui devait, plus tard, s'établir le protecteur de sa troupe nomade. A cette époque, il connut aussi le philosophe Gassendi (3), un des esprits les plus hardis du siècle, auquel il est redevable sans doute de sa philosophie large et naturelle, voisine de l'cpicurisme.

Quand il eut terminé ses classes, son père lui fit faire des études de droit ; peut-être lui acheta-lA\ un diplôme à l'Université d'Orléans. Après tant de sacrifices presque supérieurs à sa condition, il voulait se préparer en son fils un successeur à sa charge de tapissier du roi. On croit môme que Jean-Baptiste remplaça son père, en 164^, pendant le voyage de la cour à Narbonne. Mais le fils, ne se souciait guère de fabriquer des fauteuils et de poser des tentures. Il avait depuis longtemps le goût du théâtre. Tout jeune encore, son grand-père Cressé

(1) Sur la comédie italienno, cf. L. Molan d, 3/d/tére et la Comédie italienne. Paris, 1SG7.

(2) Malgré le» recherches et les disputes des Moliéristes un ne suit si Molière est no rue des Vieillos-Ëtuves (aujourd'hui rue Sauvai) dans une maison qui porte le n* 96 de la rue Saint-Honore. — ou rue de la Tonnellerie (rue du Pont-Neuf) au n* 31. — Pendant longtemps deux plaques commémoratives se sont fait concurrence. Il semble qu'on doive se prononcer pour la seconde {Ct. LAtiROVUET, la Comédie de Molière. Pariny iSai, "p. 6). — Pour les questions relatives à la biographie et aux pièces de Molière, nous renvoyons une lois pour toutes à notre Théâtre choisi de Molière (Hatier), où nous nous sommes efforcé de donner sur chaque point les derniers résultats de a critique.

(3) Gassendi (159:! 1055) est célèbre par sa lutte contre Descartes. (Sur Molière ot Gassendi, of. Larroumbt, p. 325.)

4«'i LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

le menait sur le Pont-Neuf voir Tabarin et ses tréteaux, ou à THÔtel de Bourr gognc, ou encore à la Foire Saint-Germain.

Fondation de V « Illustre Théâtre » (IGiS). —Aussi, dès i6i3, Jean-Baptiste réclamc-l-il à son père ce qui lui revenait dans la succession maternelle (630 livres) et passait-il un contrat avec les Bcj art et quelques-uns de leurs amis, pour fonder la troupe de VlUustre Théâtre, Les Béjart étaient alors quatre: Joseph, Louis (le boiteux, qui continua à jouer, dans la troupe de Molière, à Paris, léé rôles de valets ; c'est pourquoi Harpagon appelle La Flèche : ce chien de boUeaxl^i Madeleine, (icneviève; une autre fllle, Armande, devait naître en 1645. C'est m moment où il fonde VlUustre Théâtre^ que Jean-Baptiste Poquelin prend le nddi de Molière (1).

Pendant les années 1643 et 1644, la nouvelle troupe essaye en Tain de secf4et unpublic. On la voit successivement établie au jeu de paume des Métayers, |krês de la porte de Nesles (angle des rues de Seine et Mazarine), d'où elle est rhniltéè , par rUniversité qui prend possession des terrains où Ton doit édifier le collège'. Mazarin (palais de Tlnstitut); — puis, au Marais, au jeu de paume de la Grois^ ' Noire, près du port Saint-Paul (quai des Célestins) ; — enfin, peut-être, deBoaveau sur la rive gauche, au jeu de paume de la Croix-Blanche (carrefour Ùk Buci). Nulle part, VlUustre Théâtre ne réussit. Les dettes accumulées amenèrent des saisies, puis l'incarcération de Molière au Chfttelet. C*est alors que la tronpe se décida à partir pour la province, à la fin de 1645.

Molière en province (1645-1658). — Mais, d'abord, elle dut s'associer à une autre troupe, déjà connue, celle de Charles du Fresque, dont elle ne se serait séparée que vers 1650. On sait, parle Roman comique de Scarron, ce que pouvait ètrOi à cette époque, la vie des comédiens nomades. Quoique Scarron n'ait certainement point fait l'histoire de Molière, bien des traits du roman peuvent s'appUquer à lui et à ses compagnons, mais avec force réserves. — Il est impossible, en dépit de recherches minutieuses, de suivre, année par année et étape par étape, les voyages de Molière (1).

(1) Il a existé un François de Molière, grand faiseur de romans, mort assassiné en 1623. Btt-o* en souvenir de la lecturod*un de ses livres, que J.-B. Poquelin aurait pris son nom t II ne fsût pw oublier que presque tous les « fils do iamille ■ qui entraient au théâtre adoptaient ainsi dea paond^ nymes.

(1) On signale sa présence : en 1647 à Toulouse, Albi, Carcassonne ; en 1648, à Nantea; en 1010, à Toulouse et a Narbonne ; en 1650, à Agon et à Pézenas... « Kn 1652, dit M. E. Rigal, Molièi«,'davaB« peu à peu le vrai chef du la troupe, est à Lyon et y flxc, peut-on dire, son quartier général. Pendant cinq ou six ans, du 1653 h IdxS, Molière, certes, ne s'interdira pas les eicursions. On le trouvera plusieurs lois en Languedoc ; on le trouvera a Vienne en Dauphiné, à Dijon, à Avignon, à Grenoble, voire à Bordeaux ; mais c'est toujours à Lyon qu'il reviendra, et quand il quittera définitivement cette ville, ce sera pour rentrer à Paris, en taisant escale à î^ouen. » Il faut aignaler tout particulièrement les représentations données par la troupe do Molière pendant lea aessiona des États du Languedoc, & Pézenas (1050), à Carcassonne (1651), et de nouveau à Pézenaa (16B3). Cette même année, Molière retrouve son ancien condisciple du collège de Clermont, le prince de Conti. Gelui-ci, charmé de Molière et de sa troupe, les fait venir à Montpellier en 1653,. 1664, et 1666; puis

TE ET i.\ CmtfimP' AU mX-SEPTièML SIÈCLE

OlUNOEH. — Litt. Illus

Quel était son répertoire, en province? D'abord, très probablement, un grand ÙOtnbre de pièces, sérieuses ou comiques, dos auteurs à la mode. Nous savons que Molière joua Nicomede h Bordeaux ; il dut posséder dans son répertoire d'autres pièces de Corneille, de Du Ryor, de Tristan, de Rotrou, de T. Corneille, etc. Évidommcnt, Tétude de toute cette production contemporaine donna à Molière un fond de connaissances dramatiques que rien n'eût remplacé. Pour avoir joué tous les auteurs de son temps, il fut rompu à Icuj's procédés d'intrigue et de style. Molière y ajouta de bonne heure des pièces de sa composition» soit de grands ouvrages tragiques (une Thèbaïde ?), soit des comédies imitées de ritalie (comme V Étourdi et le Dépit amoureux)^ soit des farces, genre dans lequel il excellait (1). Ainsi, sans qu*il nous soit possible d'insister sur le détail, Molière, entre 1G46 et 1658, pendant douze ans, joue tout le répertoire contemporain, et s'exerce dans tous les genres.

Mais ce qu'il doit surtout à ce long séjour en province, c'est rob&enration directe des mœurs et des caractères. Resté à Paris, Molière n'eût jamais trouvé Toccasion de contempler tant d^originaux, La province, moins soumise à rétiquette, ou la vie était plus simple et plus libre, où d'un lieu à un autre les types comme les costumes changeaient, offrait à Molière un champ d'observation dont il a su profiler. On nous le représente, chez le barbier de Pézenas, prêtant l'oreille aux conversations; ainsi dut-il s'instruire, partout où il s'arrôta. Son théâtre contiendra des types plus acc^/i/ués, d'un re/t>/plus haut, que ne devaient l'être, à celte époque, les types parisiens. C'est la province qui non seulement lui a fourni Gorgibus et M. de Pourceaugnac, mais ce qu'il y a de plus vif dans un Chrysale, dans un M. Jourdain, et peut-être dans un Tartuffe,

Molière à Paris (1658-1673). — Enfin Molière, en 1658, revient à Paris. U rapporte avec lui deux comédies achevées, l'Étourdi et le Dépit amoureux^ et une foule de farces. Le 24 octobre 1658, il est admis à donner, au Louvre, une représentation devant la cour ; il joue Nlcomède. (comme acteur, il avait la prétention des rôles tragiques) (2), et le Docteur amoureux. La troupe fut jugée excellente dans le comique, et le roi donna à Molière la salle du Petit-Bourbon, dans les bâtiments mômes du Louvre, avec le titre de Troupe de Monsieur ci une pension. C'est au Petit-Bourbon que Molière fait jouer, en 1659, les Précieuses ridicules,

encore à Pézenas en 1655 et 1657. — M. E. Uigal a donc raison de faire observer que la titiiation de Molière et de sa troupe, no doit pas être assimilée à celle des comédion.s nomades de l'époque, et que Molière « était déjà une manière de personnage ». K. Uir.AL, Modère. Paris, 1908.

