III. — LE ROMAN RÉALISTE ET NATURALISTE
A la poésie, aux utopies, à la fausse couleur locale, à la psychologie lyrique ou absurde du roman historique, devaient s'opposer la simplicité vou> lue, l'exactitude minutieuse, le pessimisme scientifique du roman réaliste.
Nous avons déjà vu un roman réaliste dans V Adolphe de Benjamin Constant ; les plus illustres représentants du genre sont : Stendhal, Balzac, Mérimée^ Flaubert, les frères de Concourt, A. Daudet, Ém. Zola. La seule énumcralion de oes noms prouve à ceux qui connaissent les œuvres, quelles variétés et quelles contradictions peuvent se ranger sous un même titre.
STENDHAL (1783-1842). — €e pseudonyme désigne Henry Beyle, fils d'un avocat au Parlement de Grenoble, successivement soldat, auditeur au Conseil d'État, consul de France à Civila Vecchia, etc. Homme d'un caractère parfaitement insupportable, aussi prétentieux que vulgaire, affichant le paradoxe en art, en littérature, en politique, en religion, il était doué d'un sens d'observation très aigu. Il sut regarder et pénétrer les hommes, et son réalisme est tout psychologique. C'est à démêler et à noter les secrets motifs de nos actions qu'il s'applique; il en saisit les nuances avec une sûreté qui fait l'admiration des philosophes. Taine a dit de lui : a Nul n'a mieux enseigné à ouvrir les yeux et à regarder. » D'aiUeurs, c'est en son moi, comme Montaigne, qu'il étudie l'àme humaine; être ondoyant et divers, très curieux, il enregistre en lui des impressions qu'il attribue à ses personnages fictifs.
Stendhal publie d'abord des livres de voyages et de critique : Rome, Naples et Florence (1814), Vie de Haydn (18U), Histoire de la peinture en Italie (1817). Puis il^e fait psychologue dans V Amour (1822), critique romantique dans Racine et Shakespeare (1824), « reporter » dans ses Promenades dans Rome (1829). C'est en 1831 qu'il donne son premier roman, le Rouge et le Noir, chronique de 1830. Le titre en est énigmatique, et parait désigner la lutte ou le confiit entre l'esprit révolutionnaire et militaire (le rouge), et l'esprit ecclésiastique (le noir). Le héros du roman, Julien Sorel, est fils d'un paysan, charpentier de son état. L'enfant a été élevé pour devenir prêtre; mais sa vocation n'a rien de réel; il est ambitieux, et par le noir il espère arriver au rouge. Choisi comme précepteur par M. de Rénal, chef du parti ultra dans le département du Poqbs, k Vç^
rières, il se pousse si bien, qu'il obtient une bourse au grand séminaire de Besançon, puis une place de secrétaire à Paris auprès du marquis de la Mole. Alors, il quitte la soutane, et devient lieutenant de hussards. Il va épouser Mlle de la Mole, lorsqu'il apprend que Mme de Rénal, son ancienne bienfaitrice, cherche à le perdre dans l'esprit du marquis. Il part pour Verrières, tire un coup de pistolet sur Mme de Rénal à Téglise, pendant la messe, est arrêté et jugé. L'analyse minutieuse des caractères, en un style ferme et précis, ironique et cruel dans sa froideur, fait tout le prix de ce roman, dont Taclion est peu cohérente.
En 1839, parait la Chartreuse de Parme, dont l'action se passe dans cette Italie qui était devenue la patrie d'adoption de Stendhal. C'est la peinture d*une petite cour italienne en 1815. Le héros, Fabrice, va plutôt cette fois du rougeàu noir, car il commence par être soldat, et il assiste à la bataille de Waterloo (1); puis il revient en Italie, se mêle à toutes sortes d'intrigues et de plaisirs, et finit par entrer dans les ordres.
