‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 342 sur 408 · II. — LE ROMAN HISTORIQUE · texte numérisé non relu

II. — LE ROMAN HISTORIQUE

Le roman historique est celui dont les héros, tantôt empruntés à Thistoire, tantôt conventionnels et imaginés de toutes pièces par Tauteur, sont placés dans un cadre historique. Le décor du roman est la description d*une époque particulière, reconstituée plus ou moins d*après les mémoires, les chroniques, les lettres, etc. La couleur locale, comme au théâtre, y domine. Cest donc un genre essentiellement romantique, et qui nous est venu, renouvelé et mis au point, de l'Angleterre. C'est là, en effet, que, de 1814 à 1826, Walter Scott avait publié une série de romans, dont le succès et Tinfluence déterminèrent dans toute l'Europe une prodigieuse floraison d'œuvrcs analogues. Walter Scott excellait à choisir ses cadres et à y adapter ses personnages : Waverley, Ivanhoë, le Monastère, Quentin Durward^ intéressaient les lecteurs à la fois par une intrigue roma* nesque à souhait, armusaute et morale, et par la peinture de l'Ecosse au dixhuitième siècle, de TAngleterre du douzième et du seizième siècle, de la France du quinzième siècle, etc. — A partir de 1840 environ, le roman historique tourne au roman- feuille ton. Alors il tombe dans le socialisme sentimental et dans Tincohérence « à la cavalière ».

ALFRED DE VIGNY (2) publie, en 1826, Cinq-Mars ou une Conjuration sous Louis XI IL Dans V Introduction, il présente une théorie du roman historique, où il revendique les droits du poclc en face des droits de Thistoire. C'est pourquoi il invente, beaucoup plus qu'il ne peint ses personnages : Louis XIII, Cinq- Mars, de Thou, Richelieu. Si ce roman n'avait précédé de quelques . années Marion Delorme, on pourrait croire que Vigny a puisé dans le drame de Victor

(1) Morceaux choisis, V cycle, p. 420.

(2) Sur ViONT poète lyrique, ol. p. 750 ; sur son théAtre, p. 775.

Hugo sa puérile philosophie de Thistoire. Tel qu*il est, ce roman continuera à être lu, pour son style ferme, coloré, tout ensemble pittoresque et sobre.

En 1832, Vigny donne SUUo ou les Diables bleas^ dans lequel Thistoire n'intervient qu'à titre d'exemples. Il s'agit, pour Fauteur, de démontrer une thèse, à savoir que le poète, ou plus généralement V homme de lettres est un incompris, quelle que soit la forme politique de la société où il essaye de vivre : monarchie absolue, monarchie constitulionnelle, république. Les trois exemples sont : Gilbert, Chatterton et André Chénicr. Du second de ces épisodes, Vigny ût en 4835 un beou drame ; le troisième est le plus émouvant, mais Vigny attribue trop légèrement à Marie-Joseph Chénier un rôle odieux. — Le dernier roman d'A, de Vigny, Grandeur et Servitude militaire (4835), est encore une « démonstration », très noble d'ailleurs, et qui fait honneur au soldat-poète. L'histoire n'y apparaît que comme fond de tableau dans les nouvelles destinées à illustrer le livre : Lauretteou le Cachet rouge, la Veillée de Vincennes, la Vie et la Mort du capitaine Renaud ou la Canne de Jonc. C'est, à tous les points de vue, et malgré une solennité quelque peu creuse dans les chapitres de théorie, la meilleure œuvre en prose d'A. de Vigny,

VICTOR HUOO, séduit à la fois par tous les genres (4), écrivît, tout jeune encore, des romans terribles, dont la lecture fait aujourd'hui sourire : Bug-Jargalei Han d'Islande, On peut également négliger le Dernier Jour (f un condamné {iS^9), étude plus pathologique que psychologique, d'un réalisme assez fantaisiste.

