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LES DEUX CÉNACLES

En i8'23, un certain nombre de jeunes poètes fondèrent un journal, la Mase française^ qui devait publier des vers originaux et des articles de crillquo. A la tète de ce recueil étaient Alex. Soumet^ Alex. Onir&ud, Emile Deschamps, Alfred de Vigny, Victor Hugo* Parmi les collaborateurs on peut encore signaler Anceiot, ChênedoUé, Jules Ltetèvre, Mais Lamartine se contenta de souscrire^ et n'y voulut rien publier. La Muse française nous parait aujourd'hui très modérée et très éclectique. Elle dura d'ailleurs à peine deux ans. — Ce fut le premier Cénacle (2).

Après la disparition de la Mase (1824), les jeunes romantiques se réunirent dans le salon de Charles Nodier, à l'Arsenal, jusque vers 1834. Là on vit Hugo, lAmartine, Sainte Beuve, Dubois, le fondateur du Globe, Alfred de Musset, etc. Le romantisme de Nodier était spirituel et large ; son salon eut une heureuse influence, en ce sens qu'il n'était pas une coterie.

Le second Cénacle se forma vers 1828, autour de Victor Hugo. — Vigny, Emile et Antonj DeschampSj Sainte-Beuve, le sculpteur David d'Angers, le peintre Boulanger, etc., se flrent les « adorateurs nde Hugo. U y eut là plus d'enthousiasme, mais aussi moins de critique que chez Nodier. Le Cénacle de la rue Notre-Dame-des-Champs se dispersa d'ailleurs après 1830.

VICTOR HUOO (1802-1885).

Vie. — Victor-Marie Hugo est né à Besançon, en 1802, « d'un sang breton et lorrain à la fois ». Son père, le commandant Léopold-Sigisbert Hugo, était d.* Nancy ; sa mère, Sophie Trébuchet, était de Nantes.

(1) Voir, en particulier, sa lettre a M. Bruys d'Onilly, en tète des RecueilUmênU (1838). (i) Voir notre Preiêê littéraire tûug im Jiêêtuuration, p. lOt à 113. — Qf . Léon Bèoêè, U C« n«<lf 4$ la iiuêt ffnç^iHt 1906.

LA POÉSIE LYMQVE AV ÙIX-SEUVlkME SIÈCLE

Le jeune Hugo luiTit snn pjre en Italie, en Corse, i l'Ile d'Elbe ; puis en E5> pagne (1811), où il resta pendant un an, avec son frère Eugène, au Collège des Nobles de Madrid. En 1813, rclour à Paris, sùjcur dann la maison delà rue doa Feuillantines, où les deux frères lisent un peu à tort et è travers, et où ils ont pour maîtres, u un vieux prêtre, un jardin et leur mère ». En 1815, Victor est élève' de ta pension Gordien, d'où il suit les, cours du lycée Louis-lc-Grand ; il aunaccessitde physique BU concours général, et son père le destine à l'École polytechnique.

Mais, en 1817, Il envoie des vers à l'Académie française ; en 1819, il est lauréat des jeux floraux, et, cette même année, il fonde avec Bonf rère, Abel, et en collaboration avec Boumet et Vigny, le Conservateur littéraire, qui ne dura qu'un an : il y écrit pour sa part S73 articles. Il se marie en 1823. En

18it, il collabore à la Mute françaiie, qui est l'organe du premier eénactt et où il fait encore de la critique.

Cependant, il réunit les pièces de vers qu'il a composées depuis 1818, et publie, en ISM, les Odei (augmentées en 1820, des Batlades). CromweU et sa Préface paraissent en 1827 ; puis, en 1829, Ui OrUntaUi, Htrnani ea 1830, Nolre-

D'oprii II lilbograptais d'

Dame de Paris en 1831. Laissons les drames, dont il sera question plus loin (1), pour ne citer que les recueils lyriques ou épiques. De 1831 à 1840, Hugo donne ses quatre plus beaux volumes de vers : les Feuilles d'automne^ les Chants du crépuscule^ les Voix intérieures^ les Rayons et les Ombres, En 1841, il entre à l'Académie française.

