CHAPITRE XIII FËNELON 065I-I7I
SOMMAIRE
r FENELON (i55i-]7i51, d'abord supérieur des « Nouvelles Catholiques », devient en 16S9 précepteur du duc de Bourgogne. En i6g5, il est arclievfque de Cambrai. L'alTaire du qniétisme (1(199) ^^ '^ publication du Tëlâmaque causent sa disgrâce. Son caraciËri: est complexe, séduisant et chimérique.
a* Dans le Trsltë de l'édacatioa des flUes ( [6S9]. Fénelon donne d'utiles et judicieux conseils aux migres de famille ; il est modéré, sensé, et devance sur plusieurs points noire pédagogie moderne.
3° Précepteur d un enfant très difficile, Fénelon réussit à le dompter et i l'insiruiie. Il compose pour lui des Fables, dus Dialoguai dM mortt, et le TéJémaque (1699I, oh il résume presque toute la littérature grecque. — Les contemporains trouvèrent dans cet ouvrai^e une satire de Louis XIV et de son gouvernement.
4* Le Tr<é de l'existence de Dteu{i7[2 1718) esc une oeuvre de jeunesse, donc la première partie est consacrée au développement de la preuve par les caui«s flnalss, ec la seconde à une démonstration cartâsienne de la Divinité.
5* Dans tes Dialogues sur l'éloquence ([680?), Fénelon critique avec sévérité les orateurs de son temps. 11 fut lui-mfime un prédicateur remarquable par sa laciliié et son onction ; mais nous ne possédons de lui que deux discours ofE-
6- I.a I.ettre i PAcadémle fut écrite en 1713 à M. Dacier, et publiée en 1716. Fénelon s'y montre sur certains points (éloquence, histoire) un critique trts clairvoyant. Il trahit sa préférence pour les anciens.
7* Le quiitisme est la doctrine du pur amour de Dieu, propagée en France par Mme Guyon. bossuet la fit condamner ; Fcnelon, après une résistance habile,
8* Le dix-huitiime siècle a aimé dans Fénelon te prélat tolérant et disgracié, et le critique.
9* Écrivain, Fénelon e^t aristocratique cl attique.
FÈNBI.Oi'i (]G51-i7t5)
Il Bom [I&K-IÛK).
> doit donner & Fùnelon une place & part dans l'histoii'c di'd idùi-s et dos Icltrcâ, au dix-sepliùme siéclu. M représenle déjà la transHiou vers un tiouïi-I ordie de i-liosus, moins eneuru par les dates de si^s ouvrages, iiue par IVsjiril <|ui les uniine.
Vie. — François de Salignac de la MothC'Kénelon est né lin cIiùUmu de l'éneloi), dans le Pêrigurd, en lOol. il iippiii'lenail à uiii^ noble famille, el il eut (oiijour.i, d'un très grand seiH"t'in,iiv'<iniiiiiéi es el lessi'nliuieiils. — Kiilré de bomu' lii'urc nii séminaire deSaîiit-Sulpice, OÙ lu poNssail i^i.|>liissineèrt' vocal i(in, il voiilail d'abord se consacrer o<.i\ missions du Lcv;ml. >lais la faiblesse de sa sanlé l'obligea d'y renoncer; et il fnt noinnié supérieur des « Nouvelles Calliuliquus ", niuison on l'on catéchisaiL les jeunes nik-j proleslaiites converties au cntliolicisme. 11 remplit ces délicales roiictions de lti78 à 168U, avec toute l'inlelligenee et tout le tact qu'il y rallail apporter. C'est alors qu'il composa funi |)rcmier ouvrage, le Traité de l'édiicaliuii dci fdlei.
l-'énelon fut ensuite chargé d'une missinii auprès des proteslutils de l'Aunis el do la S.iintoage, api'ùs la révocation de l'Édit de .\anti-s. Il usa de persuasion el de douceur.
(J'est en 1689 que le duc de Beauvillicrs, gouverneur du jeune duc de Bourgogne, elioisit Féiielou comme précepteur du pelil-IUs de Loui.t \IV. Uossnel, qui avait Fénclon en grande estime, approuva liaulement ce choix. Nous verrons Gonnnent le maître réussit avec Sun élève, et quels ouvrages sont sortis plus lard de ces six années de pinieepturat.