(1) Noua possédouH doux de ces farces : le Médecin volant et la Jiilousie du liarbouWé ; CQ connait les titres de quelques autres : le Docteur amoureux (joué dovjiit la cour en 1058), les Trois Docteurs rivauXf Gorgibus dans le saCj le FaijoteuXy etc. On y devine lu sujet de quelques comédies futures.

(2) Le plus célèbre portrait de Molière, par Mignard. le rpprésonto dans le costume de César, de la Mort de Pompée. — A lire les imitations den (;onie<lit.*ns de 1 Hôtel do l<ourgo^ne, placées dan»» l'fmpiomptu de Versai/les, on peut croire que Molière, tragique, avait une diction simple et DatO' relie, au lieu de la psalmodie en usage chez les grands comédienÈ.

MOUKRE ET I.A COMEDŒ AV DnSEPTIEME SIECLE iSI

Mais, raiiiiéc suivante, M. de Ilalaubon, arcliilcciu du roi, expulse Molière ; on dÛMioUt ]e Pclît-Uourboii, pour commencer les travaux do la colonnade du Louvre. Molière crut un iiislant, sans duulc, que les pcrégrinalions de l'Illuslre Théâtre allaient recommencer. Mais Monsieur lui permît do s'installer dans la

Dapréi

salle du Palais-Royai, celle que Richelieu avait fait construire;; c'est lii que Molière donna toutes ses pièces, et qu'il mourut (1).

A partir de ce moment, il nous suffira de noter (l'hisfoiro des pièces devant cire faite à part) quelques événements essentiels de la biographie de Molière. — Il épouse, en 16G3, Armande Béjart, dont la coquetterie semble l'avoir fait beau-

tbéttr* Mon

I ■êancea da 1

pacj.lyl* JJoDipensier.

B-Français.

coup soufirir (1). En 1664, il a un fils, et le roi consent à en être le parrain. Louis XIV, d*aiileurs, protège Molière contre ses ennemis, et l'appelle fréquemment à la cour, soit pour qu'il y joue quelque pièce de son répertoire, soit pour qu'il compose des divertissements de circonstance. 11 convient d'apprécier à sa juste valeur celte protection du roi, qui, sans doute, a pu détourner Molière de travaux plus sérieux, en lui imposant de fabriquer des ouvrages hâtifs, dans le goût du jour, comme MélicertCy les Amants magnifiques, etc. ; mais qui, à ce prix, lui a rendu peut-être davantage. En effet, Molière, admis' familièrement à la cour, a pu observer de près les originaux da petits marquis et de grands seigneurs qu'il met à la scène; et surtout, c'est fort de l'appui royal qu'il a pu railler impunément la noblesse du jour, non pas seulement pour ses ridicules extérieurs, mais pour ses vices (4).

La vie de Molière semble avoir été d'une activité dévorante. Chef de troupe (et nous savons par ses confidences de VImpromptu que c'était un rude métier), acteur toujours en scène, et auteur, il n'a pas un instant de repos. On est stupéfait qu'il ait pu, entre 1658 et 1673, composer plus de vingt ouvrages, dont plusieurs en cinq actes et en vers! 11 devait, comme l'en félicite Boiieau, rimer avec une facilité singulière. A ce métier, il gagnait sans doute beaucoup d'argent. 11 avait, dit-on, trente mille livres de rentes; et l'inventaire dressé après sa mort révèle un confortable large et artistique. Son caractère était plutôt porté à la tristesse; il fit rire, mais il ne riait pas. Il était homme de cœur, charitable, « né avec les dernières dispositions à la tendresse » (Grimarest), tolérant, ami fidèle. De complexion délicate, porté à l'hypocondrie (nous dirions aujourd'hui neurasthénique), il fut presque toujours malade, et en voulut aux médecins de leur impuissance à le guérir. On sait comment il mourut: sur la scène, pendant la quatrième représentation du Malade imaginaire, il fut pris d'une convulsion et d'un crachement de sang; on le transporta clicz lui, où il expira dans la nuit. La maison où il est mort s'élevait au n° 40 de la rue de Richelieu. Comédien, Molière était excommunié ; pour obtenir qu'on Tensevellt nuitamment en terre chrétienne, sa veuve dut aller se jeter aux pieds de Louis XIV (3)

Histoire de son Théâtre (4) — Après les farces nombreuses, écrites pour le public de province et dont il nous reste deux échantillons : la Jalousie du Barbouillé et le MMecin volant, Molière donne à Lyon, en 1653 ou 1665, sa première grande comédie, VÉtoardi.

1653 ou 1655. L*Étourdi ou les Contretemps. — La pièce, en cinq actes et en vers, est imitée d'une comédie italienne do Nicolo Barbiéri, Vlnavvertito (le Malavisé) ^qui datait

(1) et. Larroumet, p. 119. Sur cette question, voir les très judicieuses observations de M. B.Rigal» t. I, Introduction.

(2) Cl. LARRunyBT, chap. v {Molière et Louis XIVu et surtout E. Rioal {passim). (3)Cf. BOILRAU, ép. \II.

(4) Pour cette histoire sommaire du théfitre de Molière, nous suivons l'édition des Grands Écrivains {H&cheite) avec notices de E. Despois et P. Mesnard, le Molière de M. E. Rioal, et notre Théâtre choisi de Molière (HaUer).

MOLIÈRE ET L\ COMÉDIE AU DIX-SEPTiEME SIÈCLE >;S9

do 1629. JotitS d'original à Lyon, VÛlourdi fut repris à Paris en 10Ô8, avec un grand succcs; Molière y faisait merveille dans le rùle do Mascarille. — C'est plutôt uno suite de scènes lices qu'une intrigue coûstruito ; mais les situations y dépendent, dans une certaine mesure, des caractères. En cfTet, Léiie aime Celle, qui a été vendue au vieillard Trufaldin par des bohémiens. Il faudrait & Lélie une assez forte somme d'argent pour délivrer Côlic ; c'est à la trouver que s'emploie le génie de Mascarille, son valet, iO fourbe des fourbes {fourbum iinpcralor). Mais chaque fois que Mascarillo a inventé quelque ruse infaillible, !a maladresse et Tétourderie de Lélie la font échouer. Enlin, tout s'iirrange au moyen d'une double reconnaissance, et Lélie épouse Célie. Le stylo de VEtourdi est charmant, d'une vivacité parfois un peu négligée, mais plein de verve et toujours scénique.

1650. Le Dépit amoureux. — Do nos jours, on représente cette pièce en deux actos. A l'origine, le Dépit amoureux éiaii en cinq actes, imité d'une comédie italienne de Nicolo Secchi. La partie que l'on supprime depuis la fin du dix-huitième siècle est un imbroglio de la plus singulière invraisemblance. On ne conserve que les charmantes scènes de brouille et do réconciliation, entre Éraste et Luciie, Marinette et (jros-Hené. Molière devait souvent revenir à cette situation; et combien de pièces de son théâtre pourraient avoir pour sous-titre : le Dépit amoureux^ comme celles de Marivaux sont toutes plus ou moins des surprises de Vamour,

1659. Lee Préoieueee ridioulee (1). — On appelait alors farce toute comédie en un acte écrite en prose. Aussi a>ons-nous un compte rendu de cette pièce, écrit en 1660 par Mlle des Jardins, sous ce titre : Récit de la farce des Précieuses. — Le bourgeois Gorgibus a une fille, Magdelon, et une nièce, Cathos, qui sont devenues précieuses. Deux jeunes gentilshommes, La Grange et Du Croisy, ont demandé Magdelon et Cathos en mariage : cclleso^i ne les jugeant pas assez distingués, ont répondu par un refus. La Grange et Du Croisy p.ur se venger envoient chez les précieuses ridicules leurs valets, Mascarille et Jodelet, qui se font passer pour des hommes du monde et pour de beaux-esprits. Mais soudain les maîtres reparaissent et obligent les valets à dépouiller leur déguisement et à se montrer en souijuenillo et en veste blanche. On juge de rinimiliation des deux précieuses. — C'est peut-être à Montpellier, où Chapelle et Bachaumont (voir leur Voyage) signalent la présence d'une coterie de « précieuses de campagne », que Molière observa les types qu'il a peints dans sa première comédie originale. Arrivé de la veille à Paris, et n'ayant pas encore ses entrées duns les salons, il n'aurait pu prendre sur le vif des modèles do la capitale. D'ailleurs, Mme de Ilambouillct et ses amis applaudirent viveUiOnt la pièce do Molière. Cependant, on sait par Somaize qu'un alcôuisle de qualité lit interdire la pièce pendant quinze jours. Ce petit chef-d'œuvre classique n'a jamais quitté le répertoire. C'était le vrai début do Molière ; il pouvait dire, à dater de 1659 : a Je n'ai plus qu'à regarder le monde»; et, du parterre, une voix lui criait : « Courage, Molière! voilà la bonne comédie. »

1660. Sganarelle est uno farce en un acte et en vers, fondée sur un quiproquo. C'est la première fois que parait (pour se substituer à Mascarille) le type traditionnel de Sganarelle, trembleur, poltron, battu et content, que l'on retrouvera dans V École des maris, le Mariage forcé. Don Juan, V Amour médecin et le Médecin malgré lui.

