‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 245 sur 408 · LE THÉÂTRE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 6W · texte numérisé non relu

LE THÉÂTRE AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE 6W

Ceux-ci le chargent d'une mission auprès de son père Pharasmane. Rhadamlstê se rend à la cour d'Arménie, et parle au roi, qui croit voir en lui un étranger. Quelle n'est pas sa surprise en apercevant une femme qui vit h la cour ^ous le nom d'isménic, et qui n'est autre que Zônobic elle-môme ! Scène de reconnaii^ sance. Mais Zénobic est courtisée à la fois par Pharasmane et par Ârsame, frère de Hhadamiste; celui-ci l'enlève, est poursuivi et tué par son propre père» qui le reconnaît enfin. On prévoit que Zénobie épousera Arsame. Ce roman dramatique eut le plus grand succès. Et la pièce est restée au répertoire jusqu'en 1830 (1). — Enfm, citons Sémiramis (1717), et Catilina (1748), que Voltaire crut refaire dans sa Sémiramis et sa Rome sauvée,

Crébillon a vraiment le sens de l'horreur tragique. Les situations sont d'une grandeur farouche, qui rappelle le cinquième acte de Rodogune, Son style, souvent lourd et obscur, est remarquable par sa fermeté et par sa violence. "

VOLTAIRE. — On a vu, par la biographie de Voltaire, quel était son goût pour le théâtre. De 1718 à 1778, il ne cesse, à travers les occupations et les vicissitudes d'une existence fiévreuse, de composer des tragédies et même des comédies. Chez lui, il joue ses pièces, et il exploite impitoyablement ses invités pour remplir des rôles. Son œuvre dramatique, très considérable, l'a l'ait placer par ses contemporains tout à côté de Corneille et de Racine ; plusieurs de ses pièces sont restées au répertoire jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle. Aujourd'hui, les tragédies de Voltaire sont trop sévèrement jugées, sinon par les critiques, du moins, par le public, qui ne supporte plus guère que Zaïre,

Indiquons les principales, puis nous chercherons dans quelle mesure Voltaire est un novateur et un précurseur des romantiques.

Principales tragédies de Voltaire. -^ CBdipe (1718) fut un heureux début. Voltaire reprenait le sujet traité déjà par Corneille en 1659, d'après Sophocle. 11 n'eut ni le courage, ni peut-être l'ambition de revenir à la simplicité du poète grec. Et, comme Corneille, il compliqua son action d'une intrigue d'amour; ici, c'est Philoctète qui est amoureux de Jocaste. On peut lire encore avec intérêt la fameuse scène de la double confidence (acte 111, se. iy). — Bmtus (1730) est la première pièce de Voltaire où Ton sente l'influence do Shakespeare. Il y a un progrès de mise en scène. Les sénateurs, « vêtus de robe rouge ï>, des licteurs, donnent au tableau une certaine vie. Le lieu de l'action change. Mais, surtout, une certaine liberté républicaine respire dans les discours des personnages. Le style a de la force. C'est du meilleur Voltaire (2). — Zaïre (1732) fut écrite dans une crise d'enthousiasme et d'inspiration. Le sujet est tiré de l'hisloiro des croisades, et la scène se passe à Jérusalem. — Le Soudan Orosmane aime une de ses captives, Zaïre, qui partage cet amour. Leur mariage est décidé. Mais, ce jour-là même, revient un jeune chevalier chrétien. Nérestan, qui rapporte la rançon de plusieurs captifs chrétiens, parmi lesquels se trouve le vieux Lusignan, descendant des rois de Jérusalem. Zaïre, qui ignore sa naissance, mais qui sait qu'elle est née de parents chrétiens et français, reconnaît son père en Lusignan et son frère en Nérestan. Elle leur promet de recevoir

(1) Morceaux choisUt 2* cycle, p. 765, 768t (S) ilorc—ucB choiêU, S" cyole, p. 799*