Stendhal avait écrit : « J'aurai du succès vers 1880. » Il sentait, en effet, combien, au milieu du tintamarre romantique, sa fine psychologie et son ironie à fleur de peau devaient passer inaperçues. Mais il ne croyait pas tout de même si bien dire. Car le stendhalisme est devenu une sorte de snobisme. On ne peut nier, sans doute, la sérieuse et heureuse influerfce de Stendhal sur des critiques comme Tainc et des romanciers comme M. Paul fiourget; mais il ne faudrait pas exagérer, — et l'on exagère.
HONORÉ DE BALZAC (4799-1850). — D'abord clerc d'avoué, puis clerc de notaire, Balzac fut entraîné par une vocation irrésistible vers la littérature. Il commença par écrire d'absurdes romans d'aventures, puis il se fit imprimeur, fut obligé de liquider son fonds en 1827, et se trouva dès ce moment tellement endetté que, malgré un labeur héroïque, il n'arriva jamais à se libérer. Sa moyenne de travail était de quatorze heures par jour. Il ne dormait guère que de 7 heures du soir à 1 heure du matin ; il buvait sans cesse ou mâchait du café pour se tenir éveillé. La correction de ses épreuves lui prenait plus de temps encore que la rédaction de son roman ; car, ce roman, il l'augmentait, il le surchargeait, il l'étouftait par les additions écrites aux immenses marges de ses huit ou dix épreuves successives. Homme candide, exultant d'un orgueil naïf qui désarme, vivant avec ses héros imaginaires, il était aussi « chimérique » dans sa vie pratique que réaliste dans ses romans. Il avait fréquemment, pourpayer ses dettes, des idées dont Tcxéculion le ruinait un peu plus. Il mourut à la peine, âgé de cinquante et un ans ; il venait d'épouser la comtesse Hanska, qu'il aimait de loin depuis seize ans, et avec laquelle il a échangé d'admirables lettres.
Laissons de côté ses nombreux romans de début, pour ne nous occuper que
{i) Morceaux c?wisi8t 2* cyele, p. 1299
a considérable composée de 1899 h 18S0, qu'il a intilulce lui-më Comédie humaine, et qu'il a subdivi.tée eii Seènei de la vie privée, Scrnc vie de province. Scènes de la vie parisienne, Études ptiilatophiques, olc. Les i les plus remarquables sont : Eugénie Grandet, le Lys dans la vallée, le pi riot, la Coasiite Belle, le Couitn Pons, les Cliouans, te Médecin de campagne, les Paysans, la Peau dechagtin, la Recherche de l'absolu.
Bien que ces romans ne soient pas les épisodes d'une même histoire, Balzac y fait cependant revenir souvent les mêmes types :
Eugène de RasUgnac, le jeune arriviste; des financiers comme le baron de Nucingen, Fraisier, Gobseck ; le parvenu Philippe Bridau; le journaliste Lucien de Rubempré; le médecin Horace Bianchon ; le forçat évadé Vautrin, etc. Parmi ses plus belles créations, il faut citer Grandet, l'avare ; le cousin Pons, le collectionneur fanatique ; Goriot, type renouvelé du père faible, qui s'est dépouillé de tout pour ses enfants, et qui meurt sur un grabat; (Jésar Biroltcau , parfumeur, type (lu grand négociant do 18i0 ; l'illustre rTaudissart.tecornnii.s voyageur; Balthazar ClaS venleur; Mme de Mortsaiif, la femme héroïque; Mme de Nucingen, la i dame vanilcusc et dépcrsière..., etc. Balzac excelle à donner la vie aux me figures ; c'est tout un caractère que la maman Vauquer qui tient la j où loge le père Goriot (I).