1661. Don Qaroie de Navarre ou le Prince Jaloux. ^ La jalousie, ridicule dans la farce précédente, est ici présentée sous un aspect tragique. Don Garde est uiio tentative malheureuse de Molière dans le genre de la u comédie héroïque »; la pièce ne réussit

1. Cf. les Précieuses ridi*^u les ^ édition Larroumet (Pans, Garnier, 1884), Introduction, ^ut les mt«Dtioni de Molière, cf. Kigal, 1. 1, p. 109.

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i. \ i.iTTEuxTvm: rn.wç.MSE

pu». £i\a Gsi inUressaotc aujourd'hui parce que Moliû

6 plufîoiirs pansages q;:Vi a inlroduils,n>cc IcaïariantoiiiL-ccriiiltùciparla dilTûrcnre di-s p>nrci>, dan* te Mitaiithropt (!}.

ifîei. L'École dM mari* Ait, au contraire, un gros succès. Celto plèco. on troii actes tt en Min, est iinitûe 1res libre mont des Adclplus, de Turence

Mais Tùrcnce compi' rait l'édiicallon donnée à deux juuiies gens, Kschine et Ctùslptiun, par U11 pure trop sivèri'.

Démûa,et un oncle trop iiiiJaleciit. Mkion.CticE Molière, nous suinmi'»

dans tel traditiuns <lc la conicdio italienne:

Sgaiurclie et Arlsloi'ltveut ctiacun une pupillo ; le preniior tient Isabotlo dan* b plii»

dure contrainte, et m la voitentekerparlojcune ; Arisloestpkiii d'indulfieiiro pour Lvunor, gnjfiio sa confiance, s'en fait aimer ol l'épouse. La partie comique et mt-iiio bi«i(fuiiiie est très dùvuloppéc. Le tilrc d'ieule, qui

d'auteurs dramallquc.

siKiiilie ; pii;co oh l'en

prend cr.mnicrit il faut ee conduire daiu' *elle ou (elle sltuaUoD l"".

[ii Marceanj: i-liai.-ls, Sf cy.lu, ].

iNr.»^

1661. Les Fâcheux, trois actes on vers, ont été composés par Molière pour le surintendant Fou(iiict. La pièce fut écrite et apprise en quinze jours, et jouée au cliîlteau de Vaux le 17 août 1661, pendant les fôlcs que Fouquet donnait au Uoi et à la reino-mcre. Louis XIV en fut charme ; il félicita Molière, et lui indiqua un nouveau type à introduire dans sa comédie, le grand veneur, do Soyecourt. Le 25 aoiit, les Fâcheux furent joués à Fontainebleau devant la cour, avec le récit du chasseur. — C'est une comédie « à tiroirs » ; dans un cadre très large sont introduites un certain nombre de scènes, où apparaissent des types qui ne reviendront plus. Pas d'autre intrigue que celle-ci : Éraste, qui aime Orpliise, a obtenu d'elle un rendez-vous ; il est sans cesse retardé par des fâcheux (importuns), un duelli>>tc, un joueur, deux bavardes précieuses, un chasseur, un pédant. Enfln brastc peut rejoindre Orphise, et leur mariage est décidé. — Molière a dédié sa pièce au Roi.

1662. L*Éoole des femmes. — Voici le premier a grand ouvrage » de Molière, celui dont la nouveauté et rimportance furent si vivement senties qu'il y eut une querelle de l'École des femmes, comme une querelle du Cid et une querelle d'Andromaque. La pièce valut à Molière d*ètre inscrit sur l'état des pensions pour une somme de mille livres (1). — En apparence du moins, la pièce est plutôt d'intrigue que de caractères. Arnolphe a une jeune pupille, Agnès, qu'il veut épouser, et qu'il maintient dans l'ignorance ctTesclavagc pour éviter qu'elle lui échappe. (Cependant, un jeune homme, Horace, fuit la cour à l'innocente Agnès ; il invente des stratagèmes pour attirer son attention et mériter son amour. Et c'est au malheureux Arnolphe lui-même, quil no connaît point pour le tuteur d'Agnès, qu'Horace fait conlidence de ses succès. Les précautions nouvelles prises par Arnolphe tournent contre lui, et tout aboutit au mariage d'Agnès et d'Horace. La pièce pourrait porter pour épigraphe ces mots de Figaro : « Voulez-vous donner do l'esprit à la plus sotte : enfermez-la. » Mais, dans celte intrigue, empruntée au conteur italien Straparole, et dont Scarron avait déjà tiré une nouvelle, Molière a su peindre des carac* ières et glisser une philosophie. — Les ^iiaqxms coniro l'École des femmes étaient les unes liltéraires (on accusait Molière de plagiat, de manquer aux règles d'Aristote, etc.), les autres, plus graves, morales (équivoques grossières, allusions impertinentes à la religion, etc.). Molière, pour répondre à ces critiques, commença par dédier sa pièce à Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans. Puis il composa une petite comédie de circonstance, afin d'instruire le procès de l'hJcole des femmes devant le public, seul juge en ces matières.

1663. La Critique de l*Éoole des femmes. — L'action de ce petit acte se passe dans le salon d'une femme d'esprit, Uranie. Paraissent des visiteurs, qui les uns attaquent Molière, les autres le défendent. Le marquis a trouvé la pièce a du dernier détestable » ; pourquoi ? c'est ce qu'il ne daigne pas expli(iuer. Le pédant Lysidas la juge mal faite, et la décompose en prolase^ épilase et ^eripélie. La prude Clymène rougit de son immoralité. Le poète est défendu par Uranie, par sa cousine Élise, et surtout par le chevalier Dorante, qui représente Molière lui-même (2). — A l'œuvre de Molière, de Visé répondit par Zélinde ou la Vérilable Crilique de l'École des femmes, et Boursault par U Portrait du peintre.

1663. L'Impromptu de Versailles est un autre à-propos, joué à Versailles le 4 octobre de cette même année, et à Paris en novembre. — Molière se défend contre Visé, Uoursault, et les comédiens de l'Hotel de Bourgogne. Dans cette petite pièce, il nous ouvre les coulisses de son théâtre ; nous l'y voyons comme directeur et comme

1. Boilean qui n'avait encore publié aucune de ses satires, adresse a Molière des Stances sur VÉcole des femmes, qui témoignent, dès cotte époque, de la sûreté du son goût. (2) Morceaux choisit, 2* cycle, p. 584.

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IV/I, L* If«rto0# forcé fut é<^.rîl p^>tjr la cour, cl représenté a^ec des ballets dont l,*»\\ï f:4ttufHr*3t \k rfirjti/|ij/;, Parmi le* da/meurs on voyait le duc de Saint-Ai^nan, le duc d V.uyiUt*ft. \»i tu»rt\nU de Viîl*rroi, et I^vuîf \IV. — S;pnarelle, bourgojïs i^é et ri«licule, d/fit 4^f»//fiv'r tffriinéittf:, yrtm^ r/^|iict(iï, liJlc du «eî^iieur Alcantor. Mais il lui "«ient des dofjU't «tjf I *i\t\»orinuïUi 'Ui ce rnarîaj(e ; il consulte «urcessi^ement le philosophe aristoté> If/ i/m f';»n' r4/.*« «t le pliilov^ph/; pyrrhonien Marphiirius : mais il n'obtient aucune réponse. t'tnUiVi'fi \\ \» rn%%*\r*: «a parole au %*:ïifu*:iir Alcantor. Mai» Alcidas, frère de Dorimêne et dueilUU; Aproijv^, \futl obliger .^;;afiar«'ll/: à «c battre avec lui : et SgauarvUe consent à faire ce maruvy. Jt/tré. >— Aujourd'hui, U Mariofjf. f'trré v,si toujours joué sans les ballets; on n'en appr/;M«ï <|u« rni^rui la sa t eu r comique, notamment dans les scènes où Sganarelle consulte li» deui phllos^ipties. Molière héritait ici de ce qu'il y a de plus sensé dans Rabelais.

\f\M. La tnhnti année, Molière écrit encore pour les fêtes données i la cour une comédte-ballet en cirK| actes, la Princesse d*Élide. La Princesse est demandée en mariage par Arl«l/«mènû, prince de Mesnène, et par Théocle, prince de Pylc. Mais elle aime le prinC! d lth;ique, Kuryalc ; et C4;liii-ct aime la princesse. Les deux amants, aussi fiers Tun quo l'autre, ne veulent pas se déclarer. Il en résulte une série de fausses confidences qui soiive.nt ne manquent pa<t de finesse et font songer à Marivaux. Hnfin, la princesse, apprenant que celui qu'elle aime se prépare à épouser sa cousine Agiante, dompte son orgueil. Un rôle coml<|ue, celui du houITon Moron (joué par Molière) vient égayer ces subtiles discusnions g»l»nte'.. l)es inl<:rnièdes. où la musique a une part ingénieuse, coupent agréablement ces Mcli's ufi peu traînants. — Molière no mit en vers que le premier acte et une partie de lu première scène du second ; pressé par le temps, il écrivit le reste on prose.