En I6'J3, Féiielon fut n\u à r.\tadêmie française. IJeut ans aprÈs, il élail nommé archevêque de Cambrai et sacré pur Itossuel dans la chapelle de Sainl- Cyr. Tout semblait lui assurer l'existence la plus calme, quand l'airairc du qaiélUme vint tout gâter. Uienlol, la publication du Télémnque (1699;, o£i chacun vit, avec ujib malice compromettante pour l'auteur, une satire de Louis XtV el de son gouvernement, acheva la disgrâce du Fênelun, qui resta jusqu'à la lin de sa vie renfermé et comme exilé dans son archevêché de Cambrai.]
t'énelon inetlait toutes ses esiiérances dans le duc de Bourgogne, et rêvait de devenir quelque jour, sinon son niinislre, au moins son directeur à la fois spirituel el politique. La mort du prince (ITIâj vint ruiner cet espoir de revanche. Et Fénclon consacra ses dernières année* à l'administration vigilante et polernetle de son diocèse, el à une lutte assez vive contre le jansénisme. 11 mourut à Cambrai, le 7 janvier i~iï"i.
Son caractère. — On connaît Fadmirable portrait de Fénclon par Salnl- Sinion : n Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand
nez, des yeux dont le feu et Tesprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai pas vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vu qu'une fois. Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait de la gravite et de la galanterie, du sérieux et de la gailé ; elle sentait également le docteur, Tévèque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, était la finesse, Tesprit, les grâces, la décence et surtout la noblesse. 11 fallait faire effort pour cesser de le regarder... Il s'était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance... Parmi tant d'art et d'ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d'affecté, de déplacé, toujours en convenance à l'égard de chacun... A tout prendre, c'était un bel esprit et un grand homme. »
L'impression qui se dégage de ce portrait, écrit par un contemporain, dont, pour une fois, la clairvoyance n'est point gâtée par la méchanceté, peut tenir dans le mot de : contrastes, Fénclon n'a pu laisser personne indifférent, parce qu'il avait en lui un singulier mélange de séduction et de hauteur, de tendresse et d'autorité, d'intelligence supérieure et d'entêtement étroit dans ses idées.
Ceux qu'il a d'abord charmés, comme Bossuet et Louis XIV, il les a déçus et révoltés. Ceux qu'il étonne aujourd'hui par la profondeur et la générosité de certaines de ses vues politiques, il les trompe bientôt par des utopies et par cet esprit chimérique si justement aperçu de Louis XIV. 11 n'en reste pas moins vrai qu'à le prendre dans son ensemble, il est des plus Intéressants par cette complexité même, qui est moins encore celle d'un honuneque celle d'une époque.
Le Traité de l'éduoation des fliles (1689). — C'est à la prière de Mme de Beau-
villiers, mère de huit iiltus, que Fénelon rédigea ce charmant petit livre. Mais 11 y dépassa fort heureusement le cercle des conseils propres aux fillcH do la duchesse, grâce à son expérience de directeur des Nouvelles Catholiques; et ce fut bien un Traité, dont les idées ont encore aujourd'hui une grande valeur.
Fénelon établit d'abord (chap. i) Viniportance de l'éducation des filles^ et Vineonvénient des^ éducations ordinaires (chap. ii). a II faut craindre de faire dos savantes ridicules... Mais les filles mal instruites et inappliquées ont une imagination toujours errante... Elles se rendent l'esprit visionnaire, en s'accouluniant au langage magnifique dos héros de romans... Quel dégoût pour elles do descendre do l'héroïsme jusqu'au plus bas détail du ménage (1)1 » — Fénelon est d'accord ici a>ec Mme de Mainlenon, qui a senti, comme lui, qu'il fallait réagir contre l'instruction superficielle donnée aux femmes. Sans doute, un siècle aussi fécond en femmes su|)érieures, bien avant Fénelon, ne négligeait pas absolument 1 instruction féminine. Mais, seules, les belles intellip:cnces prenaient l'essor, en l'absence de toute méthode; et celles-là même étaient exposées à la subtilité et au romanes(|ue. — Fénelon demande ensuite que l'on s'occupe dos filles dès leur plus bas âge. La, il nous surprend par la sûreté de ses obserxatioiis physiiiiogiques. Commo Rousseau, il veut que les premières études soient proportioiniéos à la faiblesse de l'enfant (chap. m, IV, v). u Le cerveau des enfants est comme une bougie allumée dans un lieu exposé au vent : sa lumière vacille toujours. » Aussi faut-il répondre prompiement et nettement h leurs questions; les provoquer, par la vue des objets dont on leur explique la nature et Futilité (leçons de choses); choisir, pour leur suggérer les idées, des images