Balzac est pcul-étrc, avec Molière, osons dire avec Shakespeare lui-mé plus grand « créateur d'ilnies o. Tous ces personnages, il semble les uvo
iH Uoulinger (ISO
(1) Morceaux et
). M7 ; 2- cycl», p. 13OT,
dans leur milieu propre, bdlcl princier ou bouge inrcct, boulevard mondain oa ruella sinistre, avec leur costume, leurs gestes ; ce n'est même pas du portrùl, c'est do la photograpliio animée et colonie. 11 les a entendus parler, chacun ■*« son accent, son styic, ce style, qui est « de l'iiomme mi^mc», ses locutions et îmogcs caractéristiques. Ko accent provincial ou étranger. Il nous reste, de la lecture de SCS romans, le souvenir précis et comme l'obsession d'un certain nombre d'individus avec lesquels nous avons vécu ; et nous ne les oublieroiu pas. Or, c'est vraiment chei Balzac un don de génie, loul à fait étrange, que cette faculté d'observation et de notation. Car il avait, relativement, beaucoup moiai vu le inonde que Dumas, George Sand ou Hugo. Mail tel vit dans la société qui n'y voit rien et n'en retient rit'n ; à tel autre, un regani r.-ipide, intermittent, furtif, lai.ssc des visions netles cl d'incITaçablcs empreintes.
D'un autre ctMé, que l'un critique, si l'on veut, lu coiislruclion des romans di' Balzac. Les intrigues en sont parfois maladroites et mélodramatiques. Mais pour qui les envisage au point de vue du développement des coraclércs, ellis sont parfaites ; car Balzac, comme Molière, n'est préoccupé, scinblc-t-il, que d'une chose: unicner les situations nécessaires à la <i mise en valeur u successive de toutes les parties de ses persoiniages. Il les fait passer par une série de réadioas, deslinécs ii solliciter et ii séparer tous les cléments simples de ce» corps com[)osés.
k Cumédie Humain-
Qu'iiu ...
D-apré,
e lithographie da Plat,
Quand Baliac décrit, analyse, ou fait parler, il est excellent écrivain :
.voit.
LE ROMAN AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE SîS
on entend ; ce n'est pas du Balzac, c'est la vie. Où il est moins bon, c'est lorsqu'il développe SCS idées sociales, morales, littéraires, en son propre nom. Alors il s'embarrasse, il reste pris dans ses phrases, il fait de Fesprit ou de l'éloquence. Balzac essaya du théâtre. Nous avons dit un mot ailleurs de ses tentatives inl pressantes, en particulier de Mercadet (i).
MÉRIMÉE (1803-1870). — A Tœuvre grandiose et toulTùe de Balzac, il faut opposer celle de Mérimée, qui se distingue, en plein romantisme, par une recherche excessive de la concision et de la froide réalité. Prosper Mérimée commença par mystifier les romantiques en publiant son Tfieâtre de Clara Gazul (1825) dont nous avons parlé plus haut (2), et la Gazla^ prétendu choix de poésies illyriques (1827). Il avait ensuite « travaillé » dans le genre du roman historique, à la Vigny, et donné sa Chronique du règne de Charles IX (1829), qui n'est pas le meilleur de ses ouvrages. Puis il publie (de 1829 à 1840) à la Revue des Deux Mondes et à la Revue de Paris une série de nouvelles dont les plus célèbre^ sont : V Enlèvement de la redoute y la Partie de- trictrac ^ la Vénus d'Hic ^ Matteo Falcône. Ce sont encore des nouvelles, mais de plus longue haleine, que Colomba (1840) et Carmen (1847) (3).
Colomba réunit toutes les qualités de précision et de sobriété de Mérimée, avec quelque chose de plus, qu'il obtient rarement, parce quMl l'évite de parti pris : un certain degré de chaleur et de passion, qui sort du sujet lui-môme. C'est une histoire de vendetta corse. Colomba est la fille du colonel délia Rebbia, assassiné, croit-elle, par Barricini, chef d'une famille rivale. Orso, frère de Colomba, officier dans les chasseurs de la garde, et mis en demi-solde, regagne la Corse; sur le même bateau, ont pris passage un colonel anglais, Lord Nelvil, et sa fille Miss Lydia. Orso s'éprend de Lydia, qui occupe uniquement sa pensée. Mais à peine est-il débarqué que Colomba le ramène à son devoir, la vengeance de son père. Orso tue les deux fils du vieux Barricini, qui avaient essayé de le tuer luimême par surprise... Orso finit par épouser Miss Lydia Nelvil. Ce court roman est un véritable chef-d'œuvre de composition, d'analyse morale et de style (4).