Kiltl. Tartuffe. — Voici en qii(!l(|ues mots le sujet do la picco: Orgon est un bourgeois, remarié îi Kimire, et quitide son iircmier mari.ige un (ils, Damis, et une llîle, Marinne. Sa mère, Mme Pernelle, d(;meure avec lui. Orgon a toujours été un homme intelligent, et il »>'est coniftorlé pendant les troubles de la Fronde comme un brave et loyal sujet. Mais il H fuit la rencontre <run certain TarlufTc, qui se présente à lui sous les dehors du plus parlait dévot; il s'en est entiché, au point do lui donner Thospitalité, de lui ronller ses secrvts, et de lui promottro la main de sa flllc. Quand la pièce commence on Voit In famille jusqu'alors très unie, divisée en deux camps, pour et contre Tartuffe. K.n vain le frère d'Orgon, (liéante, lui conseille do se délier do cot hypocrite (2) ; en vain Dnmii surprend TarlulTo on train do déclarer son amour à Eimirc ; rien no peut dessiller les yeux d'Orgon, «pii chasse son ilis, vovit conlrnindro Mariano à ce mariago odieux, et fait une donation do ses biens À TartulTo. (répondant, grâce à une ruso d'Clmire, Orgon flrdl par se convaincre do In sctUératosso du faux dévot, et il veut le mettre à la porte. Mnis TarlulTe, nniiii de l'acte de donation, va spolier la famille ot faire arrêter Orgon, (|unitd lieureuHennMit rintervention du lloi amène la punition du coupable. — L*histoire de la pièce est curiiMise. TartuJJe fut d*abord représenté le 18 mai 1664 k la cour, en Intifi nct(*s ; In pièce était-elle complète sous cotte première forme ou inachevée ? On ne sait. (*.opendaiit, h la domnndo d*Anno d'Autriche ot do rarchovôquo de Paris, le roi n'en permit pas la représentation puhlicpio ; et Molière allait en faire des lectures dans les salon*! ; on jouait nn^me Tartuffe chez Monsieur et chez la Princesse Palatine. Le t% Aoùt 1U(17, Molière est a\itorisé À donner sa pièce 4 il y a apporté quelques changt-

(t^ .Ui»»v«hiMjr cKoiêis, 2* cyrlc. p. 588. \i) A/i>n*#iiMjp cKoi*is^ T cycle, p. Nir>.

MOUÈhE ET LA COMÉDIE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

mcnls iqu8 nous connaiuong avec une certaine prûoision par lu Lcllre lar la eom/dif de l Imposteur, écrito par un spcctatour), et il compte sur un grand auccès. Mais, le Icnilemain 6 aoitt, la TarluJjeotX interdit par M. de Lamuignon, premier président du Parlement. Le rui était alors en Flandre. Molière lui adrosc, par deux de sci comédiens, Le (iranite et La Tliurillièrc, un pincct, qui refte «ans effet immédiat. C'est leulbmenk le 3 révrier IG69 que Tartufe est dÉrinitivement autorisé. La pièce est de celles qui soulévon les questions les plus délirâtes. Itoua no pouvons que ronvojer Ici aux notices ot aux dissertations innombrables dont Tartuffe a été l'ui

1666. Don Juan. — Après la prem d'écrire i la hâte une place capable d diens iUlicns, i l'Hélel

de Bourgogne, »U Ma-

rais, des imitations adaptations du Doit Juan

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sujet faisait tureur. Mo-

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D'après 11

:e (leis-iesi).

Elïlro pour

Jeune mie qu'il veut enlever i son (lancé.

L'ne tempête jette Don

narelle, sur une côle ; ils sont recueillis par des paysiiNU, cl Don Juan fait aussitôt In cour i deux filles de la campagne, Charlolte et Matliurine. Cependant il est poursuivi par la frère d'Elvlre ; un hasard fait que Don Juan délivre ce gentilhomme d'une attaque de brigands; et Don Carlos lui accorde la vie. Don Juan arrive ensuite devant le tombeau du Commandeur, qu'il Si tué jadis; Il s'adresse i sa statue et l'invile i dinar; la sUtue fait un signe d'acquiescement. A l'acte suivant on voit le commandeur qui lo rond 1 l'invitation de Don Juan, qui s'assied i la table, et qui lui demande de tenir k son tour souper avec lui. Don Juan va au rendei-vous ; mais alors la terre s'cntr'ouvre, il en sort des flammes, et Don Juan est englouti dans l'Enfer (3). — Le Don Juan de Molière est la première de ses grandes places en cinq actes qui soit écrite en prose. Lo public na l'en «ccueillit

(1) Voir, en particulier, les noticas des B. Rio AL, I, ÎSl ; EnD-iETiÈBE, Coiiférenc: Prop/n dt lAEdlrc ; J. LiiUAimE, Imprn. lare frantaitt,V itrio. Perria ; Raoui.

(E) Moretau:!: clioiili. 8" cycle, p. 538.

laasiquei (Hatisr, Hachette, BellD, Delagn*a) ; on. Il, et Etudrseriilgttn (I et IV) ; E. Fasuet, heâire (paiilm) ; Douuic, Ettidf fur la liltèraa Cabote de» Divott. HachalU, IflOS.

pas moins avec faveur. Il applaudit particulièrement les passap:cs qui lui rappelaient TariuJJe^ et surtout, au V* acte, la tirade sur l'iiypocrisie. Mais les ennemis de MolicTc furent scandalisés de la hardiesse de certaines scènes, et l'auteur dut faire des corrections. En lt)77, Thoni.i*« Corneille. mit en vers le Don Juan : il en adoucit les passages scabreux ; et c'est sous cette forme que la pièce fut jouée jusqu'en 1840.

* 1G(^5. L^Amoup médeoin, comédie-ballet, musique de Lulli, est une des premières pièces où Molière attaque et ritliculise les mctlecins. C'est une refonte du Médecin volant, farce que Molière avait composée en I)ro^ince. — Un riche et avare bourgeois, Sgannrelle, a une fille, Lucindc, et celte fille est malade. Il consulte ses voisins ; ceux-ci lui donnent tous des conseils intéressés (.« Vous àtes orfèvre^ monsieur Josse. »). Lucinde demande simplement à son père de la marier. Mais Sganarclle ne veut rien entendre; il est trop avare pour doter sa fille, et il aime mieux consulter quatre médecins ; ceux-ci ordonnent des remèdes c<mtradictoires. Alors arrive Clitandrc, le jeune hommo qui aime LucinJe ; il est déguisé en médecin et il persuade au père que sa fille est folle, et qu'il faut feindre do la marier avec lui. l't la pièce s'achève par rcnlèvemont de Imcindc. — Il y a dans l'Amour nu'.Irrin un deuxième acte V>ut à fait remarquable, qui contient la consultation des quatre médecins, parodie spirituelle et toujours exacte.

1G6(). Le Misanthrope. — Alccste hait tous les hommes, auxquels il reproche leur manque de franchise ; il voudrait bannir de la société toutes les conventions hypocrites. Son ami Philinte, au contraire, prend tout doucement les hommes comme ils sont. Or, Alceste, par une singulière contradiction, aime une jeune veuve coquette et médisante, Célimène. L'action de la pièce, très sini[)le, est constituée par ceci : Aiccste vient chez Célimène, pour la mettre en demeure de lui dire si elle veut, oui ou non, répouser; et il en est toujours empêché. — Au premier acte, il attend Célimène: arrive un gentilhomme bel esprit, Oronte, (pii lui lit un sonnet. Alceste trouve le sonnet détestable, il le lui dit; Oronte se faclie : il va en résulter un duel, et Alceste sort sans voir (Jélimène. — Il revient, au second acte, aAec elle ; on annonce des visites; Aâceste voudrait attendre, ])()ur s'expliquer en tète à-tète avec Célimène: mais on vient le demander du la )>art <ies mnrécli.iux pour arranger son duel. — Au troisième acte, nouvel obstacle: Aheslo est chez (Célimène, (piand arri\e la [)rude Arsinoé qui lui promet de lui reni<>ttre une lettre écrite par Célimène à Oronte: Alceste, jaloux, suit Arsinoc. — Au quatrième acte, après une scène violente, Alceste va enfin, semble-t-il, obtenir une réponse de Célimène, quand son valet Dubois vient le chercher ptmr son procès. — Enfin, au cincpiième acte, Célimène est confondue par tous ceux h qui elle a écrit des billets et qui se les sont montrés. Alcrsle, plus généreux, offre à (Xdimène de l'épouser pourvu qu'elle consente h quitter le monde ; connue elle hésite, il la refuse, et déclare qu'il va m chercher sur la terre un endroit écarté où d'être homme d'honneur on ait la liberté». — ^ Le Misanthrope n'est plus compris aujourd'hui conmie au dix-septième siècle. Alceste était alors c(»iisidéré connue ini très honnèlo honnne sans doute, mais comme un ridicule. l)e là, les crititpies de Fénolon {Lettre à VAcuiléniie) et de J.-J. Rousseau (Lettre à d^Alemhrrt). Nous a\ons fait de lui un héros romantique. Avec son action très simple, où tous les incidents sortent du caractère iirincipal, a\ec son style toujours approprié aux personna<i(:s, a>(>c la morale si haute et si complexe (pii s'en dégage, le Misanthrope est considéré comme lo chef-d'oMi\re de Molière. Le succès en fut d'abord un peu hésitant; mais la pièce s imposa et prit le premier rangll;.