Il avait chaulé avec conviction les Bourbons; mais après les ordonnances et la révolution de Juillet, il s*était rallié à la monarchie do Louis-Philippe; celui-ci le nomma pair de France, en 1845. En 1848, Hugo est élu député à l'Assemblée Constituante. C'est l'époque où il commence /es MisérableSfei où il écrit certaines pièces des Contemplations. Au coup d'État de décembre 1851, il se met dans l'opposition, est porté sur la liste des proscrits, et exilé. De BruxeUes, il se rend â Jersey, puis à Gucrncsey. Il publie alors les Châtiments (1853), pamphlet contre l'Empire, les Contemplations (1856), la première série de la Légende des siècles (1859), les Misérables (1862), William Shakespeare, etc. Après le 4 septembre 1870, il rentre à Paris. 11 donne V Année terrible, VArt d'être grandrphre,e\ surtout les deux dernières séries de la Légende des siècles (1877-1883). Élu député de Paris, puis sénateur inamovible, il ne cesse de produire ; et le Pape, la Pitié suprême, VAne, les Quatre Vents de Vesprit viennent augmenter son œuvre déjà si considérable. Il meurt le 23 mai 1885. La France lui fait des funérailles natio nales:

Uœuvre lyrique* — Les Odes et Ballades (1822-1826) comprennent les pièces de la première manière de Victor Hiip^o (si Ton excepte les essais, traductions, etc., publiés par le Conservateur et la Muse). Il faut signaler dans les Odes : la Vendée, les Vierges de Verdun^ Quiberon, Louis XVII^ la Naissance du duc de Bordeaux, Buonaparie, A mon père, la Guerre d'Espagne, les Funérailles de Louis XVIII, le Sacre de Charles X, les Deux Iles, etc. toutes pièces d'actualité. Mais on y trouve aussi des morceaux d'un lyrisme plus intime; dans le livre cinquième : Au vallon de Chérizy, le Voyage, la Promenade, Pluie d'été. Mues..., la plupart inspirés par sa fiancée et par sa jeune femme. Les Ballades nous révèlent en lui déjà la recherche du pittoresque et de Tanti thèse. Si le poète des Feuilles d'automne et des Contemplations s'annonce dans les Odes, dans les Ballades ce serait plut(^t celui, mais combien timide encore, de la Légende des siècles. A signaler parmi les Ballades : le Sylphe, le Géant, la Fiancée du timbalier, la Mêlée, ia Fée et la Péri, et des « plaisanteries » de virtuose : la Chasse du Burgrave, le Pas d'armes ^du roi Jean.

Les Orientales (1829). — Un vent d'orientalisme passait sur la France depuis 1824. Toute TEurope avait les yeux fixés sur la lutte entre la Grèce et la Turquie. Tous les poètes de l'époque éiaïcni phithellènes. Victor Hugo saisit habilement cette actualité, et, sans avoir jamais vu l'Orient, il le chante ; à TOrient, il rattache TËspagne» si fortement marquée par la civilisation arabe. Les Têtes du sérail. Canaris, Navarin, Marche turque, la Bataille perdue, l'Enfant grec (2), sont autant de morceaux qui se rapportent k la guerre gréco-turque. D'autres sont d'un orientalisme plus général : le Feu du ciel, Chanson de pirates, la Captive, Clair de lune, les Djinns, Romance mauresque. Sur l'Espagne : Grenade, et si l'on veut, Fantômes {Hélas I que j'en ai vu mourir de jeunes filles... Une sur-

(1) Cf. p. 769.

(2) Morceaux choisis, Z" ajrol», p. 946.

Le* Faultle* d'automne {IBSlj, le» Chanta du arépuaeula (183S), les Voix int^. ri«ur««(lHil7), los Rayon a et lea Ombrea (1S40). — Do coi quatro recueils, il faudrait citer un trop grand nombre de pièces, ce serait une table des matières. L'actuaiité {Sur tebaldt l'Hâtcl de Ville, A rkommt qui '

a tiori un« femme, etc.) ; la a boDapar- Uame poétique u [ftapoUon II, A la Calonnt. A l'Arc dt Triomphe, etc.] ; la vie Intime du poète et sa fantille {A da oiseaux eiwolis, A Eugtne vicomte H., Ce qui le panait atu; Feaillantïnt) veri I<>13> TriiteMe d'Olympia) ; enlln la nature, furiit nu mer : -^ il n'est guère de thème lyrique que Victor Hugo n'ait toucha, dans celle période de dix ani pendant laquelle il écrit encore presque tout se> drames, des romans, etc. C'est le qu'il faut U chorcher, dans la plénitude et la perfuction de son génie, sans qu'il atteigne encore au lyrisme peut-être plus grandiose, maU démesuré, des Coatemptatioai |1|.