GUSTAVE FLAUBERT (1821-1880). — Fils d'un chirurgien de Fhôpltal de Rouen, Gustave Flaubert a peut-être hérité de son père un certain tour d'esprit scientifique, et ce sang-froid avec lequel il analyse les pires états d'âme. Indépendant par sa situation de fortune, il fit quelques beaux voyages, avec son ami Maxime du Camp, en Grèce, en Syrie, en Egypte; puis il se fixa dans sa maison de campagne de Croisset, où il écrivit la plupart de ses romans.
(l)Cf. p. 849.
(2) Cf. p. 766.
(3) Morceaux choisis^ V* cycle, p. 549 ; 8* cycle p. 1320.
(4) Mérimée a d'autres titres à notre reconnaittsance. Il a le premier, ou rnn des premiers, acclimaté en France la littérature russe. Inspecteur des beaux-arts, il a contribué plus qu'aucun autre à nous conserver, en les faisant classer comme monuments historiques, les plus beaux restes dû moyen âge. (Voir Ici notice do M. II. Lion, on tôte des Pages choisies de Mériméi.. Colin.)
LA LITTÉRATURR FliASÇAISE
Madame Bovary , pabhée dans la /)«tiue de Paris en 1657, eat l'histoire tria simple et très navrante d'une femme incomprise, scnlimentalc et criminelle, qui finit par s'empoisonner. Son mari, Charles Rovary, est un médiocre sire, dont l'insîgniflancc est analysée minutieusement. Le phnrmacien Homais ed devenu le type légendaire de l'anticléricalisme Iraurgeois. Ces êtres d'une vérité (elle, qu'on est étonné de leur trouver à la fois si peu de caractère et tant de relief, se meuvent à travers des descriptions qui donnent l'illusion de la vie, telles que la noce daiu la ferme du pire Eoaaalt, le comice agricole (fYonville, la mort d'Emma Bovary et ton enterrement, elc- Quant aux autres personnages, ils appartiennent tous k celle moyenne de l'humanité dans laquelle le réalisme de Flaubert se platt exclusivement (1).
Mais Flaubert qui s'était montré réaliste absolu dans Madame Bovary, écrivit ensuite un roman historique, archéologique et exotique:
Salammbô (1862). Le cadre, magnifique, est formé par la Carthage des guerres puniques et par le pays environnant, où se déroule U révolte des mercensirei d'Ilamiicar. L'inlriguc, assez lAcbe, est l'amour de Matho, le chef lybien, pour Salammbô, fille d'Ilamiicar. La lecture de ce roman, d'une intense et éblouissante exactitude archéologique, enchante d'abord, et fatigue vile. D'ailleiirs, l'impassibilité, qui sied à des sujets modernes et vulgaires comme Madame Bovary, devient, dans Salammbô, un parti pris de brutalité choquante (2).
L'Éducation sentimentale (1869) nous ramène au réalisme, à l'observation à 11 fois pénclranle et indilTérentc des mœurs bourgeoises et aristocratiques. Le) personnages choisis par Flaubert (car c'est là l'inévitable contradiction du réalisme : il choisit) sont, comme Charles Bovary, plusou moins losigniOant^ ; leur
D'tprèi
" cjole, p. 5«3i Vejda,
sottise même eit médiocre. On eo est & regretter que Flaubert u loit donn''. tant de mal pour écrire si bien un livre si ennuyeux.