LA UTTéBATUBB FRANÇAISE

te bipUme et de nnonrer i l'imour d'Oro>n»ne. Celui-ci, troubla par les héaiUUatu de Zilre qui n'ose lui apprendre la vérité, se cruit trahi par elle en faveur de NéreiUn. Il poignarda Zaïre. Revenu de son erreur, il se tue lui-mémo. — Cette anal J>e tràa auiiimiire prouve du molm que l'action do Zaïre «at fondée sur les sentiments et Burles paaaiuna. Les péripéties en sont bien enchatnéea. Li aitualion principale, colla de la jeuiie fllle prise entre son amouret son devoir, est vraiment d'una grande beauté tragique. Le style, malgré curUinea faiblesses, a une facilité et une chaleur qui aa ([oûlent encore i la représentation, iiaon i ]a lecture. L'inDuence de Shakespeare se fait encore lentir Ici; i la fois par des imitations d'Olk/itUt et par le choix d'un sujet national (1). — La Hort da César (1732) est uiio sorte do tragédit de collège, inipiréa par Shakespeare (Jalea César). Elle ne comprend pas do râla de femme. Le stjle en est ferme, comme celui de Brulus. Les sentiments républicains qui i sont exprimés lui donnireni une sorte d'actualité bous la Révolution. Au dénouement de Voltaire, on avait ajouté : Vise ta libertil Vive ta itépubliquel — Alslra (IT3«| nous ramène i la tragédio paaaionnelle. L'acUon se passe au Pérou, dont la gouverneur Guiman almo une jeune Péruvienne Aliire, qu'il dispute  Zamuro, ■ souverain du Puloie «• Z a more poignarde son rival, qui lutpardunno on mourant. Doui beaux caractèroa de vlelitarda. Muntèze, père d'Aliire, et Alvaroi, père de Guiman, donnent de la grandeur et de la variété au sujet. Le ton d'.41:irc est en général ■ forcené u ; une chaleur factice anime la plupart des personnages (S). — Hahomot ou te Fanatisme (1743J est une tragédie pAiloiophique. Mahomet y est représenté comme un imposteur, qui, fanatisant le jeune Séide.lul fait assasiinor son propre père, Zoplre, acheik de la Mecqua. L'intention do VulUire était bien d'incarner en Mahomet tous les fondateurs de religion. Pour se mettre i l'abri des sévérités do la censure, il out l'impertinence de dédier sa pièce au pape Banott XiV, qui rc^ut trci spirilucllement cet hommage ironique. — fi"„";.'™.'.'m,"".f^r.'^''?'T°7' «*rop« {i7*S) a passé longtemps pour ta uunDa>rtisfliau>oiici<uiacouiBDrio..aie. ^^^^^ |^ ^j^^ régulière do VolUire; elle faisait

partie du Théâtre claaaique. Le sujet , avait été traité on Italie par MafTci, avec qui Voltaire a échangé d inloressantoa lettres; il ■ été repris plus tard par Allleri. 11 est fort tragique et non sana une analogie de situation avec Aadromaqae. — Mérupc.vcuva de Gros phonte, roi de Mcssèna. est recherchée en mariage par Polïphonto qui l'est emparé du trdno, et que l'on Buupi;onno d'avoir fait périr Cresphonte. Mais Méropo ,1 im fils, i\gistho, qu'elle a éloigné pour le soustraire aui coups de l'usurpateur, et duntcllo altend le retour. Trompée par do fausses apparences, elle est sur lo point do confondre ce [ils avec un des émissaires envoies pour le tuer, et va le

(Il Morceaux choiii>. f cycle, p. l'H (£) Itoreiaux thoiili, V ctcIb, p TSi,

ui'n de rhaumonl.

Chapannier

tire, qufllLa fut J'ovoLuan théttre, après La-

LE THÉÂTRE AU DIX-HUtTIÈHE SIÈCLE

frapper: elle le reconnilt i temps. M«ii Poljphonte (cf. Pjnfaiii dini Andromague) ne veul litssoT vivre EgisUie que li Mérupe l'épouie. La reine y consent. Cependant. Égiithe ■e précipite su temple, tue le tyran, ut est pniclinié roi.— L'icUon osl factice, mais Ihâltrnle ; les canclères ont peu de vérité, sauf celui de Mûrupe, tvpe d'amour maternel qui louparaison avec Andromaque. L'eniembia est froid et artlflciel;

Zaïre

:9 prêter

B l'Or-

phelin da la Chine (17G5), où

Voltaire «nneiait un autre pa;f> au domaine ds la tragédiu ; et Tancréda (1760), pièce chevaturesque, qui marque une date dans rtiistuira du théâtre ; en cffut, c'est pour TaacrMc qua la scùne de la Comédie-Française fiitunQn débarrassée dei ban- •lUflles, qui l'encombraient dos doux cAtés et qui réduisaient l'ai'llon A une u conversation nous un lustre».

Origlnaliti de Voltalra poète tragique. — Voltaire est un imitateur de Coriicille et de Racine; il ne possède évidemment ni la grandeur morale de l'un, ni la vérité psychologique et la vraisemblance de l'autre.