Les Chétimenta parurent d'abord i Bruxelles, puis à Jersey en 1B63. L'édiliun déBnitive et complète ne fut publiée qu'en 1870. C'est une salire lyrique en scptlivras, un peu fatlftante dans son ensemble, et que l'jbus des personnalitis gitera de plus en plus. Mais le poète } atteint fréquemment à un degré do force et d'éloquence que rien n'égale dans notre littérature. A signaler, parmi le* plus belles pièces : A un martyr, A lobiitiaitee piuii'ut (cten particulier quatre strophes sur les drapeaux) ; Sactr eilo, It HaMtaa impérial, l'Expiatioa (qui contient le récit poétique de Waterloo, ^inroii iiiri.o Bu mucuctB

è comparer avec la narraUon de la D'après un portraLt-cbarB.si."r ..VndreCill (1840-1885). même bataille dans Ici UiiirabUi).

Sonne:, tonne: loajoara, clairons de la pensée, UlUma Verba {... Ll, s'il n'en reste qu'un. Je serai celui-U) (2).

Le* Conte m pi ail on a (1856) se composent de doux parliCH : Autrefoi», Anjourdhut. a Un abîme les sépare, le tombeau u. dit le poète dans sa préface. Cu tombeau eit oelul où reposent, 1 VlUequier, près de Caudubec, la Qtle Ljjopuldine et son gendre Ch. Vacquerle, morts tous deux d'un accident en Seine. On peut donner la préférenoe, dans ce

us LA LITTÉRATURB FRANÇAISE

trop vaste recueil, au livre intitulé Pduet mem (le livre IV), dans lequel Hugo chanU Tenfance et la mort de sa fille. Le chef-d'œuvre est la pièce intitulée : A VilUquitr^ où la profondeur et la sincérité de l'inspiration s'unissent à la plus solide facture, il faut y joindre la pièce finale : A celle qui est restée en France. On peut encore retenir : livre I : /Réponse à un acte d'accusation (déclaration d'un romantisme révolutionnaire) ; livre III : le Pevenant, Aux arbres (Arbres de la forêt, vous connaissez mon âmo.,-) (!)• Un grand nombre de morceaux des premiers livres sont dos vers d'amour d'assez msiuvait goût; il semble que Hugo, dana lo désuiuvreiuent de son eiil, ait voulu publier des fragments, des ébauchei» qu'il avait écartés do ses quatre grands recueils lyriques, i TépcMiue de sa maturité puissante. Quant au livre VI, intitulé : Au bord de V Infini, il se compose de morceaux apocalyptiques ; quelques-uns, par leur obscurité laborieuse, justifient le mot oruol et charmant de Veuillot : « C'est Joortsse à Pathmos. » Mais d'autres, tels que l$$ Mageit Ce que dit la Bouche d'ombre, sont d*UQ lyrisme qui échappe, par sa puissance, k toute déflniUon.