(1) Morceaux ch<n$iê, 2* cycU, p. 6iii
n J..spph Vivien (i«,7-(7X-,] cl grivi pnr Dcnoil 1
TfiO LA LITTÉRATUnE FRASÇAÏSE
propres a ee graver en eux ; et leur rendre toujours l'étude agréable. Sur ce point, Fénelon insistQ beaucoup; peut-être insisle-t-ii trop : rciifaiit doit presque ignorer, à Ten croire, que l'élude exige un elTort. Mais il n'y a là que Texagéralion d'un principe excellent, qui est de rendre le travail aimable, en s'y intéressant soi-même, et en faisant sentir à Tenfant qu'on a plaisir et profit à devenir plus instruit. — Fénelon >eulque l'vnfant joue, souvent, et à des jeux simples. II n'est pas ennemi des moyens qui peuvent exciter Tenfant comme l'émulation, les louanges bien placées, les récompenses (chap. vi). — Les chapitres vu et viii sont consacrés à l'étude de la religion. Là, Fénelon recommande de procéder par questions très simples, et d'user surtout des récits et des paraboles de l'Écriture, pour donner aux enfants des images sensibles et non abstraites de la religion. Il exige une religion raisonnable, sensée. « 11 ne faut jamais mêler dans la foi ou dans les pratiques de piété rien qui ne soit tiré de l'Kvangile, ou autorisé par une approbation constante de l'Église... Accoutumez donc les filles, naturellement trop crédules, à n'admettre pas légèrement certaines bistoires sans autorité, et à ne s'attacher pas à de certaines dévotions qu'un zèle indiscret introduit, sans attendre que l'Église les approuve. » Et Fénelon ajoute quelques préceptes très intelligents et très tolérants sur la manière de défendre ses croyances contre les critiques des protestants. — Au chapitre ix, nous a'vons d'ingénieuses Remarques sur plusieurs défauts des filles : il faut les habituer à parler d'une façon brève et précise, à éviter la finesse a qui vient toujours dun cœur bas et d'un petit esprit ». Tout ce passage sur les subtilités de l'esprit est excellent; et Fénelon no s'en est pas assez souvenu pendant la querelle du quiétisme. — Un spirituel chapitre, le x', est consacré à la Vanité de la beauté et des ajustements, a Je voudrais, dit-il, faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui paraît dans les statues et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines; elles y % erraient combien des cheveux noués négligemment par derrière et des draperies pleines et flottantes à longs plis sont agréables et majestueuses. 11 serait bon même qu'elles entendissent parler les peintres et les autres gens qui ont ce goût e\quis de l'antiquité. Elles pourraient, sans aucune singularité, prendre le goût de cette simplicité d'habits si noble, si gracieuse, et d'ailleur^t si convenable aux mœurs chrétiennes (1). » Il veut, en elTet, rendre les jeunes filles modestes; que rien, surtout, dans leur extérieur n'exchie leur condition. Autre précepte important : les désabuser du bel esprit. — Avec le chapitre xi, nous a>on8 des préceptes pratiques sur les devoirs des femmes. <( La science des femmes, comme celle des hommes, doit se borner à s'instruire par rapport à leurs fonctions; la différence de leurs emplois doit faire celle de leurs études. » La femme doit être prête à faire l'éducation de ses enfants, à surveiller et à tenir sa maison; sur ce dernier point, Fénelon dit très justement : « C'est le bon ordre, et non certaines épargnes sordides, qui fait les grands profits. »> Il veut qu'une femme sache ranger et nettoyer. — C'est aussi une science que de se faire senir. Et là que d'obser^ations piquantes sur les domestiques! « Faites entendre que les hommes ne sont point faits pour être serxis; que le service étant établi contre Végalité naturelle des hommes, il faut l'adoucir autant qu'on le peut; que les maîtres, ^ui sont mieux élevés que leurs valets, étant pleins de défauts, il ne faut pas s'attendre que les valets n'en aient point, eux qui ont manque d'instruction et de bons exemples (2)... ■» (chap. xii). Dans ce même chapitre, Fénelon demande n ({u'on apprenne & une j&Ue à lire et à écrire correctement »; qu'crlle sache la grammaire, rorthograj)he, les quatre règles d'arithmétique; un peu de droit usuel et eoutumier pour l'administration de sa for-
(1) Morceaux choisis, 2* cycle, p. Otr.