La m^me aimée, le Médecin malgré lui. On prétend que Molière dut composer

cette /arri' pour soutenir le Misant hrope^ (jui n'allirait pas le public. Mais la petite pièce n'accompagna la grande qu'à partir de la vingt-quatrième représentation. Ce dut

(1) Morrcaux choisis^ 2* cvclc, p. r»2i (passngo coriimento).

MOUÈliE ET I.\ COMÈniF. .\V DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

être pour les spectAtcurs un sins^ulier régal que do voir, dans la môrae soirée Molière jouer les fureurs d'Alceste et les drôleries de Sganarolle. — On sait, comme nous l'avons dit en parlant des fabliaux, que Molière a profité, pour son Médecin malgré lUi, du Vilain Mire (le Paysan médecin). — Sganarelle est un bûcheron qui boit tout ce qu'il gagne, et qui bat sa femme, Martine. Celle-ci rumine un moyen do se venger. Elle est abordée par deux personnages qui cherchent un médecin pour la fille de Géronte^ Lucinde. Martine leur dit que son mari est un grand médecin, mais qu'il ne Tavoue que s'il a été bien battu. Sganarelle, après avoir reçu force coups, consent à so dire médecin. On le mène chez Géronto, qu'il éblouit par son bavardage, et il feint de diagnostiquer la maladie do Lucindo : la jeune fille est devenue muuttc ; c'est un mauvais tour qu'elle joue à son père, parce que celui-ci refuse do lui laisser épouser Léandre. Sganarelle s'entend avec Léandre; celui-ci so déguise en apothicaire, et peut ainsi pénétrer jusqu'à Lucinde qu'il enlève. Géronte, furieux, veut faire pendre Sganarelle ; mais les deux fugitifs reviennent, et comme Léandre vient d'hériter de son oncle, Géronte ne voit plus d'obstacle au mariage.

1666-1667. Il faut grouper ici trois pièces écrites par Molière pour les fêtes données à la cour, du 2 décembre 1666 au 20 février 1667. Dans le Ballet des Muses, imaginé par Benserade, ballet qui se compose de treize entrées, et où Ton vit danser Louis XIV, Henriette d'Angleterre, Mlle de la Vallière âw Mme de Montespan, Molière fut chargé de la troisième entrée, pour laquelle il fit Mélicerte, cofriédie-pastorale héroïque. — Mélicerte fut bientôt remplacée par la Pastorale comique ; puis on ajouta une quatorzième entrée, où Molière plaça le Sicilien OU l'Amour peintre.

1668. Amphitryon. — Cette pièce t^^t ^uà imitation, et presque une adaptation en v<'.rs libres, de la comédie latine do Plante. Déjà Rotrou en avait donné une version française dans les Sosies (1660). — Pendant l'absence d'Amphitryon, général thébain, Jupiter a pris sa figure et s'est installé chez lui. De mémo. Mercure se fait passer pour Sosie, valet d'Amphitryon. Quand le maître ctresclavo reviennent, ils se trouvent en présence dun autre Amphitryon et d'un autre Sosie. De là des quiproquos, que Jupiter dénoue en se révélant. — Molière a invente le personnage de Cléanthis, la femme de Sosie, pour établir un parallélisme complet, et il j. prêté plus de dignité à Alcmèno(l).

£a mémo année, Qeorge Dandin nous ramène à la farce, mais à une farce telle que seul pouvait l'écrire l'auteur du Misanthrope. Là il reprenait, pour la transformer en trois actes, la pochade intitulée la Jalousie du Barbouillé, — Le bourgeois Dandin a épousé Angélique de Sottenville, fille d'un gentilhomme ruiné. Angélique est une coquette, qui se laisse courtiser par Clitaiidre. Dandin veut mettre fin à ce manège ; mais il est dupe de toutes ses précautions, et c'est lui qui est obligé de faire des excuses à sa femme et :\ son beau-père. Il reconnaît dans son malheur la juste punition de sa vanité : « Tu l'as voulu, George Dandin 1... » George Dandin fut joué pendant les fêtes données h Ver> sailles pour célébrer la conquête de la Franche-Comté.

Et toujours en 1668, Molière écrit une nouvelle pièce en cinq actes, mais en prose, un de ses chefs-d'oeuvro, l*Avare, puisé à diverses sources, 3ntre autres VAululaire de Plaute et Us Esprits de Larivey. — Plante avait reprcsenté dans VAululaire un pauvre homme, Euclion, qui, ayant découvert dans son foyer une marmite pleine d'or, devient défiajit et inquiet, comme la savetier do La Fontaine, et qui guérit de son mal quand il s'est débarrassé de sa marmite pour doter sa fille. Molière nous peint en Harpagon un véritable avare, c'esth-dire un homme très riche qui n'ose rien dépenser et qui continue à s'enrichir par l'usure. Harpagon a un fils à qui il refuse de l'argent, et qui en emprunte â gros intérêts ; une fille qu'il veut marier sans dot à un vieux gentilhomme, et qui a

(1) Mortêauv ehoiêfM, i" cyoU, p. S36.

signé une promesse de mariage à Vaière, intendant d'Harpagon . il veut lui-mémo se remarier avec la jeune Mariane, et cet amour ne lui inspire aucun acte de générosité. La Flèche, le valet de Cléante, fils do l'avare, vole au père une cassette contenant 10.000 écus, et ne consent à la rendre que si Harpagon renonce à Mariane aimée de Cléante. Enfln, une reconnaissance termine la pièce : Mariane et Valero sont les enfants du seigneur Anselme qui devait épouser Llise. Il y aura deux mariages assortis : Mariane et Cléante, Élise et Vaière. Quant à l'avare, il ira m revoir sa chère cassette ».

16r>9. Pour la' cour, qui séjournait à Chambord, Molière compose Monsieur de Pouroeaugnao, comédie-ballet entrais actcs.où les souvenirs do sa vie do province sont plus viTs qu'on aucune autre pièce. — M. de Pourceaugnac est un gentilhomme limousin, tout à fait ridicule, qui vient à Paris pour épouser Julie, fille d'Orontc. Mais Julie aime Éraste, dont le valet Sbrigani entreprend d'évincer M. do Pourceauguac. Le meilleur des tours qu'il lui joue est celui-ci : il fait venir deux médecins à qui il annonce que Pourceauguac est fou. Les médecins, dans une consultation qui est un chef-d'œuvre (comme celle de V Amour médecin), déclarent qu'en effet le Limousin est un fou dangereux: e*. ils le font traiter en conséquence. Puis, on persuade à Oronte que Pourccau^nac était déjà marié ; et il est menacé d'être pendu comme bgamc. — Kniin, excédé, il quitte la place; et Julie pourra épouser Eraste.

1670. C'est pour les fêtes de Saint-Germain que Molière donne au roi les Amants magnifiques {magnifique signifie généreux. Cf. Laurent le Magnifique), musique de Lulli. — Puis la cour se transporte de nouveau à Chambord, où Molière est appelé, et où il fait jouer le Bourgeois gentilhomme, comédie-ballet, avec musique de Lulli. — M. Jourdain, riche bourgeois dont le père s'est enrichi en vendant du drap, veut faire l'homme de qualité. 11 prend un maître de musique^ un maître h danser, un maître d'armes, un maître de philosophie. Il se laisse escroquer de l'argent par Dorante, qui <t parle de lui dans la chambre du roi ». Il ne veut marier sa liile, Lucile, qu'à un gentilhomme (1). Cependant, CovioUo, valet do Cléante qui aime Lucile, invente un stratagème burlesque pour dupor M. Jourdain. Il lui présente Cléante comme le fils du Grand Turc venu pour épouser sa fille. M.Jourdain, très flatté, se fait recevoir mamamouchi, et accorde la main de Lucile à Cléante. — Le divertissement turc, qui termine la pièce, était alors une sorte d'actualité ; la turquerie était à la mode, et Molière obtint des renseignements exacts sur les Turcs par Laurent d'Arvieux, qui revenait d'Orient (2).