La Légende des slèoles. — Ce recueil, qui forme aujourd'hui quatre tomes daqs l'œuvre complète, parut, nous l'avons diti en trois fois, 1859, 1877, 1883. Le sous-titre de la première série était significatif : PêtUei Épopées, Voici comment le poète concevait son plan : « Kx primer l'humanité dans une espèce d œuvre cyclique, la poindre suceessivoment et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement vers la lumière... Ces poèmes se passent l'un à l'autre le flambeau do la tradition humaine, quasi eursorts. C'est ce flambeau, dont la flamme est le vrai, qui fait l'unité de ce livre... L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbre^ à l'idéal... l'éclosion lente et suprême de la liberté... voilà ce que sera, terminé, ce poèmo dans son ensemble... » (2) Et dans la pièce qui sert d'introduction, la Vision d'où est sorti ce livre, le poète croit voir le mur des siècles,,, « C'est l'épopée humaine, âpre, immense, écroulée. • — Il y a deux choses & considérer dans la Légende des siècles : les Petites Épopées, prises en elles-mêmes ; et Vesprit du poème, la théorie du progrès indélini du genre hunialn, depuis la Terre et le Sacre de la femme, jusqu'à la Trompette du Jugement. On peut dire que tout ce qui est récit historique ou lé^^cndaire, œuvre de reconstitution du passé biblique, du moyen âge, du seizième siècle, des temps modernes, est, sauf quelques longueurs et quelques singulières fautes de goût, d'une beauté tout ù fait originale. Au contraire, les pièces à thèse, philosophiques, religieuses, politiques, utopiques, sont pénibles, confuses, souvent d'une obscurité qui va jusqu'au galimatias. — Les perles do ce trop large écrin sont : la Conscience, Boo: endormi, le Bomancero du Cid, le Mariage de Boland, Aymerillot (3), le Petit Boi de Galice, Eviradnus^ le Travail des captifs, V Aigle du casque, la Bose de V infante, le Retour de l'empereur^ Après la bataille, le Cimetière d'Eylau, les Pauvres Gens. Voilà, peut-être, à quoi se réduiront un jour ces c petites épopées » ; et, dégagées de tout le fatras qui les alourdit, elles seront une des merveilles de la poésie épique au dix-neuvième siècle.

Dans les autres recueils : l'Année ten*ihle, l'Art d^étre grrand-péro> les Chansons des rues et des hois, etc., il y aura encore beaucoup à glaner (4). Mais on peut affirmer que rien n'y révèle de nouvelles beautés. Avec la Légende des siècles, Victor Hugo a vraiment atteint aux limites extrêmes de ses qualités et de ses défauts,

{i) Moreeaux ehùitis, 2* cycle, p. 950.

(2) Légende de» $iècle$, préface de la première série (1859). Voir le jugement de T. Gautier daas son Rapport sur les Progrii de la Poésie française depuis 1830(1867).

(3) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 957.

(4) Morceaux choisis. 1*' cycle, p. 4tl ; 3* cycle, p. (fôl.

Le lyrisme de Victor Hugo. — Si Ton veut essayer de déflnir le lyrisme de Victor Hugo, pour Topposer à celui de Lamartine, il faut constater avant tout ceci : Lamartine représente en perfection une des formes du lyrisme moderne, Texpression spontanée des sentiments intimes, en particulier de Tamour, de la mélancolie et de Tespérance; il y mêle le sentiment de la nature, Victor Hugo ast moins spontané, moins intime, mais plus varié. 11 s*cst défmi lui-même une « âme de cristal m et un « écho sonore ». C'est dire qu'il a reflété, répercuté, multiplié, a orchestré o tous les thèmes lyriques. D'abord, il a chanté successivement toutes les impressions du siècle où il a vécu, depuis la Naissance du dac de Bordeaux jusqu'à V Année terrible; c'est comme l'àme poétique du dix-neuvième siècle qui revit dans ses vers. Puis, tous les sentiments ordinaires et normaux : l'amour légitime, la famille, les enfants, la patrie. Il y a ajouté le tourment philosophique, l'évolution religieuse, l'énigme de la mort et de Tinconnu, la foi dans un avenir de liberté et de progrès. Bref, il est comme l'encyclopédie lyrique de son temps. Voilà pour le fond.

Pour la forme, Victor Hugo n'a pas, comme Lamartine, donné d'un premier jet ses plus beaux chefs-d'œuvre. Son génie s'est dégagé lentement, et il y entre autant de volonté que d'inspiration. 11 se perfeclionnc de jour en jour dans son métier. Semblable a un artiste qui devient peu à peu maître de son pinceau et de sa palette, et qui a le souci d'enrichir et de renouveler sa manière, Hugo, d'année en année, est de plus en plus un voyant et un peintre. Voyant, il l'est par la structure môme de son œil, qui lui fait distinguer, jusque dans les choses banales, des contours, des profondeurs, des nuances. Son imagination s'empare de ce que son œil lui a révélé ; elle le précise, le met au point, et le revêt, pour le peindre, de figures splendides. Par ces figures, elle donne au réel la profondeur et le mystère de la vision; elle donne au rêve et à l'abstrait la solidité et l'éclat du réel. Souvent aussi, cette imagination grossit, enfle, et dénature les choses, au point de fatiguer et de rebuter le lecteur (i).

