LES SAW:^S. — LESCYCLOPÈDIE. — BUFFON
Dominique, Mme du DefTand ne fil pas de son salon une « boutique de sophcs 11 ; mais clic admit, parmi les giriis de son monde, quelques grand vains et savants. C'est ainsi que Fontenclle, Montesquieu, le président Hé Marmonlc], Turgot, Condoreet, La Harpe, Sedaine, Marivaux Trcquen clicz elle. D'Alembcrt, eneoro jeune, mais déjà illustre géomilre, lui i une soric de passion ; c'est Mme du DcfTnnd qui le lit à l'Académie fran-
Dcvenue aveugle, en 1753, Mme du Deflaiid avait pris pour lectrice Mlle de Lcspinasse. Nous allons voir que celle-ci lui enleva une partie de ses habitués, et surtout d'Alemberl. Sur la fin de sa vie, de plus en plus, Mme du Deffand se délia des i< gens de lettres >i.Ellesongoua d'une tcndrefise passionnée pour la jeune duchesse di^ Choiscul et puur Horace Walpole.
Sa cori'L-spondance, très considérable , nous révèle d'abord son incurable ennui, puis di's goûts littéraires très originaux (voir sa lettre sur Sliakespearc) (I) des jugements également très personnels sur les plus Illustres de ses contemporains, tels que J.-J. Rousseau (2), et aussi l'évolution d'une Ame qui passe de la sécheresse critiqi sensibilité exaltée. Par là, Mme du DctTund représente en perfection le époques du dix-huiliËme siècle (3).
Mlle DE LESPINASSE (1733-1776).— Nous avons dit queMmeduD-
{l)CitispirM. O. L*nRO:i, p. 339.
(ï)/il.,p. 393.
(3) Sur la «iloa da Mma du D^ind, v
t asiiKi Lton, It PrititUnl Binault. PIod. 1900
devenue aveugle, prit pour « demoiselle de compagnie » Mlle de Lespinasse. Celle-ci ne larda pas à acquérir, dans le salon de la rue Saint-Dominique, une grande influence. Charmas de son intelligence et de sa liberté d*esprit, les habitués de Mme du DefTand s'arrêtaient longuement à causer avec Mlle de Lespinasse dans son appartement, avant d'entrer dans le salon de la maîtresse du logis. Pendant quelque temps, Mme du DefTand n*en sut rien ; car elle faisait du jour la nuit, et dormait jusque vers les 4 heures du soir. Quand elle s'en aperçut, elle chassa impitoyablement sa lectrice, qui alla s'établir un peu plus loin, dans la même rue, entraînant avec elle d'Alembert et un grand nombre de ses amis. Ce nouveau salon (1764) fut plus philosophique que l'autre. Les encyclopédistes s*y sentirent plus à Taise, et Mlle de Lespinasse n*avait aucun préjugé. « D'Mcmbert y domine et par d'Alembert l'esprit de coterie le plus étroit. Les circonstances dans lesquelles était né le salon de Mlle de Lespinasse faisaient d'elle la muse de V Encyclopédie, de la philosophie militante (1). »
Il faut citer encore les salons de iVHolhacb (f 1789), d'Helvétlua (1*771), tous deux <( synagogues de l'Église philosophique », selon Texpression de Grimm. Mme Helvétius, quand elle eut perdu son mari, en 1771, continua à recevoir, dans sa maison d'Autcuil, les philosophes de l'école encyclopédique (2); — le salon de Mme Necker (f 1794), plus modéré, mais cependant à Tavant-garde du progrès; — celui dcJlfme d'Épinaj (f 1783) où Grimm tenait la même place que d'Alembert dans celui de Mlle de Lespinasse, etc.
Influence littéraire et philosophique des salons. — Dans une société où
l'esprit mène à tout, les coteries de salons devaient être toutes puissantes. Des renommées littéraires qui nous paraissent aujourd'hui presque inexplicables, se sont faites dans les salons du dix-huitième siècle. Le médiocre Marmontcl, l'insipide Saint-Lambert, l'emphatique Thomas, le versificateur Delille, et bien d'autres, sont des produits de ce genre. Ils savaient causer, ils savaient lire leurs œuvres. D'autres, comme Duclos, Rivarol, Chamforl, Suard, Garât, le prince de Ligne, qui sont gens d'esprit et de savoir, ont eu, de leur vivant, une importance bien supérieure à celle de certains écrivains de génie; ils étaient les arbitres du goût, et leur esprit les faisait rechercher ou craindre de tous. Les salons divers se disputaient les places à l'Acddémie française. Chaque salon eut son académicien ; et ce ne fut plus, pour être des Quarante, qu'une lutte d'influences mondaines et féminines. Ajoutons que la littérature la plus sérieuse subit cet esprit de légèreté et de préciosité. Si Montesquieu a fait de « l'esprit sur les lois », c'est parce qu'il était obligé de plaire à la société et aux salons de son temps. Rousseau échappe à cette tutelle; il a assez de génie et d'éloquence pour dédaigner ces suffrages et
(1) L. Brunbl {Histoire de la littérature firançaisCy Jullevillo, Colin, t. VI, p. 418). — Cl. LansoM, Choix de lettres du dix-huitième siècle, p. 355.
(2) Voir A. GuiLLOis, le Salon de Mme Helvétius. Paris, Lévy.
012 LA LITTÊRATimE FRASÇAJSE
pour s'imposer par la contradiction. Et il est heureux que Voltaire ait vécu à Circy et h Fcrney : trop désireux de charmer, il eût perdu dans les salons la meilleure partie de son naturel.
La philosophie^ depuis qu'elle était devenue une sorte d*éplcurisme élégant* depuis qu'elle niait la métaphysique et la morale, pour ne plus travailler qu*tt ï amélioration de la vie par le progrès, trouvait dans la conversation mondaine son terrain le plus favorable. L^art de badiner sur les choses graves, de s^arrètor aux apparences, de battre en brèche les traditions et les institutions, sans Jamais se préoccuper de la façon dont on les remplacera, est né et s^est développé dans les salons. C'est là que la noblesse française s*est amusée, en compagnie des u gens de lettres », à se railler elle-même, et h perdre son loyalisme et sa foi, sans abandonner ses privilèges ni ses vices.