1671. Psyché, autre «divertissement», ou tragédie-ballet fut représentée aux Tuileries. Molière tira cette pièce d'une fable racontée par Apulée dans ses Métamorphoses, et

déjà mise on ballet par Benserade en 1656, piiis en roman par La Fontaine en 1671. Voici comment il la dispose : Psyché est une jeune fille si belle que Vénus en est jalouse et demande à l'Amour do la punir : la scène entre l'Amour et Vénus forme le prologue. On voit les deux sœurs de Psyché, Aglaure et Cidippc, qui sont jalouses d'elle. Arrivent deux princes qui font la cour à Psyché, mais un messager vient chercher la jeune fille de la part de son père. Celui-ci a reçu des dieux l'ordre d'exposer sa fille dans un désert où elle sera dévorée par un monstre ; il exprime sa douleur, et il la quitte ; mais le monstre est l'Amour qui, touché de la beauté de Psyché, la transporte en un palais magniflque, et devient son époux. 11 ne met qu'une condition à la durée do ce bonheur, c'est que Psyché ne lui demandera jamais son nom. Psyché, poussée par ses sœurs, insiste auprès de l'Amour pour savoir qui il est ; l'Amour disparait à ses yeux, et le palais fait place au

(1) Moreeaua ehoiais, 1*' cycle, p. 240.

(2) Sur la turquerie du Bourpeoiê gentilhomme, cf. rédition do cotto piôco publié* à la librairi* B«lin par M. A. 0A8t£: ot K. Rioal, t. II, p. 105.

498 LX littérature FRANÇAISE

désert. Vénus touchée par les larmes ao l'Amour intervient; elle obtient de Jupiter la grâce de Psyché. — Molière n'a écrit de colle pièce que le premier acte, la première scène do l'acle II, la première scène do l'acte III ; le rcsle a été écrit, sur le plan que Molière avait arrêté, par Corneille ; Quinault avait fait lus vers destines au chant.

1671. Les Fourberies de Soapin. — Cette comédie, en trois actes et en prose, est imitée du Phormion de Térence. Molière y revient aux valels italiens et y reprend encore une farce de son rôperloire primitif : Gonjibus dans le ^ac, imiléc d'une célèbre tabarinade. — Kn l'absence de son père Arpnnlc, Octave a épousé une jeune "fille pauvre et de naissance inconnue, Uynciiite ; son ami Lcandrc, fils do Gérontc, veut épouser Zcrbinetle. Les deux pères rcxionnont : Ar«^.intc qui destinait à son lils une fille de Oéronte, veut faire casser le mariiij^e d Octave et de Hyacinto ; cl Gcronte est furieux des projets de son fils Léatidrc, à qtii il refuse d'épouser Zerbinelle : celle-ci, d'ailleurs, enlevée dès son jeune âge par d(!S I^f^yplicns, ne peut être délivrée qu'au prix d'une forte somme d'argent. Le valet Scapiii promet aux deux jeunes gens de les tirer d'affaire. Par ses fourberies^ il arrache aux deux vieillards l'argcut nécessaire ; puis il se venge de (léronle, en le rouant do coups (scène du sac). Heureusement que (lérunte rccoiniaît sa fille dans Hyacinte, et Arganto la sienne dans Zerbinelle. Tout le monde pardonne à Scapin (1).

1672. La Comtesse d^Escarbagnas. — Molière est chargé d'organiser des fêtes à Saint-Germain en l'honneur du mariage de Monsieur, frère du roi. 11 arrange une sorte de Ballet des ballets^ où il intercale les intermèdes de PsycUéy de George Dandin, de la Pastorale comique^ du Bourgeois gentilhomme. Le tout est assez lâchement relié par une pastorale, aujourd'hui perdue. Enfin, y figuraient quelques scènes dialoguées, qui forment la Comtesse d*Escarbagnas. Là encore, on peut retrouver quelques souvenirs des 'ravers de province. Une ridicule comtesse, d'Aiigoulème, s'imagine, comme la Bélise des Femmes savantes^ quo tout le monde lui fait la cour. Elle est en effet recherchée, è cause de sa fortune, jiar M. ilarpin, receveur dos tailles, et par M. Thibaudler, conseiller au Parlement ; c'est ce dernier qu'elle se décide à épouser.

1672. Les Femmes savantes. — Molière a enfm le loisir de terminer et de faire représenter sur son théâtre une grande comédie en cinq actes et en vers, les Femmes savantes, qui sont comme un agrandissement des Précieuses ridicules. — Le bon bourgeois Chrysale a pour femme Philaminte, et pour filles Arniande et Henriette. Philaminte s'est jetée dans le pédantisme avec sa belle-su;ur Hélise, et a entraîné dans sa manie sa fille aînée Armande ; le plus bel ornement de son salon est Trissotln, poète ridicule et liypivcrite. Le jeune Clitandre avait demandé la main d'Aruiande; mais celle-ci l'ayant fait attendre pendant trois ans, Clitandre reporte son amour dédaigné sur Henriette. Philaminte veut faire épouser Henriette à Trissotin. De là conllit entre le père et la mère. Celle-ci triomphe d'abord, grâce à la faiblesse de Chrysale, et Trissotin semble le maître de la situation ; il Irùne dans ce salon où il fait admirer ses vers, cl où il introduit le pédant Vadius. Henriette est en danger d'épouser Trissotin, quand Arisle, frère de Chrysale annonce que la famille est ruinée : aussitôt Trissotin se relire, car il n'en voulait qu'à la dot. La nouvelle était fausse, et destinée seulement à lémasquer le bel esprit mercenaire. Philaminte consent alors au mariage d'Henrii-lte et de Clitandre. — Cette comédie soulève toutes les questions relatives à l'éducation des femmes. Le point essentiel, pour Molière, c'est que le pédantisme fait perdre aux femmes leurs qualités naturelles, et les détourne de leurs véritables devoirs.

(1) Morceaux choitUf i** cycle, p. 244.

MOLIÈRE ET LA COifÉDIE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

16T3. Le IWc>lad« imaginaire. — Cette comjdle-ballet, campaiée i l'occislon <lu retour de Louis XIV vainqueur do la Hollando, no (ut pas reprétenlùa i la cour, mais aui le lliùAlru du Palais-Itojal. Elis y obtint un grand succès. C'ùLait la dornicre satire de Moliiirc cûiitro les médecins. — Argan est un malade imaffinoiVe; il s'occupe ciclusIvoniBiù do sa santé, et veut marier sa fille Aiifcûlique au fils d'un mOdccin, M. Diatuirus. 11 est (l'aillciirs poussé i sacrlUer sf s enfants par sa seconde reinrac> Béliiio. qui lui fait fairo un Icitament en va faveur. Détrompé par son frùro Bùraldc. il finit par consentir au mariago d.^iiKéliquo et do CléantO qu'elle aime, m-ni» il se fera lui-même rcrewiir inc/decin. Do là, uria eirémonie, qui e^t la parodie des riict'p lions do diicteurs h la t'acullr'. nu (lii-septirnio siirclo. (;Vst aujourd'liui

défiler detant le public luus les artistes du lUéâtrc. — \ la quatrième représentation, Moliùre fut fr.-ippéd*urie attaque;

Molière, les Tèzles et le public. — C'est

iliing la Critique de l'Évole desfemmesqtic Muliùrc nous diiniie, par lu bouche di;

ïurk'.siVÉ;lcsdiilliéa- Ire. « Cl! iiu sont l.i, dit-il, que quelques observations que le bon sens a faili'3 sur ce qui peut ùlcr le plnis tiun sens qui les a faites

(lOlS-lftSÏ),

Il prend a ces sortes de puèmes... Le mËmc ( les fait aisément tous lus jours, sans le s d'IIoraee et d'Arisl»tc. " Pour lui, comme pour Racine, la grande règle, c'esfde pJnire. Mais à qui faut-il plaire? A deux sortes de spectateurs, dont Molière se réclame à la fois : le parterre et la cour. Une comédie qui fait rire tout ensemble la cour et le parterre a u altrapé son but ». Molière dérend le parterre contre les maniuis turlupins, et la cour contre L^sidas et Trissotin, Ceux dont il répudie et récuse le jugement sont les pédants, les prudes, les précieux, les gens à la mode que nous appellerions aujourd'hui les mobs, bref tous ceux qui, au lieu de « se laisser aller aux choses qui les pn^nnent par les entrailles », cherchent h des raisons pour s'empêcher d'avoir du plaisir (1) ».

(1) et, F. H^HO.i, Court de litiératurt, Moliit

— Molière a défini lui-même le genre de comédie qu'il a pratiqué jusque dans ses farces en apparence les plus excentriques: « Lorsque vous peignez des hommes, il faut peindre diaprés nature. On veut que ces portraits ressemblent, et vous n*avez rien fait, si vous n'y faites recoimaître les gens de votre siècle... C'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens (1). » Dégagée d'une comparaison un peu injuste et trop personnelle avec la tragédie, cette définition est excellente.

