‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 246 sur 408 · LA COMÉDIE. — LBS DISCIPLES DE MOLIÊRa · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE. — LBS DISCIPLES DE MOLIÊRa

On peut grouper sous l'étiquette de continaatears de Molière les écrivains dont les noms suivent : Hegnard, Dancourt, Durrcsny, Le Sage, Piron, Grcsset.

REONARD (1655-1709). — Par ses dates, par son talent mËmc, Rcgnard se rattacherait plutôt au dix-sepliéme siècle ; il est d'usage de le placer au dix-huitièmi à Paris, il fil d'excellentes éludes ; puis il commença vers dix-sept ans une série de ' ges, à Constantinoplc,cn Italie, en Algérie (un peu malgré lui car il fut pris par des corsaires et retenu prisonnier ; il a ra conté cette aventure dans un court roman, la Proveni;ale), puis, en Kolla[idc, en Suède, et en LaiM>nie (ioyage en Laponie). Il mena ensuite une vie d'épicurien aimable, en son cbàlcau de (Iiillou, prc:i de Uourdan; il y mourut d'une indigestion.

Il faut mettre à part, dans l'œuvre coiisidéralile de cet écrivain si facile, les pièces ou les (( pochades « qu'il composa pour la Comédie Italienne jusqu'en 1697. Quelques-unes, sous leur forme boulTonne, sont d'un comique délicat et profond. Regnard débuta au

Théâtre-Français par un charmant petit acte en prose : Attendez-moi loas Corme ( 1694) ; puis il doima la Sérénade^ en prose (1698), et U Bal (4696), en vers. De cette même année date son premier grand ouvrage, le Joueur. Vinrent ensuite le Distrait (1697), le Retour imprévu (1700) (1), te» Folies amourahaet (1704), les Minechmes (1705), le Légataire universel (1708).

Le Joueur est presque une comédie de caractère; c'est aussi et surtout une

[li Morceaux eholtU,f cyii]«, p.TSS.

■il p«inl par Hyasintha Ri([iud

|1»0-1743) par Alaundre Tanliao.

comédie de mœurs. Le jeu étail dt \rcnu la plaie profonde de la société française. Depuis la cour jusqu'au plus modeste salon bourgeois, tout le monde jouait et se ruinait. Mais où Ton sent la différence entre un profond observateur comme Molière et un amuseur comme Rcgnard, c*est dans le choix du personnage principal. Le joueur de Regnard est un jeune homme, Valère ; il est amoureux d'Angélique, mais surtout quand il vient de perdre, car il sent alors la nécessité de faire un riche mariage ; a-t-il gagné, il se sent suffisamment heureux, et il oublie Angélique. Pour corriger sa mauvaise chance, il a mis en gage un portrait entouré de brillants que lui avait donné sa fiancée ; celle-ci rapprend ; le mariage est ronipu, et Valcre retourne aux dos et aux cartes. — Il y a peu de profondeur et de moralité dans cette pièce, où la passion de Valère n'a d'autre conséquence que de Tempécher d'épouser Angélique, qu'il n'aime guère. Mais Regnard, cependant, a bien saisi les traits essentiels d'un caractère de joueur, absorbé et incorrigible, marqué d'une sorte de fatalité. Les personnages épisodiqucs sont amusants : Hector, le valet ; le marquis sauteur ; la comtesse ; la marchande à la toilette, Mme La Ressource, etc.

Le Légataire universel est la plus gaie des comédies de Regnard, et justifie le mot attribué à Boileau : « 11 n'est pas médiocrement plaisant, n — Le vieux (îéronte est malade. On le presse d'écrire son testament, en faveur de son neveu Eraste, amoureux d'Angélique. Pour l'obliger à déshériter un neveu de Normandie et une nièce du Maine, Grispin, valet d'Érasle, se déguise et joue les deux personnages de façon à en dégoûter le vieillard, qui déclare qu'Éraste sera son légataire universel et fait demander deux notaires. Malheureusement, Géronte tombe en lélhargie, et on le croit mort, mort intestat, Crispin s'avise d'un autre tour. Il prend le bonnet et la robe de chambre de Géronte, fait entrer les notaires dans la chambre et dicte son testament. Il en profite pour s'attribuer à lui-même et à la soubrette Lisette une assez jolie part. Les notaires partis, Géronte ressuscite. On lui explique à grand'pcine qu'il a fait son testament, et que sa léthargie lui aôtéla mémoire. Tout finit par le mariage d'Eraste et d'Angélique (1). — 11 faut considérer cette pièce comme un vaudeville bouffon, genre Labiche ou Alex. Bisson. Soulever, à propos du Légataire, comme l'a fait Rousseau, une question de moralité, et critiquer de sang-froid les friponneries de Grispin, c'est prouver une singulière naïveté.

