LITTÉRATURE FÉODALE
caractères dont la vraisemblance relative paraît avoir été calculée par un artiste conscient, — et un merveilleux tout à fait approprié.
Mais ce qui doit surtout nous frapper dans la genèse obscure de la plus belle de nos Chansons^ c'est que le héros succombe, qu'il est responsable de sa défaite, par son orgueil, sa « desmesure », et que sa mort y est glorifiée.
2, Plan et Analyse critique. — Simplicité et clarté da pian, — Le plan général du Roland est simple et facile à saisir; il est d'une clarté toute française et d'une construction dramatique; il contient une exposition, un nœud et un dénouement ; ce dénouement, il est vrai, est double et prolongé. — Vexposition est formée par les préparatifs du départ de Charlemagne et de la trahison de Ganelon; — le nœud, c'est l'épisode où Roland refuse d'appeler Charles à son secours, et engage une bataille inégale ; — le dénouement^ c'est d'abord la mort de Roland, puis la punition des Sarrazins et du traître. Aucun épisode étranger à l'action ne rompt la suite du développement; si les entretiens de Ganelon avec Blancandrin et Marsile, si les combats entre Francs et Sarrazins nous paraissent trop délayés, toujours est-il que nous ne sortons jamais du sujet (1).
Analyse de la Chanson de Roland. — Depuis sept ans, Chnricmngnc est en Espagne; il ne lui reste plus à triompher (jue de Saragosse et du roi Marsile. Or coIui-M demande la paix; et c'est à ce moment précis que le poème commence. Pour discuter les propositions du Sarrazin, Charlemagne convoque ses barons. Après une délibération à laquelle prennent part le vieux duc Naîmes, Roland, Olivier, rarchevcquo Turpin, Ganelon, le traité de paix est accepte en principe; mais il s'agit de désigner un ambassadeur, qui partira avec les envoyés musulmans et traitera directement avec Marsile. La mission est dangereuse : Roland la réclame avec impétuosité. Charlemagne refuse de la lui confier; il no veut pas davantage de Turpin, ni dOIivier. C'est alors que, sur l'avis de Roland, l'Empereur choisit Ganelon ; et celui-ci en conçoit une vive colère. Tout en cheminant vers Saragosse, aux cotés du Sarrazin Blancandrin, Ganelon prépare sa trahison ; et quand il est en présence de Marsile, il promet do faire placer Roland et les autres pairs à i'arrière-garde, de façon à ce que les Sarrazins puissent surprendre et massacrer à Roncevaux l'élite de la chevalerie française.
Charlemagne, après le retour de Ganelon, est parti pour la France. Roland avec rarrière-garde vient de pénétrer dans les défilés des Pyrénées, quand il se sent entouré par l'ennemi. Olivier lui conseille de sonner son cor, pour rappeler Charlemagne ; par trois fois Roland refuse (2), et la bataille sengago. Après des exploits héroïques, tous les barons français succombent. Seuls, survivent Olivier, Turpin et Roland. Celui-ci se décide à sonner son olifant. Sous l'efTort de sa voix, ses tempes se brisent, mais le son arrive aux oreilles de l'Empereur, qui revient en grande hâte, après avoir fait enchaîner Ganelon, dont il comprend trop tard la félonie (3). A Roncevaux, Olivier meurt; après lui, Turpin; enOn Roland essaye de briser sa Durandal contre le rocher, et ne pouvant y parvenir, il met sous lui son épée et son olifant, et meurt, la tcto tournée vers l'Espagne, et tendant à Dieu le gant de sa main droite (4).
Cependant, Charlemagne est revenu. 11 poursuit les Sarrazins qu'il extermine, tandis
(1 J. BéoiER, Légendes épiquesj III, p 183-455.
(3) Morceaux ehoisisj 1" cycle, p. 3.
(4) Mofveaux choisis, 2' cycle, p. 5.