L'ictlon dans les comédies de Molière. — Molière, au point de vue de Tintrigue, est relève des Italiens. 11 sait construire une pièce avec une remarquable aisance, en faisant naître les incidents les uns des autres, en donnant aux entrées et aux sorties de ses acteurs les motifs à la fois les plus vraisemblables et les plus propres à piquer notre curiosité. On ne saurait accepter sur ce point les reproches que lui adressent certains critiques ; rien n'est plus amusant qu'une intrigue de Molière. Mais il faut bien remarquer que Molière, dans les pièces de caractère, ne s'attache guère à l'intrigue pour elle-même, et qu'il la subordonne presque entièrement à Tétude psychologique. Il s'efforce de placer ses personnages principaux dans une série de situations, qui solliciteront successivement toutes les parties de leur caractère. Ainsi, il nous montrera la misanthropie d'Alceste aux prises avec l'amitié Adèle et la douce philosophie dePhilinte, avec la fatuité d'Oronte, avec la coquetterie de Célimène, avec l'étourderie de son valet, etc. 11 nous présentera Philaminle, la femme savante, comme maiiresse de maison, comme épouse, comme mère, comme admiratrice de Trissotin et de Vadius. Harpagon sera successivement et alternativement le père de famille, l'usurier, le vieillard amoureux. Supposez un corps composé que l'on soumet, en chimie, à une série de réactifs pour en séparer tous les éléments simples. — Aussi, cette opération terminée, et lorsque Molière est bien sûr d'avoir décomposé suffisamment son personnage, brusque-t-il le dénouement. Il accepte avec une réelle indifférence, la plupart du temps, les dénouements h l'italienne, les reconnaissances suivies de mariage, dans VÉcole desfemmeSj VAvare^ les Fourberies de Scapin, La conclusion des Femmes savantes est celle d'un vaudeville ; le châtiment de Tartuffe est peu vraisemblable ; le Bourgeois gentilhomme -ci le Malade imaginaire sombrent dans la bouffonnerie. — Mais il faut savoir distinguer le dénouement scénique du dénouement réel : celui-ci est toujours indiqué de la façon la plus nette; et il est à l'adresse des spectateurs raisonnables et réfléchis. Le vrai dénouement du Bourgeois gentilhomme^ c'est que M. Jourdain est devenu fou ; celui des Femmes savantes^ c'est que Ghrysale est incapable de résister, et que le pédantisme féminin désorganise la famille, car Armande en reste la victime ; celui du Malade imaginaire^ c'est que Argan est moralement

(1) Morceaux ehoisUf 2* ojcU. p. 524 ; p. 526 : p. &2S.

incurable; celui de l'Avare nVst pus dans la recoimuissancc de Thomas d'Alburcl et de ses cnfanls, mais dans le mot d'Harpagon : « Allons revoir ma ctùre casselle! » Une seule pièce, le chef-d'œuvre, se passe de dénouement artiflciel, c'est le Misanthrope : aussi est-ce le type achevé d'une action telle que la concevait Molière ; c'est sa a pièce des connaisseurs ». Quand, au lieu de s'attacher aux ridicules superllcieis et éphémères, on creuse très avant dans les vices ou dans les traversd'un

homme, on est bien obligé de le laisser au dénouement tel qu'il était à la première scène ; la situation a changé, le caractère est resté Immuable.

Les ccractères.

Molière observateur de son temps et de l'homme. —

Quels sont les personnages que Ho

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dans ces pièces si 1 a rgeme ntconstruitus? Molière luimême nous dit qu'il peinl d'aprèi nalure; on l'avait surnommé le Contemplateur. En efTet, la

première qualité de Molière, c'est que tout en grossissanlctci jusqu'à la caricature les traits que lui a fournis le réel, il dont la vérité. Là est un des mystères de son génie. On ne saurait â^re à la fois si naturel et si théâtral. Les moindres de ses personnages sont vivants; un valet qui apporte une lettre comme Dubois dans le Misanthrope, ou le pauvre de Don Juan, ou l'apothicaire du Malade imaginaire, ou M. Loyal dans Tartuffe, n'ont pas en leur genre moins de relief que les premiers ràles. Ce don de vie iDiense, Molière le possède au même degré que Shakespeare- — Quand Molière étudie à fond un travers ou un vice. Il se préoccupe avant tout de placer l'individu, en qui il incarne ce vice, dans le milieu social le plus propre à l'expliquer, à le faire ressortir, et à suggérer des réflexions morales. Voilà pourquoi la plupart

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des grandes comédies de Molière ont ;5«^Air cadre général l'intérieur d'une famille bourgeoise. En effet, qu'un vieax garçon thésaurise et meure de faim sur une paillasse bourrée d'écus, ou qu'.l se croie grand seigneur et se ruine par vanité, ou qu'il se drogue du mat.n au soir et vive entre son médecin et son apothicaire, qu'est-ce que cela peut nous faire? ou, du moins, quelles conséquences ces travers et ces vices ont-ils pour la société? De môme, une vieille fille comme Bélise ouvrirait son salon à tous les Trissolins du jour, et, pour l'amour du grec, embrasserait tous les Vadius de Paris, que nous importe? Mais Harpagon, M. Jourdain, Argan, sont pères de famille : en satisfaisant leur folie, ils font le malheur de aeux qui les entourent. Mais Philaminte est épouse et mère : son ridicule la rend égoïste et aveugle ; Chrysalc en souffre, Henriette est menacée, Armande est déjà sacrifiée. On conçoit toute Tinlen^ site, que prend un travers ainsi placé; il provoque des résistances et des réactions ; il détermine d'autres travers ou vices contradictoires, la prodigalité, rétourderie, l'impertinence, la faiblesse, la vulgarité...Cest la vie.

Molière ne se contente pas de situer les caractères ; il les compose d'éléments assez nombreux pour que, en eux-mêmes, ils aient la complexité de la nature ot restent parfois énigmatiques comme elle. Voyez cet Harpagon, ce vieux ladre, qui refuse le nécessaire à ses enfants, et qui va, la nuit, dérober l'avoine de ses chevaux : il veut se remarier. Au premier abord, c'est chose absurde et contradictoire. Non ; c'est une lubie qui fera ressortir davantage son avarice, car cet amour disproportionné n'a pas, plus que ses devoirs de père, le moindre effet sur sa passion réelle. — Voyez Alccste, l'homme vertueux et intraitable, enragé contre les vices du temps; qui aime-t-il? Célimène, la coquette. Et comment expliquer qu'étant si franc et si estimable, il soit en môme temps ridicule?— Et Tartuffe? qu'est-il au juste ? dans quelle mesure est-ce un dévot criminellement sincère, qui interprète en faveur de ses passions les préceptes mômes de la religion, ou un hypocrite qui se pare faussement de croyances respectables? Bien fin qui le dira jamais. Et bien vain qui croit débrouiller le mystère. Tartuffe est un mélange singulier de fanatisme et d'imposture^ comme Alceste de vertu et d'orgueil, comme Philaminte de stoïcisme admirable et de sotte vanité féminine, etc. C'est la vie.

Le tragique dans Molière. — Et, comme c'est la vie, c'est au fond beaucoup plus triste que risible. Musset a excellemment défini : Cette mâle gaité si triste et si profonde Que lorsqu^on vient d'en rire, on devrait en pleurer. Il n'est pas une grande comédie de Molière, V École des femmes^ le Misanthrope^ V Avare, les Femmes savantes, et certaines farces, comme le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire, qui ne contiennent, en puissance, un véritable drame. Un tuteur bafoué, loyalement amoureux d'une « petite peste » ; un brave homme comme Alceste, jouet d'une coquette; un père, Harpagon, détesté par ses enfants; un M. Jourdain ou un Argan sacrifiant leur famille à leur folie : voilà des

situations assez peu comiques en elles-mêmes. Et Molière n'esquive pas, comme on le dit parfois à tort, les scènes sérieuses. Quel pathétique dans les explications d'Alceste et de Célimcne! Quel frisson passe dans la salle, quand au vieil Harpagon, qui maudit son fils, le fils répond : « Je n*ai que faire de vos dons 1 » Et Ton éprouve je ne sais quelle « terreur bourgeoise » quand, Argan contrefaisant le mort, Héline entonne son cynique couplet de triomphe. Mais si Molière sont cl nous fait sentir les profondeurs tragiques de ses sujets, il ne s'y arrête jamais longuement; il dissipe très vite Tinipression sérieuse, à laquelle il semble qu'il ait cédé malgré lui, par la force mémo des cliosos. Entre Alceste et Célimène qui se font soulTrir, apparaissent inopinément ou l'envoyé dos maréchaux, ou le valet Dubois ; l'arrivée subite de La Flèche tenant la cassette, après la scène de la malédiction, nous fait rentrer brusquement dans l'intrigue; la « résurrection » d'Argan et la fuite de Béline nous ramènent à la farce. Et l'ensemble de la pièce nous emporte d'un irrésistible entrain dans le rire et dans la gaîté. — Molière est un contemplateur qui d'abord devait s'attrister devant la vie, conmie le prouvent ses grands yeux mébincoliques et ses sourcils froncés ; et son premier mouvement, sa tentation, c'était le drame; mais disposé d'abord à « prendre les choses au tragique », la réflexion les lui montre bientôt comme des (( folies ».Qui donc a dit : « Le monde est une tragédie pour celui qui sent, et une comédie pour celui qui pense? »