Regnard est surtout un écrivain délicieux. Variée, pittoresque, endiablée, sa versification est d'une Jacture supérieure à celle de Molière, — mais comme le style de La Bruyère l'emporte sur celui de Bossuet. L'art y est exquis ; on l'y sent trop.

DANCOURT (1661-1725) fut d'abord comédien; puis, de 1685 h 1718, il composa un grand nombre de pièces en prose, presque toutes d'actualité.

(1) Morceaux choisiSf V cycle, p 301 ; 2* cycle, p 788.

LE THÉÂTRE AU DIX-HUITIÈME StfXLE i>H

Le Chevalier à la mode (1687), est la critique piquante et vraie d'une société où le désir de faire fortune, et surtout d'en jouir, provoquait toutes sortes de manèges à la fois coupables et ridicules ; — les Bourgeoises de qualité (1700) complètent la comédie précédente, et contiennent d'excellents types de parvenues qui se ruinent pour paraître (1) ; — la Loterie (1697) et les Agioteurs (1710) sont encore de véritables documents ; — la Maison de campagne (1688) est une spirituelle satire des parasites, et a clé comparée à Nos Intimes^ de Victorien Sardou. — Dancourt a donc eu Je mérite de présenter à ses contemporains un tableau de leurs travers nouveaux ; mais son actualité est cause qu'il s'est vite démodé, et que l'on n'csiimc plus aujourd'hui à leur juste prix

ni le fond, ni la forme de ses pièces.

DUFRESNY (1648-1 724) est intéressant par les situations toujours originales qu'il sait inventer, et par la verve de son dialogue. Ses plus jolies pièces sont : V Esprit de contradiction (1700), le Double Veuvage (1702), la Réconciliation normande (1719). Il a pu donnera Montesquieu l'idée et le cadre des Lstirea persanesy par ses Amusements sérieux et comiques d*un Siamois.

LE S AOE (1668-1747), resté célèbre surtout par son roman de Gil BlaSy a donné peut-être la plus forte comédie du dix-huitième siècle, Turcaret (1709). La pièce, en prose, est dirigée contre les financiers, les parlisanSy qui s'enrichissaient aux dépens du pays et du Trésor public. Turcaret, le héros, est à la fois un sot et un roué. Il fait la cour à une baronne qui accepte sans scrupule ses présents, pour les passer au chevalier, auquel son valet en escroque une partie. C'est (( un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde ». On voit M. Turcaret, si généreux pour la baronne, faire poursuivre jusqu'à la ruine de pauvres débiteurs, et enfin ruiné lui-même. Cette comédie vaut moins par l'intrigue que par le réalisme des situations, des sentiments et du style. Elle est une des premières où la question d'argent soit abordée et traitée pour ellemême. Le Sage est le véritable héritier de Molière contemplateur et moraliste; Turcaret peut prendre place immédialement après V Avare et le Bourgeois gentilhomme (2).

PIRON (1689-1773). — On a oublié les nombreuses et spirituelles comédies qu'j Piron a composées pour le Théâtre de la foire ; et l'on continue à lire, surtout pour son style aisé et piquant, la Métromanie (1738). Dorante veut épouser Lucile, fille de Francaleu ; mais celui-ci, qui a la manie de rimer, préfère pour gendre Damis, un bel esprit. Grâce aux stratagèmes de Baliveau, un oncle de Toulouse, Dorante peut épouser Lucile.

4* t jkiùrceaux eîiaUiêf 2* cycle, p. 798. (1) Morceaux choiHa, 2* cycle, p. SOS.

OR ESSE T (1709-1777). — Plus connu comme auteur du charmant badinagc de Vert-Vert f Gresset remporta un grand succès avec le Méchant (1747). Le héros de cette comédie, Cléon, le méchanty mérite ce nom par sa sécheresse d'âme, son scepticisme moral, et son art de brouiller les gens, « pour le plaisir ». Il essaye de jeler le trouble dans la maison de Florisc, et d'empêcher le mariage de Chloé, sa fille, avec Valère. Il est démasqué par Lisette. Le Méchant est écrit dans un joli style, et quelques vers sont restés célèbres : Elle a de jolis yeux pour des yeux de province, et surtout : L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a.

Page 1