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que Dieu prolonge pour lui le jour. Puis il rend les derniers honneurs aux barons étendus dans la plaine, et il emporte dans des peaux de cerf les corps do Roland, d'Olivier et de Turpin. Do retour à Aix-Ia-Ghapello, rKmpcrcur annonce h Aude, sœur d'Olivier, la mort de son fiancé lloland; Aude tombe morte (1). — Un conseil se réunit pour juger Ganelon ; celui-ci est défendu en champ clos par son parent Pinabel, contre Thierry, champion de Roland. Pinabel est -vaincu; et Ganelon, condamné à mort, est écartelé. Le poème se termine par un songe de Charlemagne, à qui apparaît un ange qui lui ordonne de se préparer à une nouvelle expédition.
LêS décor. — Il y a trois décors principaux : le verger où se lient le conseil de Qiarlcmagnc, et qui est d'un aspect riant et pittoresque, avec le fauteuil d*or de rEmpercur, le perron de marbre bleu, le cortège des envoyés de Marsile, les costumes, etc.. C'est une sorte d'enluminure ou de brillante mosaïque ;— le lieu de la bataille est sinistre : u Hauts sont les puys, ténébreuses les vallées, la roche est noire... » Au loin, sur la terre de France, éclate une merveilleuse tempête : « A midi, il y a de grandes ténèbres... C'est le grand deuil pour la mort de Roland ! » Et quand Charlemagne cherche le corps de ses preux, « il trouve le pré rempli d'herbes et de fleurs, qui sont toutes vermeilles du sang de nos barons » ; — enfin nous sommes à Aix; là, plus de description; le trouvère se contente de nommer le palais où Charlemagne juge Ganelon, et la plaine où combattent les deux champions.
La variété, hes épisodes, — Quant aux épisodes, il est injuste d'en cxagéiW la monotonie. Les scènes de la deuxième partie sont agencées, quand on y regarde de près, avec une véritable babilelé. Voyez d'abord Roland et Olivier apercevant au loin l'armée sarrazine. Et pendant qu'elle approche, cette armée innombrable, la scène du cor, entre les deux chevaliers : trois fois, Roiaiid refuse d'appeler Charlemagne à son secours. Puis le combat s'engage. Cette suocessiorf* de beaux coups d'épée nous intéresse moins, sans doute, que les auditeurs du onzième siècle. Mais on doit rendre au trouvère ce témoignage qull a cherché à varier, sinon les coups, au moins la physionomie et les paroles des adversaires : une lecture attentive suffit à le prouver. Enfin Roland se décide à sonner du cor; et ici nous pouvons admirer sans restrictions une des plus belles ifiventions épiques : au corde Roland, Charlemagne tressaille, mais Ganelon le ra:Mure; puis nous revenons à Roncevaux, où, de nouveau, Roland sonne Tolîfant « à grande douleur, à grande angoisse ». Le roi dit : « Ce cor a longue haleine. » Et il revient; il fait jouer toutes ses trompett^^s, qui répondent au cor de Roland, tandis que dans l'armée « il n'en est pas un qui ne pleure et ne sanglote ».
Mais où la variété nous frappe le plus, c'est dans la mort des trois derniers survivants de la bataille : Olivier, Turpin, Roland.
Olivier est aveuglé par le sang ; et tout étourdi par sa faiblesse, il frappe,
(1) Morceaux chovntty 2* cjole, p. lô.
' LITTÉRATVRE FÉODALE
le prenant pour un païen, se il meurt. L'archevêque Turpî bénir les corps que Roland ( pâmer, il se traîne jusqu'
I ami Roland ; puîa il s'excuse, il l'embrasse, et L, blessé a mort, conserve asscï de force pour rangés devant lui ; et comme il voit Roland se pour puiser de l'eau avec l'olifant ; mais la
l'abandonne dans oe dernier effort, et Roland, revenant à lu), ne trouve plus que son cadavre.
EnHn, c'est le tour de Roland.
S'il ne s'agissait ici d'un vieux trouvcre anonyme, Écrivant dans une langue que les Français se sont décides, par une singulière paresse, à traiter d'enfantine el de barbare, il n'y aurait qu'une voix sur la suprême beaulé de ce passage. Et d'abord, la scène est préparée do la façon la plus sûre. Un à un, les compagnons de Roland sont tombés. Lui, le héros, il sui'Vit à tous.