Son premier roman digne d'estime est Notre-Dame de Paris (1834). L'intrigue, établie entre des personnages violemment antithétiques, est pénible et peu intéressante en elle-même. Une jeune bohémienne Esméralda, enfant perdue qui doit, au dénouement, retrouver sa mère (grâce à une amulette et à un petit soulier), est aimée du jeune capitaine Phœbus. Elle est poursuivie par la haine du diacre Claude Frollo, et protégée par le difforme Quasimodo, le sonneur de cloches de Notre-Dame. Phœbus est le jeune premier de ce mélodrame, dont Claude Frollo est le traître; Quasimodo en est le bouffon sympathique, réunissant en lui, comme Triboulet, le grotesque du physique au sublime du sentiment. Mais si l'invention et la psychologie de ce roman sont très faibles, Victor Hugo prend sa revanche dans la partie descriptive, où il faut louer beaucoup moins d'ailleurs son exactitude que sa puissance d'imagination. Au livre premier, la Grand'Salle du palais de justice (ch. i), — au livre II, la Place de Grève (ch. Il), — au livre 111, Notre-Dame (ch. i) et Paris à vol d^oiseau (ch. ii), — au livre VII, les Cloches (ch. m), etc., autant de descriptions qui resteront célèbres. Victor Hugo s'y montre le voyant qu'il est en poésie ; tout y prend corps et ftme et grandit jusqu'au symbole étrange et magnifique. Certaines scènes, comme la chute de Claude Frollo (liv. XI, ch. ii), sont d*un réalisme effrayant.

(1) Sur Hugo poète lyriqae, p.74ô; sar ton théâtre, p. 709; sur ion éloquence parlementaire, p. 841.

LA LITTêRATUItB FRANÇAISE

Ln Mitirablet, commencés avant 1850, publiés seulement eo 19S3, sont un* œuvre touCTUe, composite, une râunion de romans plutôt qu'un foman (hisloln du forçat Valjenn et de l'évéque MyricI, hisloire de Fantine, histoire de Cosette, etc.); et d'autre part, c'est une Ihète. Sous t'influence des doctrines humanitaires et socialistes de Cabet et de Proudhon, Hugo plaide la cause de tous

ceux qi

pourrait lui imputer & elle tous les crimesJ Les pages magnifiques abondent dans ce singulier ouvnge : le portrait de Vivique, la faite de Jean Valjean, la deteription du couvent de Béaidictinxê où ett élevée la petite Eoêette et où ■'eti rifagié Jean Vaijean, la baiMlle de Waterloo. (I), etc., maU 11 y a ici tteaucoup moins d*oriBinatUté qM dans Notre-Dame do Paria : c'est, au fond, du Balzac mél de George Sand, et souvent ce o'est plus que de l'Eugène SuS.

Signalons encore Ut Tivvailleun de la mer (I806), où Hugo ae reti-ouve grand poète descriptif, mais avec une exubérance qui gâte ses plusbelles visions. «On saute vingt rcuilk'I^ pour en trouver ta fin. ■ L'histoire de Gilialt et de la pieuvre serait un véritable chef-d'oeuvre, si Hugo ne trouvait spirituel d'écrire au sujet de ce monstre un chapitre d'bisloire noiurelle en slylo apocalyptique, destiné i fairr frémir le lecteur, et qui ressemble à un monologue comique. — En IB69, V Homme qui rit, — en 1873, Quatre-vingt-treize, sont les derniers romans de Victor Hugo. Il y a plus de simpUcilé et de sobriété dans Quatre-vingt-treize, et les caractàies, un peu syslcmaliqucs, y forment une opposition intéressante.

E[i résumé, Victor Hugo, dans tous ses romans, apparaît comme un poète qui, n'étant plus discipline par ln forme du vers, ou par les limites naturelles dos genres, s'épand et ae répand à l'aventure. Il devient le jouet et la victime de sa prodigieus<- iinnginalioii. Il ressemble k un Jleuve déborde, qui ne retrouve plus srs rives ni <a diiLCIion, mais qui, s'il rencontra une YftUée ratsei-

(t)Afore«o«» choiiii. !■ cïcl», p. BSS.

l'a pria une

rie ou une penle rnpide, reprend son roulement majestueux ou se prédpite en étincelante cascade.