Si l'on cherche à caractériser l'écrivain et le versificateur chez Hugo, le mot auquel on finit par s'arrêter est celui de virtuose, sans y attacher un sens défavorable. 11 est impossible de posséder plus à fond les ressources et les secrets d*une langue et d'une métrique. Sa grammaire est impeccable; son vocabulaire est d'une étonnante richesse; il a tiré de l'alexandrin, sans le dénaturer jamais, des ressources infinies ; il a usé de tous les rythmes et de toutes les strophes en grand musicien. Il n'a manqué que de sobriété et de mesure. Voilà pourquoi la postérité fera nécessairement un choix dans cette œuvre géniale et immense (2).

(1) Un exercice très utile poar saisir les procédés de Victor Hugo consiste à ramener à Vabstraetioti, à Vidée générale OM à l'a>itfccto/6 telle de ses pièces {Xapoiéon If, Tristesse d'Olympio, le» Pauvret yens, etc.) et d'étudier ensuite au moyen de quelles images, de quels ptocédés, Victor Hugo a donné la vie poétique à ces laits ou à ces sentiments. — Ci. des exemples de cette méthode dans Morceaux choisis, 2* cycle, p- 942.

(â) Sur Victor Hugo dramaturge, cf. p. 769 ; sur Victor Hugo romancier, cl p. 867.

ALFRED DB VIQNY (1797-1863)

Vie et œuvres. — Le comte Alfred de Vigny (dont nous parlons ailleurs comme dramaturge et comme romancier) (1) occupe une place à part dans la poésie romantique. -*- Élevé par une mère cham.ante, aussi distinguée par le cœur que par Tesprit, il se sentit d*abord porté vers la carrière militaire, où s'étaient illustrés son père et ses aïeux. Entré dans Tarmée au moment où l'épopée impériale était close, il ne pouvait avoir, comme officier, que des déceptions. En 18*23, cependant, il partit pour la guerre d*Espagne; mais son régiment, laissé en observation à la frontière, ne prit part à aucun combat. 11 ne rapporta de cette expédition que les vers du Cor^ sur la mort de Roland. Aussi démiss ion na-t-il, en 1827, pour se retirer dans sa « tour d'ivoire ».

Depuis 1820, il s'était mêlé au mouvement romantique ; il avait collaboré au Conservateur littéraire de Victor Hugo. En 1822, il publie son premier recueil. En 1826, il en donne une édition augmentée, sous le titre de Poèmes antiques et modernes. Cet ouvrage comprend trois parties : — l. Le Livre mystique^ composé de Mots6(2), Éloa, le Déluge, Dans Moïse ^ Vigny exprimait la théorie de la fatalité qui s'attache au poète (voir, au chapitre du Drame, Chatterton). Éloa, ou la sœur dçs anges, mystère, est un court poème en trois chants. Un ange, né d'une larme du Christ, Éloa, aime par pitié Satan, et est entraîné par lui dans Tabime. Poésie sereine et hautaine, mais froide. — II. Le Livre antique se subdivise en Antiquité biblique et Antiquité homérique. Pour nous qui connaissons la Légende des siècles et les Poèmes antiques de Leconte de Lisle, il nous semble que ces poèmes {la Fille de Jephté, la Dryade, etc.) sont bien abstraits. — III. Le Livre moderne. Là se trouvent le Cor et la Frégate la Sérieuse. — Vigny, après cette publication, se tourna tout entier vers le roman et vers le théâtre. Il ne donna plus, comme poèmes, que le Mont des Oliviers et la Maison du berger (4) (insérés dans la Revue des Deux-Mondes). Après sa mort seulement parut le livre intitulé les Destinées, et qui comprend, avec les deux pièces que nous venons de nommer, ses plus beaux poèmes : la Colère de Samson, la Mort du loup (5), la Bouteille à la mer, V Esprit pur (6).