(2) Morceaux choisis^ 2* cycle, p. 617. — On trouve, dans les sermons et dans les traités de morale du dix-soptième siècle, une foulo d'observations do co genro, sur l'égnlité des homnie:*, ot sur l'obligation de bien traiter les domestiques. La diffcrenco avec le dix-huitiëme siècle, c'est que celui-ci parle au nom de l'égalité sociale^ tandis que le dix-soptième parlait au nom de l'égalité devant Dieu et de la charité chrétienne.
fie.
Fi^NiHLOS {icôt-ntr,) 511
lune ot de soi terrei; do l'hiitoiro grecque et luintine, celle de U FrtDce et de* pi.r« voi ^ills. Cûlait la mudo pour les joiinus llllei d'apprendre litalion et l'espagnul; K"-"'"' 11') liunt pas, il prûrârurnit lu totin. Dans la lurturc dvs ■•uiraiicB d'vluqueiice cl de il >ciit une u ciacle sob.iûté •; mûmes précauUnnB puiir la musiitue lil la pchiLu .>liMT\alioii goiiûralo tcriiiliie ce luiig cliapilrc, et ii; domine ; » On doit con-
d uiio JGUTio nile. ta condlliun, les lieux où elle doit
Ion lus apparuncci. i> rnllii, dans lo treizième- ■!.
di'niiur chapitre, ^'ônclon ajiiiilu de judicieuses retii;in|i)i'ssurleBKUUYeniuu-
Sur bien di^s points, l'i' Irailé peut nous som- )>l('r iiisumsanl. Mois il Tiiiil le Jugur k sa dntc, cl rOliciler l'ciiclon d'iivoir moiilrc duns son l)rcmii!r ouvrage lnn( de bon sens et do juslc-^o, sans se laisser aller aux rhimères qui vont bieiilAt chez lui se iiiêliT aux lUOurics les meilleures.
Le style est d une simplicité élégante et d'un TKilurel parfait; on le ilirail pres(|ue d'une plume féminine.
Finelon précepteur Le j^o d'A^ou du duc de Bourgogne. ' ""i" "i" ""■>■
— t'énelon eut pour élèves le» trois IIU du Grund Dauphin : le duc de Bourgogne, liûrilicr présomplir, le duc d'Anjou (qui devint roi d'Es|)agne), et le duc de Berrj. On a surtout retenu le nom (lu premier, d'abord parée qu'il prend de bonne heure une plus grande importance poliliquc, ensuite parce que ses frères semblent avoir été plus dociles et moins intelligents. Selon Sninl-Simon, le Jeune duc <i était né terrible, dur cl colère jusqu'aux derniers einporlemcnis... impétueux avec fureur...
a petit duc de Berry, a
ic de Bourgogne,
opiniâtre a Texcos... naturellement porte à la cruauté, barbare en railleries... » £t Fénclon lui-niônie a, dans ses fables, dans ses Dialogues des morts^ dans son Télémaqae^ plusieurs fois représenté le duc de Bourgogne avec ses caprices, son orgueil insolent, et ses retours pleins de franchise (1).
A cette nature excessive et riche, Fénelon et le duc de Beauvilliers appliquèrent un régime approprié. Les études étaient surtout pratiques ; et si Ton en excepte le latin, considéré plutôt comme une méthode de discipline pour Tesprit, on y voit que la plus grande part est faite à l'histoire et à la politique. La religion est répandue ,sur le tout ; elle est stricte et profonde, mais ferme et dégagée de toute dévotion mystique. Enfin, des exercices physiques de tout genre, et qui conviennent à un homme qui doit commander les armées, viennent compléter le programme.
En tout cela, la vraie part de Fénelon est Téducation morale du prince. Avec une admirable patience, au moyen de leçons tirées des circonstances, d'artiûces pédagogiques sans cesse renouvelés, et aussi en faisant appel à Fhonneur, à la religion et à Taffection de l'enfant, il parvint à le dompter (2). Il y réussit trop peut-être. Car le duc de Bourgogne, devenu homme, fut un peu hésitant et timide. Mais il était loyal, pénétré de ses devoirs, et si une maladie prématurée ne Teùt enlevé aux espérances de la nation, il nous eût du moins évité le règne déplorable de Louis XV.
Ouvrages composés pour le due de Bourg*og*iie. — 1* Les Fables. — La plupart
sont de putitiis pastorales, où Ton sont un véritabie goût pour la nature, mais aussi un peu d'esprit ctiimérique, Fénelon s'iinaginant volontiers que les bergers sont essentiellement vertueux et poétiiiues. Il ne faut voir, d'ailleurs, dans ces aimables fictions compo* sues en vue de la moralité^ que des écrits pédagogiques, et destinés à un enfant (3).
