I. — DU ONZIÈME AU QUATORZIÈME SIÈCLE DRAMES LITURGIQUES ET MIRACLES
Lt Drame Hturi^lque. — « On peut placer la naissance du drame liturgique un peu après Tan mil. En ce temps, Tamour du peuple pour ses églises rajeunies et embellies allait croissant; il ne trouvait jamais ni les fêtes assez nombreuses, ni les offices assez longs. Ne connaissant guère d^autres plaisirs publics, il ne pouvait se rassasier de ceux que rÉglise lui fournissait Cette avidité des fidèles, servie par la complaisance du clergé, naturellement favorable a Fcxcès même de ce goût pieux, ne put être satisfaite que par le développement qui fut donné à la liturgie. Des interpolations non>breuses et de plus en plus considérables servirent à prolonger les offices, et bientôt a les Yarier par Tinlroduction du drame (1)... »
Ces interpolations sont d'abord des tropes, c*est-à-dire de courtes questions, en latin, suivies de courtes réponses, également en latin : le texte est toujours en prose, et simplement liturgique.
Puis on intercale dans la prose sacrée de courtes pièces de vers latins, soit des cantiques chantés par un chœur, soit des morceaux récités par un personnage déterminé. — Enfin, on a des drames véritables mi-français (ou provençaux) mi-latins — sans que Tusage des deux langues et le passage de Tune à l'autre semblent soumis à une règle quelconque.
Principaux drames iiturgiques. — C'est ainsi qu'on eut, à Nocl, le drame des PasteurSf vcrilable mise en scène de rÉvangile, avec la crèche, la Vierge et l'enfant, un ange annonçant la Nativité aux pasteurs, un chœur d'enfants aux voûtes de l'église chantant le GloriOf ut les bergers s'avançant et adorant (onzième siècle).
Le jour de Noël, on représentait aussi le drame de l'Epoux^ ou les Vierges sages et les Vierges folles. Là, on trouve le provençal à coté du latin. L'Evangile (saint Mathieu, XXIV, 1-13) y est découpé en scènes très bien agencées. Au dénouement, les Vierges folles étaient saisies par les démons et précipitées en enfer (onzième siècle).
Les Prophètes du Christ se présentent à nous sous plusieurs formes. La plus ancienne (onzième siècle) est une sorte de commentaire d'un sermon apocryphe de saint Augustin évoquant successivement tous ceux qui ont annoncé la naissance et la mission du Christ : Isale» Jérémie, Daniel, Moïse, David, Habacuc, Siméon, Zacharie, Elisabeth, Jean-Bai>tiste, Virgile, Nabuchodonosor et la Sibylle. Le célébrant récitait ur.e partie du sermon ; à son appel, chacun des prophètes répondait en vers latins. — Au douzième siècle, ce drame se modifla et se surchargea. On y vit Balaam, sur son âncsse ; et l'ânesse parlait ; de là semble être née \^ fêle de Vàne (voyez le chapitre sur la Comédie).
On possède d'autres drames liturgiques sur le Massacre des InnoccnlSt les Saintes Femmes
(1) Petit de Jullevillb, les Mystères, I, 21.
LS THÉÂTRE RELIGIEUX AU hlOYES AGS 'î«
..Il faut ï latUcher
Le drame d'Adam (douzième siËclc). — Voici uno des premières œuvres dr»maliqucs jouées hors de l'église. Elle forme la transilioa entre le drame liturgique du onzième siècle, et les mystères proprement dits. Le texte est en vers Trançais, dialecte auglo-normand; les rubriques (ou explications réservées aux acteurs, probablement des clercs) sont en latin (~2). D'après ces rubriques, le drame se jouait devant la porte de l'église. Le manuscrit contient des explications très détaillées sur le décor, les costumes, les entrées et les sorties, le jeu
RepréseatA à VaCeacieoDes sd 1547.
lyapréÈuna miniature contemporaine: • Hnborl CaiHaani. painclrs, t psinct [as hislDiras tur
chacune iournâe de ce libvTB, comme Buaii il lut joueur audicl mialtre. •
des acteurs. C'est une pièce qu'il est possible de reconstituer telle qu'elle se jouait au douzième siècle.