La philosophie de Vls:ny. — Vigny est surtout un penseur. De là, une production réduite, qui suppose de longues méditations ; de là, aussi, dans l'expression, moins de facilité que chez Lamartine, moins de virtuosité que chez Victor Hugo. Cette philosophie est un pessimisme hautain, qui mène le poète non pas au

(i)Ci. p.775et86C.

(2) Morceaux choisis, 2» cycle, p. 965.

(3) Morceaux choisis, 1" cycle, p. 449. {i) Morceaux choisis, 2' cycle, p. 96S.

(5) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 9C9

(6) Morceaux choisis, 1" cycle, p. 453.

désespoir ou à la foi, mais au stoïcisme et h la pitié. Le point de départ de es pessimisme est l'isolement doulourcur et humiliant, dans lequel se sent l'homme supérieur ; rhumanllé, dont pourtant il est le guide, ne te comprend pas et ne l'aime pas (Moue). Or, ce n'est pas l'amour qui le consolera : l'amour n'est que trahison {la Colère de Samton). Ce n'est pas non plus la Nature, si accueillante pour Lamartine; la Nature n'est pas une mère, mais une tombe (la Maison du berger). Au moins, l'homme peut-il tourner les yeux vers le ciel î A ses angoisses la Divinité donnet-elle une solution? Non, Dieu est indifférent , et l'homme ne répondra plus que par un froid tilence, Au silence éternel de la Divinité (le Mont des Oliviers). Que l'homme donc se renferme ' dans un stoïcisme farouche.

Comme le loup acculé par les chasseurs, qu'il u meure sans parler » {la Mort du loap). Cependant il peut trouver une diversion à son malheur dans la pitié et dans l'amour pour ses semblables ; il peut aimer la majesté des souffrances humaines (la Maison du berger); il peut lutter avec la nature et en triompher (la Saaaage) ; il peut surtout préparer le progrès pour l'humanité future i qu'il travaille à son œuvre, sans en attendre la récompense actuelle ou le résultat immédiat; si cette uiuvre est vraiment grande, quelque jour elle sera comprise et féconde (la Boaleille à la

U y a de la beauté dans ce pessimisme, et Vigny a su présenter ses idées da:is des u symboles n bien choisis, saisissants par leur simplicité et par leur puissance. Mais enfln, c'est un tyslème. et rien n'est moins favorable i l'inspiration

D'aprii la litfaograpbla de Jean GigODX (tSOa-lSM).

752 L\ UTT^RATURB FBANÇAISh

lyrique, laquelle sort plutôt des contradictions psychologiques et morales du cœur. Et celle indifTcrence superbe à l'égard de la nature prive les sujets de décor, de profondeur, et de ce que les paysagistes et les peintres en général appellent de Vair. Voilà pourquoi Vigny fait plutôt des bas-reliefs que des statues, et des dessins que des tableaux. Mais il lui arrive parfois de formuler, en des vers d'une idéale beauté, les colères ou la résignation de son orgueil: — la Maison du berger^ la Mort du loup et le Mont des Oliviers contiennent quelques-uns des passages les plus parfaits de notre poésie philosophique.

ALFRED DB MUSSBT (1810-1857).

Vie et œuvrei» -^ Né et mort à Paris, Alfred de Musset appactaoalLà une famille qui s'était déjà distinguée dans les letlrcs, et qui comptait parmi ses ancêtres la Cassandrc de Ronsard. Tout jeune, il fréqucnla le Cénacle de l'Arsenal, où 11 fut accueilli comme une sorte d'enfant terrible du romantisme. Sans le vouloir pcul-élre, il en parodia spirituellement les excès dans ses premiers vers : Conleê d'Espagne et dltalie (1830). Vint ensuite le Spectacle dans un fauteuil (1832), comprenant la Coupe et les Lèvres^ A quoi rêvent les jeunes filles, Namouna, — Tous les vers écrits de 18t0 à 1835 formèrent le recueil des Premières Poésies»

A partir de 1835, Musset publie dans la Revue des Deux Mondes ses plus beaux morceaux : les Stances à la Malibran, les Nuits, la Lettre à Lamartine, V Espoir en Dieu, etc., qui forment le recueil des Poésies nouvelles (1836-1852). 11 donnait en même temps des nouvelles, des comédies, un roman autobiographique : la Confession d'un enfant du siècle. Reçu à l'Académie française en 1852, il mourut prématurément en 1857.