2* Les Dialogues des morts. — Renouvelant un procédé illustré par Lucien chez les (irccs, Fénelon suppose que deux pcrsonna<^es, historiques ou littéraires, se rencontrent aux Enfers, dans les Champs-Elysées, et échangent leurs idées, leurs impressions, leurs théories. Le genre est, en soi, des plus faux, puisqu'il fait dialoguer, sur un même thème, des individus de temps très dilTérents, qui souvent n'ont pas pu se connaître, et entre lesciueis il n'y a point de commune mesure. Mais enfin, pour un précepteur, cVstun cadre ingénieux. Parfois aussi deux personnages contemporains sont les interlocuteurs d'une conversation qu'ils sont supposés avoir tenue pendant leur vie. — Tantôt co sont d'illustres écrivains, comme Virgile et Horace, qui se complimentent et qui avouent mutuellement leurs défauts, avec une candeur d'outretombe(4} ; ou Démosthène et Cicéron,qui se définissent et s'opposent (ce dialogue est excellent). Ou bien c'est le brillant et capricieux Alcibiade qui cause avec Socrate, ou avec Pcriclès, de philosophie et de politique. (Alcibiade a quelque chose de rélève, et Fénelon est bien persuadé qu'il unit la sagesse de Socrate au génie politique de Périclès.) Puis, ce sont des dialogues sur le vrai patriotisme : Bayard mourant reproche au connétable de Bourbon sa trahison (5) ; Commines apprend k Louis Xi qu'un roi est justiciable de la postérité, etc. Tous les grands rois, Louis XII, François I",
{i) Morceaux choisis,!" cycle, p. 274.
(2) Morceaux choisis, 1" cycle, p. 273.
(3) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 618. (i) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 621. (5) Morceaux choisis, 1" cycle, p. 269.
FaNELON {tG5t-i7!!i)
Henri IV et les grands ministres comme Ttichelicu sont oppelés à donner ou à recovoir dos loçons, dont le successeur de Louis X[V doit tirer profil.
3* LcTélAmactue- — C'est de lous les ouvrages de Fénelon le plus connu. Sa réputation est iQÙmo europécnno; ot 11 n'est pas de peuple qui n'en possède la traduction. — Comment 1b Télémiviue (ut-il compose? Fénelon, qui no séparait jamais, dans son système pédagogique, la formation liltorairc de sos élèves de leur éducation politique, entreprend de leur faire connaître la poésie grccciuo, tout en leur apprenant leur métier de roi. Il imagine do continuer te quatrième livre de VOdysaée, celui où l'on voit le jeune Tclë-
D'après une ealampe ds P. -F. Giffarl
maque partant à la rochorclie de son père Uly: seulement i Pylos et à Sparte, et le fait revenir tât rentrer, Fénelon prolonge les voyages du p Phéniciens, en Egypte, à Chypre, en Crèle, au Télémaque raconte lui-même uno partie de s voyage tous les épisodes qu'il peut oi
qu'Homère mène Télémaque où Ulysse lui-mémo va bienmcna successivement chez les - et dans l'ile de Calypso, où «. Fénelon enchSsse dans ce hliloriens grecs. Si bien
e édition c
I les SI
La Politique et la Satit e dans le <i Télémaque ». — Mais on peut dire que
le véritable objet de Fénelon n'est pas lii. Il s'agît surtout, à propos de chaque épisode, de donner au futur roi une leçon de morale ou de gouvcrncmenl. Et voilà par où le TéUmaqae fut considéré, à son apparition, comme une véritable satire du caractère et de la politique de Louis XIV. 11 est bien évident que les
(I) MoTC*a»x ehoitii, f oycU, p. 6t3
544 L\ LIlTI-RATUnE FHASÇMSFs
livres X et XI, dans lesquels le sage Mentor donne une conslilution à Salenle, contiennenl les idées de Fénelon : et comme Fénelon n'aime ni la guerre, ni le luxe, ni l'absolutisme royal, l'exposé même de son programme semble dirigé, contre la façon dont Louis \IV a vécu et gouverné. D'ailleurs, ces Uiéories énoncées dans un roman, Fénelon les confirme dans sa I^ilre à Louis A7F(<), dans V Examen de conscience sur les devoirs de la royauté, dans les Mémoires concernant la guerre de la succession d'Espagne.
