IV. — LA CHANSON DE ROLAND
1. VHistotre et ia Légende — L'Histoire. — Éginhard ou Einhard nous a laissé le récit très succinct des cvcnemcnls historiques transformés en légende dans la Chanson de Rolind. Charlemagne revenait d'une expédition contre les Sarrazins dans le nord de l'Espagne. Son arrière-garde, commandée par le comte de la marche de Bretagne (Bretagne française), Roland ou Hroland, fut surprise dans la vallée de Ronccvaux par les montagnards basques. Ceux-ci, armés à la légère et habitués à combaltre parmi les rochers et les précipices, eurent facilement raison de clicvaliers pesamment armés et étrangers au pays. Les Francs fure:it cernes, écrasés; et Charlemagne ne put tirer aucune vengeance de cet alTront (778).
La Légende, — De Roland, on fit le neveu de Charlemagne (nous ne savons pourquoi) et l'un des douze pairs de France. A ses côtés, dans l'arrière-garde, on plaça Olivier (dont là sœur, Aude, est fiancée à Roland), l'archevêque Turpin, et les autres pairs de France. Celte arrière-garde se composa donc de l'élite des barons chrétiens, au nombre de vingt mille.
Il fallait lour donner des adversaires dignes d'eux. Comment tolérer que Roland, Olivier, Turpin et leurs héroïques compagnons aient été écrasés sous des quarliei*s de rocher, dans une embuscade dressée par des Basques, ennemis obscurs et insaisissables ? Les Francs revenant d'Espagne seront donc attaqués à Roncevaux par cent mille Sarrazins, bien armes et très braves. Et Ton oubliera que pareilles armées ne pouvaient évoluer à Roncevaux. Dans la pensée des trouvères du Nord, de Roncevaux il no restera plus qu'un décor ténébreux et grandiose, une toile de fond avec dos rocs, des pins, plantés comme des portants de théâtre.
Une modilîcation en amène une autre. Est-il vraisemblable que les Sarrazins aient osé attaquer cette arrière-garde, ou que celle-ci se soit laissé surprendre ? Alors, trait essentiellement populaire cl primitif, naît la pensée de la trahison. Dans toutes les lïlléralures, la mort des héros est attribuée à l'intervention d'un traître. (C'est par trahison que Pûris tue Achille, que llagen tue Siegfried, que Lacrle tue Ilanilel... Cf. les morts historiques, presque toujours attribuées parle peuple à la trahison ou au poison.) Cliarlemagne, qui vient de traiter avec le roi sarrazin Marsile, quitte le pays on toute sécurité; mais Ganelon a préparé, comme une vengeance personnelle, la mort de Roland.
Il n'est pas possible ciiiin que pareil atfront soit resté sans représailles. Et tandis que, dans la réalité, Charlemagne n'avait jamais pu châtier les Basques, on le verra, dans la légende, revenir en Espagne, i)our exterminer les Sarrazins cl, d'aulre part, punir le traître Caneton.
Bien entendu, tous les éléments sont agrandis en proportion, et il y a une sorte de logique surprenante dans ce travail. A la qualité des héros, à leur vertu, à l'importance du combat, h la beauté du décor, correspondent des