Analyse. — Comnie pour les mystires du qulniiâmo siâcle, la scène représente divers lieux : lo paradis, la terre, l'enfer. — La prcmiùra pailio se passe dans lo paradis, hi sont dos rcuillages et do» fruits. Dieu, velu d'une dalmatique, fait comparaîtra devant lui Adam, en tunique rouge, et Eve, an robe blanche, et leur doune des ordres sévère*. Les démans s'échappent de l'enfer, gambadent sur le théiltro et Jusque dans les ran^js des spectateurs, s'approchent du paradis, et Satan y pi^nèlrc. I^n une scène vraiment très liabile, et qui révèle chez cet auteur anonyme du douiième slâcle un précurseur do nos meilleurs écrivains dramatiques, Satan, qui a échoué auprès d'Adam, flatte et séduit È>e. Il eiclte chei elle tour à tour la coquellcrlo, la gourmandise, l'orgueil, le désir de savoir, la jalousie. Puis 11 disparait. Adam surtient, qui gronde sa femme d'avoir écoulé le tentateur. Mais celle-ci, s'approchint de l'arbre, y voit un serpent « construit avec arlet qui s'enroule autour du tronc » ; elle écoute les discours du serpent qui lui parle i l'oreille ; elle cueille une pomme, y goûte et y fait goûter Adam. Aussitôt, tous deux
(Il Od en trouia des laitysas dans Pnir db Jdlkvui-i Itl La maaiMcrit de ce drame a ité ratreuvé A Tours, pu
FIT y. PALD*tai.
reconnaissent leur faute et se lamentent. Dieu apparaît et les chasse du paradis, tout en leur promettant la rédemption.
La scène se passe ensuite sur la terre, au centre du théâtre. Adam et Eve, bêche et râteau en mains, travaillent le sol ; et Satan y jette des épines et de Tivraic. Enfin ils meurent et sont emportés par les diables, qui, de nouveau, gambadent à travers les rangs des spectateurs. — Gain et Abcl apparaissent, vêtus l'un de rouf^c, l'autre de blanc. Après un dialogue. Gain tue son frère ; puis tous deux sont conduits en enfer, mais Abel plus doucement, car il doit en sortir après la rédemption. — Un troisième acte nous montre le défilé des Prophètes qui ont annoncé la naissance du Sauveur, comme dans le drame liturgique indiqué plus haut. Enfin, un sermon en vers clôt la représentation (1).
Au douzième siècle, appartient aussi une Rêdetîipiion, dont nous ne posswlons que des fraguienls, entre autres un prologue en vers où sont indiqués les principaux lieux figurés sur la scène, et qui sont au nombre de treize.
Ainsi, dès cette époque, semble avoir été constitué de toutes pièces le théâtre tel qu'il existe à la fin du quatorzième siècle et dans la première moitié du quiniième siècle. Entre les clercs du douzième siècle qui jouent le drame d'Adam et les Confrères de la Passion, aucune modiOcation essentielle n*a été apportée ni au fond ni à la forme du genre.
Le Jeu de saint Nicolas, par Jean Bodel d*Arras. — Au treizième siècle apptr- %leut cette pièce intéressante, seul modèle d'une littérature dramatique qui dut être féconde, car il n'est pas possible qu'un ouvrage comme celui-là ait été unique en son genre.
Jean Bodel, auteur de la Chanson des Saisnes^ fit représenter son Jeu de saint Nicolas à Arras, probablement au début du treizième siècle, car on date de 120Î le Congé qu'il adressa à ses concitoyens quand, atteint de la lèpre, il fut obligé de se retirer du monde; il serait mort vers 4^05. C'est donc par erreur qu'on a voulu voir dans sa pièce des allusions à la bataille de Mansourah et à Robert d'Artois (4250).
Analyse. — Le théâtre représente h la fois : le palais d'un roi musulman (palais di\isc lui-môme, scmble-t-il, en plusieurs parties, puisqu'il y faut une salle où le roi reçoit ses émirs, un trésor^ une prison), — une plaine où se livrera la bataille, — et une taverne. Par un prologue, nous apprenons que la pièce se joue pour la fête de saint Nicolas. Puis un courrier annonce au roi que son domaine est envahi par les chrétiens; le roi consulte l'idole de Tcrvagant, et envoie son courrier convoquer les émirs et lifjr» troupes. Ce courrier s'arrête, en chemin, dans le cabaret, où ii boit et joue ; il aifrive enfin chez les émirs qui répondent à l'appel de leur souverain.
Cependant, les chrétiens, qui se sont massés dans la plaine, s'exhortent mutuellement à bien combattre pour la déH-nse de leur foi. Après une invocation collective, un seul chrétien, puis un jeune chevalier, prononrent des paroles d'une simplicité vraiment héroïque, qui font songer aux meilleurs passages de Roland. Et l'on chercherait vaine-
(l)()n trouvcrn unu analyse détailléo dans Petit de Jullevillk, iMystcres, 1,81; lire la scèo* «le la tentation U'Kvu linns Motrcuux chutsis, L" cycle, p. 37 ; et dans la Chrestomathie, da M. 1«< ^UDKE, lo dialogue de Gain et Abel, p. 59.
LE THEATRE RELIGIEUX AU MOrE\ AGE
mont dans toute la poÙAlc <lii mfljon ngc uti emploi pi que l'apparilion de l'ange iinilnnl d'abord les cliovalio: ■nnoiiçant qu'ils mourront tous, et iront tous en pt s'accomplit. Kl au-dessus des chrûlions morts, étondus Ycau l'aufco qui les louo ut qui lus console.