Tant qu'il luttait au milieu des siens, nous admirions sa vigueur et sa bravoure ; mais maintenant il se détache, plu» héroïque encore, car nous sentons qu'une volonté supérieure rctientsculela vie dans ce corps épuisé et sanglant. Pourtant, il n'a reçu des p.ilens aucun coup mortel. U n'a qu'une brèche à son casque, celle que lui fit l'épée d'Olivier. U n"a qu'une déchirure, sa tempe ouverte qui a crevé, quand il jetait à Charlcmagne, par-dessus les monts, l'appel désespéra de son olitant; mais par là son sang s'é- ,
coule, et sa dernière heure est pro- .il
che. Cherchez dans l'épopée goulptéa bu poriaildeia ancienne ou étrangère, vous n'y cBlhédrmla de Véron». trouverez pas de scène pareille : UD héros qui meurt invaincu, seul, la face tournée vers les ennemis épouvantéSi une main tendue vers Dieu, l'autre sur sa bonne épée, dont par trois fois U rappelle les prouesses avec une fierté mélancolique, et percevant au loin, dans l'itourdissement de son agonie, la marche sAre et formidable du vengeur.
(Barra du nii* aitcia,
■colptoaan portail de U cathédrale de Virooe.
LA LÉGENDE E Ce vitrail, qiii date la cilliéilrnlc di; Oi^ir (le C baril' ma pic, nun deux textes latins: )• doCliarl.-maenràCi.i
UTTÉRATURE pèODALÉ
chef toul fleuri (l)n ; et, cette barbe, tantôt 11 l'invoque (2), tantôt il l'clale sur sa cuirasse (3), tantAt il la tire cl l'arrache en siyne de douli^ur (4) ; Marsile a pour Charlemagnc une sorte de terreur supcrslilieuso, il le croit âgé do deux cents ans (o). Le grand empereur consulte ses barons (C) non pour se laisser dicter des ordres, mais pour s'éclairer. Son souvenir est sans cesse présent à l'cspriL des combatlanls de Roiicevaux (7), et surtout il est iiivonué par les mourants (voir mort de Roland) (8). Charlcmagno les aime autant qu'il en est
aiméi voyez son angoisse quand
il entend le cor de Roland (9j, !ta douleur quand il retrouve les corps de ses barons (10), son indignation quand on lui propose de faire grâce au trailre danclon(U). 11 n'est pas moins brave que Roland, et frappe de rudes coups dans la bataille (12). Mais au milieu de tous ces chevaliers, qui semblent n'avoir d'autre fonction que de pourfendre leurs eimcmis, et qui, le combat fini, se reposent, l'Empereur représente le chef suprâme qui, dans les intervalles de l'action, pense et prévoit; il n'est pas seulement un bras, il est un cerveau.
Son sommeil est agité, il a des songes, et les anges de Dieu lui parlent (13).
Turpta. — Quant à l'archevêque Turpïn, il i rcnt, vivant et très distinct des précédeiils. Prùln siste à ne jamais oublier qu'il est à la fois l'u aux Français sa bénédiclion (li), il se bat en prei
pute de Roland et d'Olivier, il les sépare, cl prononce des paroles sensées (16) ; il est blessé à mort et frappe toujours (17), et, le dernier, il combat aux côtés de Roland. Sa mort est celle d'un prêtre; il bénit les corps rassemblés par
, lui aussi, son caractère cohc-
ct soldat, son originalilé con-
n et l'autre. Après avoir donné
(13); quand il cnlend la dis-
|l)VIlt. — (fi) XVII. -(3} CLXI. CCLIV. - (*)CCIV, CCXLI. CCCXVIII- (5) XI.II, Xl.lll, XLIV.— (6) VIII i XXVIlelCCXCVIIIiCCCIV.-iTJXC.XCl, XCU!, XCIV, bIc.,.— (81 CXCVIII ICCIII. — (B)CLV à CLXI. — (II))CCSXXI« CCXL, — (UJCCCllI. CCCIV. — (lî) CCLXVI k CCXCII. — 113)CCKI i CCXIII.- (H) XCIII, XGIV, — (Ib) CXXXIV. CXLII. - (I8)CUII.- |t7) CLXXIX, CLXXX.
