I. — FONTENELLE
lographle. — Bernard Le Bovier do Fontenclle, né à Itoucn en 1657, neveu des Corneille par sa mère, 0t comme eux ses études chez les jésuîles de sa ville natale, et devint avocat. Mais il renonça au barreau, pour Tenir à l'ari:), auprès de Thomas Corneille, qui encouragea sa vocation tiltérairc. Ses dùbuls ne furent pas brilianis. Sa tragédie d'Atpar (1G6J) tomba (I), l'I il n'eut pas plus de succès avec quelques autres pièces du même genre. 11 écrivit pour l'Opéra une Psyché, une Laoinie, etc. Puis, ce furent les Dialogue» de» morlt (I683j, les PoétUt pattoralet (1688). Et partout Fontenclle y parut médiocre et affecté. Mais ses Entretiens sur la pluralilé de» mondes (1686) an^ nonçaieut déjà eu lui un i^itelligent et délicat vulgarisateur scicntiOque.
Fonlenellc fréquentait surtout les salons à la modo, où sa conversation i la fois aisée et piciuc d'idées le faisait rechercher. C'est alors qu'il est le Cydias peint par La Bruyère; il est par pro/eision « uii bel esprit»; il fait de petits vers sur toutes sorics de sujets ; « il débile gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués... C'est un composé du pédant eldu précieux... ». Le portrait est dus plus jolis : il est exagéré. Nous sommes au plus fort de la querelle des anciens et des modernes, et Fontenelle est surtout coupable, auK yeux de La Bruyère, d'cire un moderne. Do son côté, Fonlcnclle, dans U Mercure, n'éjKirgnait pas l'aiilcur des Caraelire», qui lui répondait vertement dans la préface de son DUcours à l'Académie.
, Ënliti, le véritable Fontenclle se dégage lorsque, comme secrétaire peipétuel de l'Académie des sciences, il écrit les Éloge» de» académicien» (1708-1719). — A partir de ce moment, tout en restant un causeur charmant, dans les salons de Mme Lambert et de Mme de Tencin, il exerce sur son siècle une inducnce philosophique. Son caractère est aimable et modéré. Il ménage tout le monde, et surtout il se ménage lui-même. Sa devise est : u Tout est possible, et tout le monde a raison. » Mais son défaut est de manquer de sensihililé : Mme du Tcncîn lui disait, en lui montrant son ctcur : « C'est de la cervelle que vous avei là. » Il parvint ainsi à une extrême ut lucide vieillesse, et mourut centenaire en 1757.
Ses œuvres scientifiques. — Dans les Entretiens sur la plaraUti de» mondes, Fontenclle suppose que, se trouvant à la campagne, chez la marquise de G..., il
(I) Voir l'àpigrino* d* Hicioa ■«
is dcM tiffitti, ilorciaux :hoilii, f qnjia, p. Ml.
LA TIIASSITION
explique k celte dame le sysIèrDO dos astras et les Ihûoricii sur les mondes
habités. Chaque 1^1 marquise a l'e «lier ioir, il déiiionirc ù la marquise « que la (erre i-kI une plancle, qui tourne Kur elle-même cl autour du soleil b; le tecand soir, ii (|ue la lune est une terre habitée»; le troUième soir, uquc li<s autres planètes sont habitées aussi H ; le quatrième soir, il eïposc ii les particularités des mondes de Vénus, de Mercure, de Mars, de Jupiter et de Saturne » ; le cinquième soir, « que les étoiles flxes sont autant de soleils dont chacun éclaire un monde » ; enfin, le «tcièmeioir est consacré aux.
u dernières déco u vit les qui ont été faites d(in!i le ciol n.