La Morale dans Molière. — On a accusé Molière d'être immoral. Parmi les opinions les plus défavorables, il faut rappeler celles de Bossuet (Maximes sur la comédie )y de Fénelon {Lettre à V Académie) et de J.-J. Rousseau {Lettre à dWleml)ert). Bossuet écrit : « Il a fait voir à notre siècle le fruit qu'on peut espérer de la morale du théâtre, qui n'attaque que le ridicule du monde, en lui laissant cependant toute sa corruption. » Fénelon et Jean-Jacques l'accusent tous deux, à peu près dans les mêmes termes, a d'avoir donné un tour agréable au vice et une austérité ridicule à la vertu ».

i® Dans cette discussion, il faut tout d'abord a poser la question », et se demander : Quel est le genre de morale qu^on peut exiger du théâtre ? S'il s'agit de comédies d'intrigue ou de farces, il suffit que le divertissement soit « honnête » et fasse rire sans offenser les mœurs. Sitôt au contraire qu'une comédie contient une peinture de la société et de la vie, il semble que l'auteur soit obligé de prendre parti pour la vertu contre le vice? Mais réfléchissez à ceci : c'est que si l'auteur crée des caractères artificiels, tout d'une pièce, et s'il les place dans une action factice où, de par sa volonté propre, il les conduit à la récompense ou au châtiment, les spectateurs intelligents sentiront bien que cette morale est contraire h celle de la vie. La comédie ne peut être morale que par la vérité des caractères. Choisir des situations qui ne soient pas immorales en elles-mêmes, mais placer les personnages, avec la faiblesse ou les vertus humaines, au milieu des tentations réelles de l'existence ; montrer que ceux qui cèdent

au vice, à la passion, à Torgueil, à la vanité sous toutes ses formes, en subissent toujours, tôt ou tard, les funestes conséquenceSy et que ceux qui résistent aux mauvais penchants ont toujours, même peu fortunés, la satisfaction supérieure de leur conscience et l'estime forcée du monde : voilà à quoi peut se réduire la morale de la comédie. Évidemment, ce n*est pas la grande morale chrétienne.; mais si elle lui est très inférieure, elle ne lui est pas opposée.

2<* Est-ce ainsi que Jait Molière ? Presque toujours, oui. Les égoïstes et les vicieux, chez Molière, sont punis par le mépris des honnêtes gens, et souvent, par l'insuccès personnel : ainsi Sganarellc, Arnolphc, TartulTe. D'autres, qui paraissent réussir au dénouement, sont châtiés par l'abandon des leurs, ou par les conséquences prévues de leur folie : ainsi Harpagon, M. Jourdain, Argan, Armande. — Mais on reproche à Molière de ridiculiser l'autorité des pères, des tuteurs et des maris? A ce reproche on peut répondre : que Molière ne prend point parti pour Cléante, le iils impertinent, contre Harpagon, ni pour Agnès contre Arnolphe, ni pour Angélique contre George Dandin. Mais il avertit tous ceux qui détiennent l'autorité que son mauvais usage peut avoir de funestes conséquences. Où donc serait la leçon pour Arnolphe, si le manège d'Agnès ne réussissait pas ? — Autre objection : Molière représente des scélérats ou des vicieux de grande envergure, et jette le ridicule sur les honnêtes gens : ainsi Tartuffe a de Tallure, et c'est Orgon qui est un pauvre homme ; le petit marquis de George Dandin est spirituel et avisé, et Dandin est un sot ; Célimène se tire d'affaire par des mensonges et des révérences, et Alceste est dupé, etc. Donc, Molière a ridiculisé les honnêtes gens. C'est un fait. Mais, selon l'observation très judicieuse de M. Faguet, Molière a eu raison. Seuls, les honnêtes gens ridicules, c'est-à-dire qui se sont laissé, par faiblesse ou par vanité, abuser parles coquins, sont susceptibles de recevoir une leçon et d'en profiter. Le poète comique les avertit. Il avertit les Orgons, les vrais dévots, qu'il y a des Tartuffes, et les Philamintes qu'il y a des Trissotins ; il prévient les George Dandins du danger de la mésalliance ; et, dussent-ils souffrir d'abord de la leçon, il tente de prévenir les Alcestes contre les Célimèncs (1).

3° Enfin, on dit, non sans raison, que Molière soutient et défend la nature contre tous ceux qui prétendent la déformer ou renchaîncr. 11 serait, en ce sens, un disciple de Rabelais et de Montaigne. Sans doute ; mais il faut s*enlendre sur le mot nature, précisément à cause des rapprochements dangereux et inexacts auxquels il peut donner lieu enire Molière et ses prédécesseurs ou successeurs. Cette nature, c'est la nature raisormable et disciplinée ; Molière n'a jamais prêché en faveur des instincts ni de la liberté complète ; il est, a-t-on dit, un <t législateur des bienséances du monde »; il considère toujours l'homme en société, solidaire de ses semblables, obligé de régler sa conduite et ses mœurs selon les devoirs de son état. Faut-il aller jusqu'à parler de sa

(1) Pour la queiiion d'AloefUj of. chapitre «ur <T.*J. Rontteau.

philosophie ? Le mot est peut-être bien ambitieux ; car les principes de cette philosophie, quand on les énonce, sont singulièrement identiques aux lois essentielles de la comédie, et paraissent avoir été communs à tous ceux qui, écrivant pour faire rire le public, ont été d*indulgents censeurs ou de sceptiques interprètes

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de la vie.

Nous avons défendu, ou plutôt explique de notre mieux la morale de Molière. Est-ce à dire qu*aucune objection ne subsiste contre elle ? Évidemment, si. Molière veut plaire, et il ne plait pas toujours par d'cxcellents moyens ; il flatte certains instincts; il môle aux nobles et grands sujets des plaisanteries parfois risquées (1). J*ai beau croire très sincèrement à la pureté de SCS intentions, je ne pense pas qu'il soit prudent de traiter sur la scène la question de l'hypocrisie.

Et j'ai beau me dire qu'il veut donner aux pères et aux maris de salutaires leçons, je crains tout de môme qu'il n'ait ridiculisé, pour les sots, le mariage et la paternité : et il y a bien des sots dans une salle de théâtre. Mais, là encore, il faut lui accorder de larges circonstances atténuantes, quand on le compare à ses prédécesseurs et à ses contemporains, pourquoi ne pas dire môme à quelques-uns de ses successeurs. Si bien que, pour un Français raisonnable, la morale de Molière 9st saine, à la condition de n'y chercher que ce qu'il y a mis.

Le style de Molière. -~ Cas un style de théâtre. Aussi a-t-il» à diverses épo- (1) Cf. RioAL, 1. 1, p. 181.

FRAGMENT DU Registre de Lagrange Fac-similé do la paf^ où est notée la mort de Molière.

tm LA LITTERATURE FRANÇAISE

ques, provoqué les critiques soit des puristes, comme La Bruyère, soit d*écrivains peu habitues au théâtre, comme Fénelon. Le premier dit : « Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme, et d'écrire purement. » {Caractères, ch. i.) Et Fénelon : « ... En pensant bien, il parle souventmal ;ilse sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mois, avec la plus élégante simplicilé ce que celui-ci ne dit qu'avec une multilude de métaphores qui approchent du galimatias. J*aime bien mieux sa prose que ses vers... Mais en général il me paraît, jusque dans sa prose, ne parler point assez simplement pour exprimer toules les passions. » {Lettre à V Académie, ch. vu.) Ces reproches faciles à expliquer rWa/iu^me/i^, que valent-ils en eux-mêmes? 11 faut avouer que Molière écrit très vile, soit en vers, soil en prose; de là, surtout en vers, quelques passages pénibles, quelques y/^artf« pas assez cohérentes, quelques traces de galimatias. Mais, d'autre part, il faut toujours se rappeler que Molière a le génie dramatique si objectif, qu'il écrit chaque rôle sous la dictée de son personnage. Les marquis et les jeunes élégants parlent naturellement le langage alamblqué, un peu précieux,des gens à la mode, et c'est une sorte de jargon que Molière ne prend pas à son compte. Les gros bourgeois, comme Chrysale, M. Jourdain, Mme Jourdain, M. Josse, M. Dimanche, parlent la bonne, simple et drue langue française, celle du Palais et des boutiques. Et les servantes s'expriment sans façon, tantôt avec les proverbes des Halles, et tantôt avec l'accent de leur province. Les gens de métiers usent des métaphores et des locutions de leur état. Molière a senti le premier combien la condition façonne et déforme à la longue l'individu. Comparez le style du maître de danse, du niaitre de philosophie, du maître d'armes, dans le Bourgeois gentilhomme ; étudiez celui de TartulTe et celui de M. Jourdain, vous serez convaincu que, bien avant Diderot, Molière a fait parler les conditions. En un mot, Molière n'a pas un style, il a autant de styles que de personnages différents ; en quoi il est inllnimcnt supérieur à llegnard, à Marivaux, à Beaumarchais et à Dumas fils. Jamais Molière ne fait d'esprit. Les naïfs et les imbéciles restent chez lui tout ce qu'ils sont. Et vous vous rappelez la réponse de Dorante {Critique de V École des femmes) au marquis Turlupin, qui se moque d'une sottise d'Arnolphe: « L'auteur n'a pas mis cela pour être de soi un bon mot, mais comme une chose qui caractérise Phomme. »

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