Les chefs-d'œuvre de Musset, dans les différents genres lyriques, sont : — Rolla (1833), poème sans composition précise, mais qui contient des morceaux éloquents, quoique un peu gâtés par l'abus de la rhétorique ; les Nuits : la Nuit de mai (1835), la Nuit de décembre (1835), la Nuit d'août (1836), la Nuit d'octobre (1837). Les plus belles sont la première et la dernière :

Nuit de mai : Une passion trahie laisse au cœur du poète la plus cruelle blessure; la Muse, avec qui il dialogue, l'invite à reprendre sa lyre; il ne veut plus chanter; c'est en vain que la Musc énumère tous les thèmes sur lesquels pourrait s'exercer son inspiration; il refuse toujours. Alors la Muse lui dit : Rien ne nous rend si grand qu'une grande douleur... Et : Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. Elle lui rappelle la légende du pélican qui se frappe le cœur pour nourrir ses petits avec son sang... Mais le poète termine par un dernier refus; sa douleur est trop récente (1). — Nuit d'octobre : Le poète semble con-

(1) Mor'reaux choisit, 9* cycle, p. 970.

LA POeSlE LYRIÇUE AU DIX-NBUVIÈMR SIECLE

talé ; il accueille la Muse avec jaie, et U est tout prêt k lui racontar l'iiistoi» do cet amour d'hier, dont il se croit ^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^^ •u H|VI^^^I^^^^I^B|^BI^|

de cette trahison; tl éclate en reproches passionnés. La H use te calme, et lui apprend le prix de ta douleur : L'homme ett an apprenti, la douleur eil ton maîlre ; El nul ne te connaît tant qu'il n'a pat toafferl. Le poÈle se calme par degrés, et part avec la Uusc pour chanter le réveil do la □alui'e. Celte Nuit d'octobre est un véritable drame, chefd'œuvre de compositlou et de psychologie {1).

La Lettre à Lamartine (1836) est une magninque profession de foi spiritualiste (3). Elle se complète par iEipoir en DUu (1838) (3) et le Sonvenir (1641). — Dans les Stancei à la Malibran (1836), Musset pleure la mortd'une grande artiste, qui a donne sa vie pour son art. — Dans le délicieux badiciage intitulé:

Sur trois marches de marbre rose (IttiO) (i), il est étourdissant d'esprit et de virtuosité. — Citons encore : Une Soirée perdue (1840) (5), qui contient un éloge de Molière devenu si justement célèbre; le Saiite{Q); Silvia{l), etc.

Musset n'est qu'à demi romantique. Sans doute, il a écrit les Contes ^Espagne et d'Italie, les Marrons du feu, etc. ; mnis son romant'isme est d'un espiègle plein de talent, qui s'amuse à ramasser l'instrument d'aulrui, et à en jouer

H) MonuaHX ehaUit, t ejrct*, p.l (I) M-, I" cycl«. p. Ml —i3lld.,r p. 716. — (*1 M., »■ ojelo, p- 980. l" cyd; p. MS.

^ D'ipr«i la lilhogrs|ihia d'A<:hill* Doviriii (ISOO-lgST) .