Roland (1), il essaye de secourir Roland qui se pâme, et meurt de cet effort de charité.
Ganelon, — Ganelon n*esl point une figure banale. Il nous est représenté au début comme un beau et brave chevalier (!2) ; devant Marsile, il défend les prétentions de Charlcmagne, au risque de sa vie (3) ; et, même quand il apparaît devant le conseil qui doit juger sa trahison, il a belle mine et bonne tenue (4). Mais on nous le représente comme vindicatif et jaloux (5) : ainsi s'explique sa trahison.
Aude. — Aude est la sœur d'Olivier, fiancée de Roland(voyez Girard de Vienne) ; il faut louer le poète. de lui avoir donné une douleur si noble et si discrète. Elle meurt, elle aussi, comme elle doit mourir (6).
4. Le merveilleux. — Toute épopée comporte, par le recul même et par la grandeur des exploits, Tintervention du merveilleux. A mesure que Timagination populaire exagère la situation et les actes, elle sent, toujours conduite par une logique secrète, que les seules forces humaines seraient restées au-dessous d'une pareille tûche. On ne se contente pas de rendre le héros invulnérable (Achille, Siegfried), on fait intervenir en sa faveur la divinité.
Le merveilleux de la Chanson de Roland est tout chrétien, sans aucun mélange de superstitions populaires ou de magie : c'est plutôt du surnaturel. De plus, il y en a, pour ainsi dire, un minimum. Le poète nous dit que Dieu combat avec la France ; que le diable, avec Apollon et Tervaganl, est du côté des Sarrazins. Mais ni Dieu ni le diable ne sortent du surnaturel subjectif pour jouer un rôle direct dans la bataille. Les seules apparitions sont celles de saint (xabricl et de saint Michel, quand ils viennent recueillir l'Âme de Roland (7); à deux reprises encore, saint Gabriel descend du ciel vers Charlemagne, mais c'est en rcve qu'il lui apparaît (8). On voit quelle est la discrétion de ce merveilleux.
5. La langue et le style. — Le meilleur texte que nous possédions de la Chanson de Roland est celui d'Oxford, œuvre d*un scribe anglo-normand, dont Léon Gautier place l'exécution entre 1150 et 1160. C'est une mauvaise copie, aussi mal corrigée que mal écrite ; le manuscrit original devait être rédigé en dialecte normand. — Rappelons seulement que le roman du onzième et du douzième siècle est une langue à deux cas, où le fonds latin est encore très transparent, où l'influence germanique apparaît dans la forme tout extérieure des mots. La syntaxe en est raide et peu variée : là est l'insuffisance réelle de cette langue, dont le vocabulaire n'est pas aussi pauvre que l'affirment les igno-
(l)CLXXXVII à CXa— (2)CXCI i CXCIV. — (3) XX. — (4) XXXII à XXXIII. — (5) CGC. — (6) XV, XX i XXVl.-(7)CaiI.- ^8) CGXII et CGCXVIII.
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ranis I. -ri formules reviennent fréquemment dans les récits et dans les description-, ; i '.les suppléent aux images qui sont très rares. Évidemment, la poésie du Rolfi:i(\"r>i dans les situations et dans les sentiments, et presque point dans la fonn^. Ts'ous sommes habitués, par notre éducation classique, à ce que les poèloi nous fournissent la poésie toute faite, toute parée de Jîgures qui s'imposent à lo'.re imagination paresseuse; et sous ce rapport, le romantisme nous a rend i3 <':icore plus passifs : nous aimons les poètes ci les artistes, nous n'aimons ni la po jsie ni les arts. Peut-être nos pères sentaient-ils plus vivement que nous la poésie des choses ; une indication rapide et sobre suggérait à leur imagination plus fraîche un tableau ou une émotion.