; C'est que déjà son réalisme tournait à la monomanie maladlTe ; on le vit bien quand parut après sa mort (en 1881) le premier volume de Bouvard el Pécuchet, ouvrage qu'il avait, heureusement, laissé inachevé.
Deux plats imbéciles font connaissance, et, amalgamant leur nullité, se livrent, en collaboration, k l'agriculture, au Jardinage, puis passent en revue toutes lesconnaias ances h u mainea .
Devant celte analyse si consciencieuse de la bêtise, c'est l'auteur que l'on finit par prendre en pitié.
Danslegenreromantique, Flaubert avait encore donné la Tentation de lainl Antoine (1874).
Flaubert restera surtout comme un grand écrivain, au sens technique du mol.
U a laborieusement CODStxuît d'impeccables phrases.
«IULES (1830-18T0) et EDMOND (1892-1896) DE OONCOURT, ont
écrit en collaboration un certain nombre de romans, dont le meilleur est Benée Uauperin. Ils ont noté, avec une fldclité scrupuleuse et superficielle, leurs impreuions; ils ont cberutié & mettre en œuvre des documenta hamaint. Leur style a de la couleur et de l'originalité ; il ne manque que de naturel. Leurs études de critique d'art et d'histoire, Bur le dix-huitième siècle et sur la Révolution, sont à la fois curieuses et exaspérantes par leur minutie. Leur tournai (8 vol.) est un ramassis d'anecdotes ou plutôt de potins sur les écrivains du XIX* siècle : c'est « la critique che» la portière ■.
D'iprè* usa photographia deSarton;
ALPHONSE DAUDET (1840-1897) est aussi un réaliste ; mais il arimagination romanesque et crée d'amusantes intrigues. Son œil, contrairement à celui de Flaubert, aperçoit de préférence le pittoresque, la couleur, la vibration des lumières^ les silhouettes originales ; et surtout il possède à la fois une exquise sensibilité et un esprit vif et piquant. Ce sont des chefs-d'œuvre d'observation et de poésie que le Petit Chose (1868), Jack (1876), le Nabab (1879> Daudet a créé le type de Tartarin, dont /Varna Roumestan {iSSO) est l'héritier. Nul n'a su, comme lui, enfermer dans de courtes nouvelles, un tableau, une situation, un sentiment ; il a donné à la prose l'éclat et la solidité de la poésie, dans ces riens qui s'intitulent : la Chèvre de M, Seguin^ les Vieux^ le Sous-Préfet aux champs, VÉlixir du P. Gaucher. Il est moins réaliste qu* impressionniste. C'est notre Dickens (1).
EMILE ZOLA (1840-1902). — Comme Balzac avait écrit la Comédie humaine, Emile Zola voulut construire une œuvre d'ensemble, et raconter en plusieurs volumes l'histoire d'une famille sous le second Empire, les Rougon-Macquart. Sa prétention est non plus d'étudier l'homme abstrait, métaphysique, moral, d'après une méthode philosophique ou artistique, mais de replacer l'individu au milieu des lois d'hérédité, des déformations, etc., que nous révèle la science. C'est le roman expérimental, en prenant ce mot dans le sens où l'entendait un Claude Bernard ou un Taine. D'ailleurs, Zola n'a rien du naturalisme indifférent de Flaubert; il définit l'art : « La nature vue à travers un tempérament. »
Dans ses meilleurs romans : VAssommcAr (1877), Germinal (1885), Zola est un artiste d'un talent vigoureux et brutal. S41 n'avait, comme Rabelais, « semé l'ordure dans ses écrits », on serait plus à Taise pour louer la poésie vraiment saisissante en son robuste épanouissement, qui anime telle page de son œuvre. Ce naturaliste a des visions de romantique. La grève de Germinal, Vaccident de chemin de fer de la Bête humaine^ la charge de cavalerie de la Débâcle^ la procession de Lourdes^ unissent à la précision des détails une rare puissance de mouvement et de vie.