Ueccs qualités il n'olTre que les opparencea ; et les beautés de son théàlre sont spécieuses. Même dans Zaïre et dans Mérope, le caprice de l'auteur, et non la nature, enchaîne les incidents et amène les coups de Ihéfltre. Quant au style, s'il fait illusion « aux chandelles », il ne résiste guère i, une critique sérieuse.

Et pourtant, les tragédies do Voltaire représentent un progrès, ou du moinsune évolution du genre sur quelques points : i" Voltaire, sous l'influence de Shakespeare, a donné plus de mouvement à l'action ; il aime lescoiip* de théâtre. — 2> Voltaire a traité certains sujets négligés par ses devanciers : le devoir civique, dana Brutat et dans la Mort de Ciiar ; le fanatisme religieux, dans Vahomet ; te

aaprèt

ROLE T>B Gaigis Khan 't portrait peint par l'aiielle ote par Ltaiiqui (/78â).

nts l'aitaur diDS U coslume qu'il avait r pacalira dini la tragàilis da Voltaire.

658 LA LITTÉRATCRR FRANÇAISE

conflit entre les conquérants et les vaincus dans les temps modernes {Attire). Il est vrai qu'il a abusé de la philosophie, et que ses dernières pièces (les Lois de MinoSf les Guèbres, etc.) ne sont plus que des pamphlets en cinq actes. — 3^ Voltaire a varié le lieu de la scène cl la nationalité de ses personnages. S'il a traité des sujets grecs et romains, il nous mène à Jérusalem (Zaïre), au Pérou (Alzire), dans la Sicile du douzième siècle (Tancrède), à la Mecque {Mahomet), à Gonstantinople (Irène), etc. Ce n'est pas qu'il ait encore grand souci de la couleur locale : ses Turcs, ses Scythes, ses Chinois, parlent comme dans les salons de Paris. Mais, à lire sa correspondance, on voit qu'il s'associe aux efforts 'de Lekain et de Mlle Clairon, dans leur réforme du costume. — 4^ Il emprunte souvent des sujets à Fhistoire nationale : croisades {Zaïre), chevalerie et Sarrazins (Tancrède), guerre de Cent ans (Adélaïde du Guesclin). Sur ce point encore, il secoue le joug classique, et annonce une transformation prochaine du genre. — 5* Il améliore la mise en scène ; et quoiqu'il respecte les trois unités, il commence à attacher de l'importance au décor et aux accessoires (Bruf us, Tancrède, Sémiramis). Dans cette .dernière pièce, il fait sortir du tombeau l'ombre de Ninus. Mais il voit le danger d'un échafaud dans Tancrède et il résiste à Mlle Clairon qui le réclame. Il sent que sa tragédie un peu romanesque tournerait au mélodrame.

CONTEMPORAINS DE VOLTAIRE.— Parmi les tragédies les plus applaudies à c6té de celles de Voltaire, il faut rappeler : Inès de Castro (17^) de Là Motte, qui fit pleurer tout Paris ; Didon (1734), de Le/ranc de Pompignan, encore au répertoire sous l'Empire; Mahomet II (1739), deLanoue ; Iphigénie en Tauride (1757) de Ouimond de la Touche ; le Siège de Calais (1765), de De Belloy, tragédie acclamée comme une œuvre nationale et patriotique, et jouée partout, jusque dans les casernes ; du môme, Gabriel de Vergy (1777), le sujet moyen âge et mélodramatique ; la Veuve du Malabar (1770), de Lemierre, type de la tragédie pseudo-orientale et philosophique.

Il faut faire une place à part à DUCI8 (1733-1816), qui donna au Théâtre- Français les premières adaptations de Shakespeare. Ducis ne savait pas Tanglais. Il tira des drames de Shakespeare de singulières tragédies, ni classiques, ni romantiques, d'une remarquable maladresse: Ilamlet (1769), Roméo et Juliette (1772), le Roi Lear (1783), Macbeth (1784), Othello (1792). Mais il fut un initialeur. La société française ne pouvait goûter que ces réductions de Shakespeare, et après 1820 elle s*y plaisait encore. Voltaire, qui avait contribué par ses Lettres philosophiques et par les préfaces de Brutus et de la Mort de César h faire connaître Shakespeare aux Français et qui croyait lui avoir emprunté, dans Zaïre, dans Ériphyle, dans Sémiramis, tout ce qu'il était susceptible de nous prêter, Voltaire accueillit avec mépris et presque avec fureur les pièces de Ducis et la traduction de Letoumeur (1776). Il écrivit à ce propos un Mémoire à rAcadémie française^ où Shakespearo était traité de « sauvage ivre n gi da « Gillei da la foire »•

Page 1