Fénelon sVst défendu d*avoir voulu faire la satire de Louis XIV. Il écrivait au P. Le Tellicr, après la publication subreptice du Télémaque : « 11 aurait fallu que j'eusse été non seulement l'bomme le plus ingrat, mais encore le plus insensé pour vouloir faire des portraits satiriques et insolents. J'ai horreur de la pensée d'un tel dessein. » Ces portraits étaient, d'après l'opinion de la cour, celui du roi lui-même dans Idoménée, qui aime à l'excès la guerre, le luxe et le plaisir, — celui du duc de Bourgogne dans Télémaque, — celui de Fénelon dans Mentor, — celui de Louvois dans Protésilas, etc. Et il est certain que Fénelon eut en cela, comme Bourdaloue, un succès qu'il ne prévoyait peut-être pas. Car il lui fallait bien prévenir ses élèves contre le faste et la guerre. Ikfallait bien leur inspirer la déiiance des ministres durs jusqu'à la cruauté. Et encore, il fallait, sans biaiser, les avertir des dangers de l'amour. Alors, pouvait-on empêcher que ces portraits théoriques et poétiques ne fussent, par la force même des choses, ceux d'un Louis XIV, d'un Louvois, d'une Mme de Montespan? Aussi, Fénelon dit-il dans la môme lettre : « Plus on lira cet ouvrage, plus on verra que j'ai voulu tout dire, sans peindre personne de suHe, »
C'est en 1009 que parut la première édition du Télémaque , à l'insu de Fénelon. Un copiste infidèle connnuniqua le manuscrit à la maison Barbin, qui s'empressa de l'imprimer. On peut en croire Fénelon, lorsqu'il proteste contre cette publication tout à fait inopportune pour lui, en cette année où son quiélisme venait de le faire condamner à Home, et qui contribua à rendre sa disgrâce définitive.
Le mérite littéraire de l'ouvrage lui a assuré un succès qui survit à l'actualité. Bien que cette « prose poétique » paraisse à la longue un peu monotone et d'une élégance trop continue, elle n'en a pas moins une souplesse élégante et distinguée, une saveur d'antiquité rajeunie, qui sont uniques dans notre littérature.
Le Traité de Texistenoe de Dieu. — La première partie Uo co traité parut on 1712, sans l'aveu de Fénelon; c'est probabloinent un ouvrage de jeunesse, qu'il n'a pas revu, cl qui conserve à la fois la fraîcheur poétique et la prolixité d'un génie facile. Cette partie est consacrée à la démonstration de l'existence de Dieu par le spectacle do l'Univers et l'étude de ses lois {Ifx causes finales). — La deuxième partie, publiée seulement en 171S, est métaphysi(]ue, cl inspirée par un cartésianisme subtil et liardi.
(l) Morceaux choish, 2* cycle, p. 632.
Fé\'EL()\' (ir..'.i-i7i5)
Dialogues sur l'Aloquenos. — Cet ouvmfto appartient i la Jounesse de Fénelon ; il n'a été piibUù qu'après sa laort. Il y a trois Dialoiiuts. dans lesquels il ne Tout pas cheriliur celle \io et co mouïemont qui font la cliarme des dialogues ptatoniclen*. Lp» lrui% liilcrioculcurs ne lunt m tno désignas quo p r des lettres A B (.
L pcr oiiingo appuie \ i,»t froin-lun lui mè ■Il qui diacuto les objoctiona coiiiplai ■ iilcs de B Quant h
au «l en gcuoral di |in.aLntordi.s llieurics plutut muiidaincs et lirtifaitcs — Dans 11
di iloRUBS ténolun critique les prudica tkurs k la mode qu il
■ loachtr (1) Un epurlrutdelo r qui abuse dt.s oni et du ro') >n
dos suurcei chrétien I1I.S de I éloquence I bcriture et les Pè-
On s étonnera peut Ëlre de la sévéritâ "
irunique ou Indlen^'O quo témoigne t'ùnelon contre le» prédicateurs du chrétienne. Mai* n'oublluDg p
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546 L\ LITTÉRATURE FRAI^ÇAISE
s écarter do la simplicité des ancienSy qu'il conçoit le sermon comme une sorte d'homélie, où l'onction doit l'emporter sur Téloquence, et qu'il considère non pas les génies supérieurs de son temps (sauf Bourdaloue, qui lui déplaît), mais la masse dos prédicateurs à la mode. La Bruyère, peu d'années après, sera aussi sévère, dans son chapitre De la Chaire.