GUY DE MAUPASSANT (1850-1893) est remarquable par un don d^observation qui en fait l'égal de Flaubert, et par un style plus souple et plus ferme. Mais il est amoral jusqu'à l'inconscience, et il gâte ses meilleurs livres par un cynisme froid indigne de son grand talent. Ses principaux romans sout : Pierre et Jean (1888), Fort comme la mort (1889). 11 a publié, en outre, une grande quantité de nouvelles.
RDINAND FABRE (1830- 190^2) a consacré presque exclusivement son vigoureux lalent à la peinture des mœurs ecclésiastiques (VAbbé Tigrane, Ma Vocation y etc.).
{L\ âtorceaux choisis, 1" cycle, p. &7ô ; t* cycle, p. 1351.
CE fiOMA.V AU DIX-XEUViàME SiP.CLB
LE ROMAN IDÉAUSTE ET PSYCHOLOQIQUE.
Le roman historique tenait au romantisme par son goût de la couleur locale et des avenlurea cxiravagaiitcs. Le roman idéaliile lui doit son caractère plus personnel et, l'on peut dire, son lyrisme. De plus, il lui emprunte,— et il lui rend libéralement, — ses théories sur le droit à la passion, ses an tilliùses sociales, bref touk's ses ulopies morales : (icorge Sund, dan.
sa première cl sa seconde manière, représente cette forme du rotnan idéaliste.
Puis, le genre s'assagit, et ne mérite plus son titre que par le goût des sujets sentimentaux, le choix des personnagcsdislingués(tussent-ils des paysans), le stjle élégant et poétique.
OEOR6E 8AND(1S04- 1816). — (it'oige Saudestle pseudonyme de Lucile-Aurore Uiipin. Elle passa la plus grande partie de son cnrance à No haut, auprès de sa grand'mi^re, Mme Dupin, fille du célèbre Maurice de Saxe, et veuve du financier Dupin de Francucil. Le père de George Sand, Maurice Dupin, brillant officier de l'armée impériale, mourut d'une chute de cheval en 180fi. La petite orpbeline reçut, dès ses premières années, une impression profonde de cctl« campagne du Berry qu'elle devait si bien chanter plus tard; elle joua avec les petits paysans ; elle eut à Nohant, comme Uhateaubrintid A Combourg, ses heures de rêverie et de désespoir; elle commençait à y griffonner des histoires. De 18IT à 1820, on la mit k l'uris, au couvent des Anglaises. Puis elle revint à Nohant, où elle passa deux années encore il courir, à songer, à écrire, et surlaut h. lire tes
D'après I
philosophes et les poètes. On la maria, en i822, au baron Dudevant. Deux enfants étaient nés de ce mariage, lorsque les deux époux se séparèrent judiciairement. La baronne Dudevant, pour gagner sa vie, vint s'établir à Paris et se mit à écrire des romans. Elle fit son premier livre, Rose et Blanche^ en collaboration avec Jules Sandeau. En 1831, elle publia, en le signant du nom de George Sand, Indiana.
Il faut distinguer quatre périodes dans la production de George Sand : — 1' De 1831 à 1840 environ, elle fit des romans romanesques et romantiques, où Tamour glorifié est en lutte avec les lois et les préjugés : Indiana (1831 ), Valen- Une (1832), Ulia (1834), Mauprat (1837),elc.--2<» De 1840 à 1845 environ, c'est la période des romans socialistes et mystiques, écrits sous Tinfluence des idées de Lamennais et de Pierre Leroux : Spiridion (1840), le Compagnon du Tour de France (1840), Consuelo (1842), le Meunier d'Angibault (1845), etc. — 3* Les Romans champêtres. Déjà, en 1844, George Sand avait publié François Le Champi, Elle donna ensuite : la Mare au diable (1848), la Petite Fadette (1848), les Maîtres Sonneurs (1852). — 4^ Enfin, George Sand revint au roman romanesque et mondain, mais allégé des théories passionnelles et féministes qui caractérisaient ses premiers ouvrages. Elle publia alors les Beaux Messieurs de Bois-Doré (iSSS), le Marquis de Villemer (1860), des Contes^ et sa biographie un peu complaisante. Histoire de ma vie (1).