— Il y a toujours quelque iiicouvénient à mettre trop d'esprit en eus mutièret:: et l'Impression que domiiïiit les premières pages de ce livre est celle d'un aulenr qui se travaille à Taire de l'esprit sur les lois astronomiques. Plus on avance dans celte lecture, plus le sérieux se déj^age. 0[i s'aperçoit que le bel esprit n'y est pas répandu pour masquer Les Éloges des académiciens s'adresse encore au monde, et e instruction scienlilltii
promener dans le parc; la nuit est magnifique; et ï'onlenellc no demando qu'à causer. Le prc-
ilhoRigBuil[it»'J-n«)
le vide du fond, mais pour y orner la science (I). sont phis franchement sérieux. Hais Fonlenelle son bnt est de faire comprendre à ceux qui n'ont •■ spéciale, les travaux de Tonmcfort, do Leibniz, de Newton de Du Fay, de Moiitmort, de Cassiiii {i). l'artuut, Fontenellu cgt
« ehoiiit, 1" q'clv, p. t
clair et précis; il analyse avec sûreté les travaux de physique, de bolauique, de chirurgie, etc.. El il sait nous inspirer Tadmiralion et Tamour de la science.
Fontenelle est donc d*abord un novateur, en ce sens qu'il annexe un nouveau domaine à la littérature. Ce que Descartes avait fait pour la philosophie, Pascal pour la théologie, ce que Montesquieu devait faire pour le droit, il le fait, avant BulTon, pour les sciences. Les lecteurs de Vllisloire naturelle et des Époques de la nature ont été préparés par Tauteur des Entretiens et des Éloges,
Sb philosophie. — Mais Fontenelle est encore du dix-huitième siècle par son scepticisme, et parce que, comme adversaire des anciens et partisan des moderneSy il a contribué lentement et puissamment à développer Tidéede progrès. Il apparaît dans ses Dialogues ^ dans son Histoire des oracles (1), dans sa Digression sur les anciens et sur les modernes^ comme un véritable précurseur. Il est trop prudent pour prendre le ton agressif ou impcrlinentde Voltaire ; mais, par ses insinuations, il Tannonce. 11 excelle déjà, connue Tauteur du Dictionnaire philosophique Qi de Candide, à conter une petite histoire, ancienne, orientale, sans aucun rapport apparent pour les naïfs avec nos croyances et nos moeurs, mais dont les malins savent tirer les conclusions. £t il pose enfin la question des at^ciens, comme le feront les Encyclopédiztes, C*esl Fontenelle qui écrit, en 4688 : (( Un bon esprit est pour ainsi dire composé de tous les esprits des siècles précédents; ce n'est qu'un même esprit qui s'est cultivé pendant tout ce lemps-là. 11 est maintenant dans Fàge de virilité, où il raisonne avec plus de force et plus . de lumières que jamais. Cet homme-là n'aura point de vieillesse : les hommes ne dégénéreront jamais, et les vues saines de tous les bons esprits qui se succéderont, s'ajouteront toujours les unes aux autres. » 11 sait d'ailleurs distinguer, comme le fera Mme de Stacl, les différents objets du progrès, (c Afin, dit-il, que les modernes puissent toujours renchérir sur les anciens, il faut que les choses soient d'une espèce à le permettre. Pour l'éloquence et la poésie, qui sont le sujet de la principale contestation entre les anciens et les modernes, quoiqu'elles no soient pas en elles-mêmes fort importantes, je crois que les anciens en ont pu atteindre la perfection. Contentons-nous de dire qu'ils ne peuvent èti*c surpassés, mais ne disons pas qu'ils ne peuvent ôlre égalés (2). » Voilà des assertions bien intelligentes, et qui sont tellement sensées qu'elles nous paraissent banales; et, pourtant, c'est parce qu'il a osé s'exprimer ainsi que Fontenelle a été malmené et ridiculisé par les défenseurs des anciens. — Comme philosophe, c'est au nom de la même idL'e de progrès, que Fontenelle croit de moins en moins à ïautorité et de plus en plus à la raison,
(\) Morceaux choisiSf 2* cycle, p. 635. Voir l'édition do V Histoire des Oracles, publiée par M. L. Maigron. Gornély, 1908 (iVoct«/c des textes français modernes). (2) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 636.
LA TRANsmos tii