Fénelon prédicateur. — Si difficile pour les prédicateurs de son temps, Fénelon a-t-il laissé comme sermonnaire, des chefs-d'œuvre égaux à ceux de Bossuet ou de Bourdaloue? — Les contemporains sont très favorables à son genro d'éloquence, à la fois plein de chaleur et d'onction. Fenclon devait y apporter cette facilité distinguée, cette abondance fleurie, qui charme dans le style de ses ouvrages. Mais il nous est presque impossible aujourd'hui d'établir une comparaison entre lui et ses rivaux, car nous ne possédons de Fénelon, en dehors de quelques fragments, que deux sermons complets; leur caractère officiel leur ôt^" sans doute ce qu'il y avait de plus original dans le talent de l'orateur. — Le premier est le Sermon pour la fête de l'Epiphanie^ prononcé le 6 janvier 1685, dans la chapelle des Missions étrangères en présence des ambassadeurs de Siam. Fénelon se réjouit dos progrès de la foi en Orient; mais il se réjouit avec tremblementj craignant l'extension do l'impiété en Occident. Il trace dans ce second point un tableau sévère et prophétique de la corniption des mœurs (1). — Le second sermon a été prêché le 1" mai 1707, à Lille, pour le Sacre de Varchevéque de Cologne. Ce discours, trop peu connu, est tout un programme des rapports de l'Église et do l'État. « L'£.glisc n'a aucun besoin du secours des princes de la Terre ; — les princes peuvent lui être utiles pourvu qu'ils s'humilient. » C'est un véritable document, à comparer aux sermons où Bossuet parle des Devoirs des rois^ et à la Politique tirée de l'Ecriture sainte.
Sauf ces deux discours officiels, Fénelon a dédaigné, comme Bossuet, de conserver ses sermons ; il ne nous a même pas laissé do ces ébauches magistrales qu'on peut rassembler et publier. Mais il fut iiiconlestablcment un sermonnaire du plus grand talent, et tout à fait d'accord avec sa propre théorie de l'éloquence chrétienne.
La lettre à rAcadémie. — On connaît les circonstances qui firent naître, beaucoup plus tard, la Lettre à l'Académie. M. Dacier, secrétaire perpétuel do l'Académie française, avait prié les membres de la compagnie de donner leur a^is sur les occupa/ ions qui leur semblaient le plus utiles (1713). Fénelon, de Cambrai, répondit par un Mémoire qui parut assez intéressant pour qu'on en votât l'impression. Alors, Fénelon demanda la permission do revoir son manuscrit, et rédigea la Lettre à l'Académiet qui lut publiée seulement un an après sa mort (1716).
La lettre à l'Académie se divise en 10 chapitres : — l. Le Dictionnaire; II. La Grammaire; 111. Projet d'enrichir la langue; IV. Rhétorique; V. Poétique; VI. La Tragédie; Vil. /.a Com^(/t>,* VI 11. L'Histoire; IX. Réfutation de quelques objections; X. Les Anciens et Us Modernes. 11 ne faut pas chercher dans chacun do ces paragraphes un traité méthodique sur la question; c'est plutôt une causerie aisée, une suite d'observations tirées de la lecture des anciens, de l'expérience et du goiH. On y trouve à la fois des opinions critiques très justes et très suggestives (sur la rhéOtrique, où Fénelon revient à ses idées des DiatogueSf — SUT l'histoire), et d'autres plus discutables, quoitpie mêlées do traits excellents (la poétique, la tragédie^ la comédie, et surtout le projet d enrichir la langue). Appelé à se prononcer, dans le dernier chapitre, sur la querelle des anciens et des modernes, il se dérobe avec la politesse d'un grand seigneur qui craindrait de désobliger ses adversaires. Mais son hésitation mémo est uno réponse ; et comme il choisit parmi les anciens tous les exemples qu'il oppose, comme autant do modèles et de leçons, aux écrivains de son temps (Sophocle à Racine, Térenco à Molière, Démosthèno et les Pères aux orateurs mo-
{i) Morceaux ehoisia, 2* cycle, p. 629.
ELOW (I65t-17li)
c), on peut conclure que In Leiliv à l'Acadimie e
n plaidoyer en faveur
I qnlAttsme. — Dn religieux espagnol, Molino.t, avait inventé une aorte de ticismc rcligk'ux et moral. C'était lu pur amour de Dieu, qui dispenserait de . les aclcs de Toi cl de à; le tldèle n'aurait plus ' L se laisser vivre dans le is complet, le qaiélUme latin quiea). Molinos l'ut laiiHic à Itonie. Une ic veuve, Mme Guyon, it le fond de cctiy doc- E, et soit par ses ouvrasoit par la parole, elle épandit en Suisse, en lie, puis à Paris. — lord, on ne vit pas l'iié- 3. Mme de Mainlenon se lail séduire, ainsi que
Blon.