tA UTTÉRATURE FRANÇAISS

pour mystifier le public. Peut-^tre, d'ailleurs, Musset se laissait-il prendre il 90n propre jeu ; peut-élre la Ballade à la lune, ta Coupe et la Lèvres, Rolla, lui paraissaient-ils des chefs-d'œuvre, quand une crise terrible vint le secouer. Alors, adieu la « couleur locale », le pastiche, l'amour de mélodrame, la dcclamalion. «/l/i//>'(Tpp«-(o(Ie caar, c'est là qu'est le génie!» Musset ne pense plus qu'à chnnter son désespoir, ses douleurs, ses souvenirs. Il est devenu le plus grand poète de l'amour sîncâre et trompé. La crise passée, il n'est plus romantique du tout, pas même comme Lamartine, dont il se rapprochait dans (es NuUt, l'Espoir en Dieu et le Souvenir. Il devient un poète presque classique, avant tout spirituel, d'une sensibilité discrète, un héritier de La Fonlaine(l)C't de Marivaux. Il écrit sur le romantisme tes ironiques et cruelles lettres de Dupait et Colonel. Les critiques clasiiquet, comme Nisard, le tirent à eux ; et II est possible qu'un jour on le classe à part, comme un poète tout à fuit indépendant (3),

LES POÈTES SECONDAIRES. — On peut

encore citer quelques poètes lyriques de cette période (18IMS30) : — Casimir Délavigne (1793- 1S43). Nous signalons ailleurs ses drames et ses comédies. Poèlc lyrique, il acquit une grande rcpulalion par ses JHesséniennM (1815-1822), odes politiques inspirées par des actualités (IVateWoo, la De nos la lion du Musée) ou par l'histoire {JeartM d'Arc). Celte poésie, toujours sincère et généreuse, nous paraît aujourd'hui manquer d'envolée et de style. Mais les contemporains plaçaienl C. Dclavigne à côlé de Lamartine. — Bdranger (1780-1857) dut à des ctiansons la populnritc D'*prèi undeaiin d'Eugina Lami et la gloire. LihéraLsousla Restauration, il chaii- (isou-iHW), ^^ 1^^ soldais d^ l'Empire avec émotion et

persifla le pouvoir avec esprit. Ses chansons, qui paraissaient dans les journaux, et couraient les salons et les cafés, formèrent successivement trois i'ecueils, en 1816, 1831 et en 1633. Bien qu'eUes aient buucoup perdu,

" ejrel*, p. 448.

puisque Vallusion en faisait presque tout le prix, quelques-unes survivent à leur succès d'actualité : la Sainte-Alliance , le Vieux drapeaa, la Donne vieille (i), les Hirondelles, le Vieux sergent (2), etc. — Emile Deachampa (1794-1871) a réuni ses principales poésies dans ses Études françaises et étrangères (1828), dont la préface est un excellent document pour l'histoire critique du romantisme (3).

Auguste Brfzeux (1806-1858), le plus distingué de nos «poètes du terroir», a chanté la Bretagne en vers harmonieux ; c'est un disciple de Lamartine, dont il a certaines qualités de fond et de forme. Mais, même dans son meilleur poème, Marie (1836), il ne rappelle que d'assez loin l'auteur de Jocelyn. On lui doit aussi les Bretons (1845), les Histoires poétiques (1855), et une traduction de la Divine Comédie de Dante (1853). — Auguste Barbier (1805-1882). Il y a peu d'exemples dans l'histoire de la poésie, d*une renommée aussi vite conquise et aussi mal soutenue. En 1830, Bai hier publia plusieurs pièces satiriques inspirées par la Révolution de juillet : La curée, le Lion, Quatre-vingt-treize, La popularité, Napoléon, etc.. ; il les réunit en un volume sous le titre de ïambes. Le succès fut immédiat et retentissant. Mais Barbier eut beau publier par la suite d'autres poèmes, le public y resta indifférent, et ne voulut jamais le connaître que comme auteur de ces vers politiques et moraux, d'une venue superbe, d'un accent irrité et éloquent, d*un style nerveux, violent, imagé, dont la hardiesse va parfois jusqu'au cynisme (4).

Victor de Laprade (1812-1883). — Laprade est le plus distingué des imitateurs de Lamartine. S'il n'a pas le même génie, son idéalisme est plus pur et sa morale est plus ferme. Mais il manque de variété, et, dans son œuvre considérable, on retiendra surtout quelques pièces d'un mouvement heureux, et d'une forte pensée, telles que l&Mort d'un chêne, les Hautes cimes, etc. Ses principaux recueils sont : Psyché (1841), Poèmes évangéliques (1852), les Symphonies (1855), etc. On lui doit aussi plusieurs ouvrages en prose, dont les plus originaux sont consacrés à des questions de pédagogie.

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