Tous les romans de George Sand sont animés par un idéalisme où se fondent, dans des proportions diverses selon les époques : Vamour-passion, la philanthropie sentimentale^ la nature. Sa conception de Tamour est exaltée, dangereuse, mais est basée sur ce fait que dans bien des mariages (et le sien était de ceux-là) on a trop songé aux intérêts et pas assez à Tamour. Sans doute, elle pourrait prêcher la résignation et le sacrifice, plutôt que la révolte. Sachons-lui gré, du moins, d*avoir conservé à la passion quelque chose do mystérieux et de divin, qui empêche de la confondre avec le caprice. — Son socialisme humanitaire est plus démodé. Les revendications actuelles des ouvriers et des paysans, ont, de nos jours, un caractère moins sentimental et plus pratique. — Où elle reste supérieure, incomparable parfois, c'est dans la description de la nature. Elle la regarde avec tendresse et ravissement, et loin d*y jeter son orgueilleuse personnalité et de lui prêter son âme, elle se laisse envahir et bercer par Tâme de la nature. Cependant, rien de plus net que ses descriptions de 1* Auvergne et du Berry. L'attendrissement de son cœur ne nuit ni à sa sérénité, ni à sa sûreté d'artiste. Peut-être a-t-elle trop embelli le paysan. Elle n'a fait, du moins, que le simplifier; et elle a trouvé dans la roalitc tous les traits qu'elle idéalise.
Quant à l'art de George Sand, nous ne pouvons qu'adopter ce jugement de M. S. Rochcblave : « Dans cet écrivain de génie, en vain chcrchcrait-on un auteur, il n'existe pas. Ne songez ni n une école, ni à un mailre, ni à un genre;
(l) Morceaux choisin, 1" cycle, p. 5Ô7; 2* cycle, p. iX\H.
c'est une femme qui s'est écoutée vivre, et qui a traduit sa vie dans un langage qu*elle a reçu exprès du ciel pour cet usage. Elle a écrit comme elle respirait. Quoi d*étonnant si elle a créé une parole à son image, si elle a déroulé sans fin à nos regards enchantés la nappe unie et profonde de sa limpide éloquence, entraînant avec elle, comme un beau fleuve pacifique, le reflet de toutes les rives qui se mirent dans son sein (1)? »
JULES 8ANDEAU (1814-1883) a su môler le romanesque à la peinture des mœurs contemporaines dans Mademoiselle de la Seiglière (1848) et Sacs et Parchemins (1851) : ces deux romans ont été mis à la scène, avec la collaboration d'Emile Augier, le premier sous le même titre, le second sous le titre du Gendre de M. Poirier»
OCTAVE FEUILLET (182^1890) a donné: le Roman d'anjeune homme pauvre (1858), VHisloire de Sybille (1862), M. de Camors (1867), Julia de Trécœur (187-2), Honneur d'artiste (1890); et au théâtre : Dalila (1857), Chamillac (1886), sans compter plusieurs petites pièces. — Il choisit toujours ses héros dans le grand monde, qu'il excelle à peindre, sans haine comme sans complaisance. Un peu trop romanesque et sentimental au début, il a montré beaucoup do force, sinon de profondeur, dans M, de Camors et Julia de Trécœur,
ANDRÉ THEURIET (4833-4906) est le peintre des forôts de Frar.ce,qui lui servent de profond et poétique décprpour des intrigues d'un romanesque bourgeois. Ses principaux romans sont : le Mariage de Gérard^ Raymonde, la Maison des deux Barbeaux^ Amour d'antan^ etc.