■ Mais Bossuel,
veillait sur l'oi lliodoxii ui suspectait toutes Iln veautés inteivmt 11 lit iiner une cominission esiasttquc pour cxdini Icsluresde Mmcdu^on jour 1 inlerro^ir illc [)c Des conrtreuLCS «l tirent a Is^y, et I on j gea un rurmulniri. qitL » Guyon et tous ctuv s étaient inttressiH à ioctnne y conipi is I <.
in déjà archevêque de ibrai, signèrent docileit (1695). Cependant, e Guy on ayant l'arrêta et elle fut enfermée à V issuet, qui voulait toujours mettre s SCS lnitraction$ gur les étal» d'orai la lettre où il prolestait de sa soun
n quiétisnie de dilTérenls cùlês.
lu point ces questions de dogme, écrivit an (1697). t'cnelon, de son colé, et malission, publia les Maximts des tainlt, où
il exposait, sur chaque point du mysticisme, l'opinion vraie et Topi uion /au^j^^. Bossuct jugea ce livre hérétique. La cause fui porléc en cour de Rome. A partir de ce jour, c'est un échange de lettres et de mémoires entre les deux adversaires. Bossuet y porte l'ardeur de son tempérament d'apôtre, son autorité de « Père de l'Église », et aussi une certaine violence qui dépasse les bonics de la polémique courtoise. Fénelon est plus fuyant; il se défend en reculant; il désavoue avec des réserves; il irrite son adversaire par des rélicences et des distinctions. Mais la victoire reste à Bossuet. Le 12 mars 1699, le livre des Maximes (les saints est condanmé à Uome. Fénelon se soumit alors avec une abnt'*- <^ation complète. On raconte que, montant en chaire au moment où il apprit sa condamnation, il prêcha sur l'obéissance.
Ne nous y trompons pas, encore cette fois. Sous ces querelles thcologiques, de graves questions philosophiques et humaines sont enfermées. 11 n'importait pas seulement à l'orthodoxie catholique que Fénelon fût vaincu par Bossuet ; celui-ci représentait encore la lutte du bon sens contrc^une dangereuse utopie.
Pourquoi le dix-huitième siècle a aimé Fénelon. — Le dix-huitième siècle, peu suspect de tendresse pour les hommes d'Eglise, sévère pour Bossuet, a été enthousiaste de Fénelon. Quelles sont les raisons de celte préférence?
1" Fénelon est un disgracié politique et religieux ;
t2<* S'il a été disgracié, c'est qu'il avait des opinions à lui : en politique {Téléma(iue)y en religion {quiétisme).
3" Malgré cette disgrâce et cette condamnation par Uome, il a été vertueux et bienfaisant : il ne le fut donc pas seulement par clirislianisinejïniiïs par « amour de l'humanité » ;
4° 11 est, en critique, une sorte de novateur, dans sa Lettre à VAcadèmie.
Le dix-huitième siècle a mal compris Fénelon, et a dénaturé son caractère. Il l'a fait beaucoup plus tolérant qu'il ne le fut, et ne pouvait l'être, en son siècle; et il a regardé comme une victime du despotisme, un des esprits les plus absolus, mais aussi les plus habiles. Cependant, en politique et en critique, il a eu raison de le consid-érer comme un précurseur.
Fénelon écrivain. — Le style de Fénelon est aussi difflcile à définir que sa persornie. 11 a par-dessus tout un caractère d'aisance aristocratique ; c'est le ton de la plus exquise conversation. 11 est attique, par son élégance sobre et souple. 11 est imagé et poétique, sans hardiesse et sans artifice; on dirait que d'involontaires souvenirs d'Homère et de Platon viennent le fleurir et le parfumer. Le défaut est une certaine fluidité un peu molle, qui pourtant a encore son charme.
FÉNBLON il65i-171S)
BIBUOaRAPHIE.
FËKBLOM, (Eavrti, édiUon d« Salnt-Sulpice, 10 vol., 18S1-1862, EdltioDS clasitqu«s de THéaiaqut (Hicheltc, I>elagrave, Belin, etc.]-
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ODI^VS-LAMPB F«B SÉMBTIBM bB CLEBC (1637-1714)
!>■■ Oraho». — Litt. Illailréfl.
LC-
FT—T^i^im^fffl^?^^^-^
QUATKIKMK PAUTIK
Le Dix-huitième siècle.
ClIAPITRE l'HKMlEH TABLEAU GÉNÉRAL DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.