ALEXANDRE DUMAS PÈREf 1803-1 870) (1). - Il faudrait plusieurs pages

ns d'Alex.

qu'un prodigieux conteur (2). Son ouvrage le plus populaire est: les Trois ilotisquetai' f«(1844),oùd'Arlagnan, Athos, PorlhosetAramis, représentent, d'une façon assex

assezjusle.quatre tempéraments dincrents ; leurs valels, appropriés chacun à son mattre, les complètent. Les quatre amis sont mêlés à l'hisloiredeRicliclieu et de M.nzarin, histoire aussi peu exacte que possible, mais vive et pittoresque. — Dans Vingt Ans après {i»iS), Di

nous promène, avec les mêmes personnages, en Angleterre, où nous assistons h la mort de Charles I", puis il nous ramène Ji Paris, en pleine Fronde. — Le succès des ISougquetairet n'étant pas encore épuisé, Dumas en tire U Vicomte de Bragelonne (1847), où apparaît la figure mélan-

(l}SurlelhMtn

)>■■ OiunoM. — Litt. Illuitréa.

oolique de Mlle de la Vallière. — Citons encore Monte-Cristo (1845), le Chevalier de Maison-Rouge (1848), etc. — A la condition de ne chercher dans Alex. Dumas ni histoire, ni psychologie, et de le lire pour a passer le temps », on est vraiment amusé par cette verve intarissable» qui rappelle celle de La Galprenède au dix-septième siècle. Dumas père eut de nombreux collaborateurs, qui Taidaient, soit pour Tinvention, soit pour la rédaction, k suffire aux exigences des éditeurs et des journaux. Le plus distingué d'entre eux fut Auguste Maquet,

Il faut encore rattacher au roman historique le Capitaine Fracasse, de Théophile Gautier (1863), histoire d'une troupe de comédiens de province. L*ouvrage vaut surtout par de célèbres descriptions : le château de la misère, etc.

Ijê roman-feuilleton* — G*est vers 1840 que les journaux commencent à publier par fragments quotidiens de grands romans, plus ou moins historiques, fantaisistes, socialistes et moraux. Jusqu'alors, le feuilleton du journal, ou a rez-de-chaussée » de la première feuille, était réservé à la critique dramatique, aux variétés littéraires, aux éphéméridcs, aux jeux d*e$prit et charades, etc. En 1841, le Journal des Débats tenta le premier de donner un roman découpé en feuilletons : ce fut un ouvrage de Frédéric Soulié, les Mémoires da diable ; — en 1842, parurent dans le même journal les Mystères de- Paris, d'Eugène Sué.

Le public mordit à plein à cet hameçon d'un nouveau genre. On faisait queue chaque jour aux bureaux des Débais, pour avoir, au sortir de la presse, la saite du feuilleton. L'auteur des Mystère» de Paris recevait des lettres suppliantes, qui le priaient de mettre un terme aux souffrances de son héroïne, de déma»quer les imposteurs et de chAtier les coupables. Ne dit-on pas aussi qu'Eugène Sue, ayant été mis en prison pour n'avoir pas monté sa garde, menaça d*interromprc son feuilleton, et que le maréchal Soult, lecteur enragé des Mystères, s'empressa de le faire remettre en liberté? D'ailleurs, Eugène Sud gagnait une fortune à ce métier. — Dumas père n çvint bientôt le fournisseur le plus fécond des journaux. Monte-Cristo parut dans le Constitutionnel, la Reine Margot dans la Presse, etc. Après eux, les Ponson du Terrail, les Pani Féval, les Erekmann-Chatrian, continué i^cnt à fabriquer, non sans imagination, une quantité prodigieuse de romans, écrits le plus souvent au jour le jour.'Et ils ont des successeurs.

11 résulta, de ce mode de publication fragmentaire, certains procédés de compo* sitionetdestyloqui s'expliquent parla nécessité de tenir en haleine un public à la fois exigeant et naïf. E. Sue et Dumas poussèrent jusqu'au génie l'art de piquer et de soutenir la curiosité sans jamais la satisfaire complètement, et de croiser de multiples intrigues qui s'embrouillent et se débrouillent avec une savante lenteur.

On voit aussi ce que l'/iis^oirepeut devenir dans un genre ainsi traité. Elle ne

fournit plus guère que des noms, des lieux et des costumes. — Quant au style, il prend an caractère de vivacité spécieuse, de fausse rapidité dans la description et dans le dialogue. On peut dire que le roman-feuilleton a perdu le roman historique, genre qui commence par une œuvre de haute littérature, Cinq- Mars, pour finir par Roeambole, Cependant, c'est au genre historique, mais renouvelé par la méthode réaliste, qu'appartient la Salammbô de G. Flaubert.

Page 1