A ces tc^nci siiblinioi, en nuccùdcnt d'autres plus viv chrétien a survécu ; les païens l'ont trouvé en prieras di'vanl unu nlnluc (le lalnt i>icoUi. Ils le conduisent au ml, qui, raîll.-inl sa dévotion, veut multro saint ^ikulas ù l'ùprcuvo ; Il fait prociamor par un héraut quu le trésor royal restera ouvert à lous. ganiii scuicmeot par la statue du saint ; lo vieillard est mis eu prison, et l'ange vient lui promettre In conversion de ses persécuteurs.
Nous sumnics do nouveau transportés au cabaret, où des voleurs. Cliquet, Piiiccdéi,
is juste du merveilleux clirolien s 11 Trappcr hardiment, puis leur radis. On se bat. La prédiction laiH la plaine, apparaît de nou-
!s Cl plus familières. Un vieillard
Rasoir, qui jouent et se querelle»
avec la noble poésie des scènes pré le rapportent dans la taverne, oii furieux do la disparition du trésor. '. saint Nicolas apparaît dans la lavei porter l'argant volé. Lo vieillard csl
en argot, font un ctuilrastc des plus pittoresquos iilontcs. Ils Bo rendent au palais, voient le trésor et i boivent tant que l'ivresso les endort. — Lo roi, <ro lo vieillard au bourreau. Ma^. au mémo instant, o aux voleurs ondurtnis el leur ordonne de rap- ■ - ■ ■■ ; tous ses sujet» (1).
Lts Miracles, (fin du treizième clqiiatorzième siècle). — On nppclait d'abord miracles de pelilcs narrations lalinus, puis françaises, où l'on raconte l'interventioa de la Viergo ou des sainU dans bs afrairca huinain<^s. I.c plus célèbre recueil de miracUt est celui de Gaulier de CoincI, mort en 1236, et qui comprend 30.000 vers ; mais on en coniiail plusieurs autres. De trùs bonne heure, les auteurs dramatiques, clercs ou laïques, tirèrent des sujets de cette mine
{i)MaretaHX thaUit, i" c/oU, p. 74.
inépuisable. Les fêtes des saints, patrons de confréries, de villes, d'églises, les réunions des pais Nostre Darnes les anniversaires, etc., furent autant d'occasions d'édifler et d'amuser le peuple, en dramatisant des récits déjà connus de tous (les sermons sont alors très abondants en exemples)^ et qui se prêtaient merveilleusecnent à la peinture pittoresque de tous les milieux et de toutes les classes sociales. Dans cette peinture de mœurs, en effet, réside Tinlérôt tout particulier des miracles. Peu propres à édifier aujourd'hui les croyants d'une piété plus éclairée, ils constituent, avant les farces^ un précieux document historique.
L.e Miracle de Théophile. — Le Miracle de Théophile^ par Rutebouf (1), doit appartenir à la lin du treizième siècle. La pièce est courte, de sept cents vers environ, écrite on pur dialecte do l'Ile-de-France ;. elle se compose d'une série de scènes plutôt juxtaposées que liées. Comparé au Jeu de saint Nicolas^ le Miracle de Théophile est d'un art rudimentaire. ^C'est l'histoire d'uli clerc, Tliéophile, qui, dépouillé de ses biens par un évêque, renie Dieu» et va trouver un magicien, Salaiin ; celui-ci évoque le diable, et Théophile conclut un pacte avec l'enfer ; il livre son âme, pour rentrer en possession de ses richesses. Sept ans après, Théophile se repent et invoque la Vierge» qui arrache à Satan le pacte signé par le clerc infldèle.
Rutcbeuf n'a pas tiré un parti avantageux de cette histoire ; cependant l'entrevue de Satan et de Théophile a quelque valeur par les hésitations de l'homme et les séductions du démon ; la scène du repentir offre également un certain intérêt moral (2).
Lee Miracles de Notre-Dame. — Du quatorzième siècle, nous avons conservé une collection de quarante Miracles de Notre-Dame par personnages. Ces miracles ont été certainement joués dans des puis^ sortes de sur ic les académiques, placées sous la protection de la Vierge, et qui instituaient des concours de poçsie lyrique et des représentations dramatiques. On sait qu'il y avait des puis h Amiens, Afras, Rouen, etc. (3). Ces quarante miracles sont écrits en dialecte de' rilc-dc-France ; c'est évidemment la collection, le répertoire d*un même pui. Les auteurs ont Uré leurs sujets des sources les plus diverses : les miracles de G. de Coinci, ceux de Jcnn Le Marchant, les chansons de geste» les légendes de saints, les romans d'aventures. l'histoire même. Mais toujours le dénouement est produit par l'intervention de la Viorgu, qui apparaît portée par les anges» et remonte au ciel.
Les principaux Miracles de Notre-Dame, qu'il nous semble inutile d'analyser ici, et dont Icii titres peuvent suffire, sont : Berthe^ femme du roi Pépin (tiré de la chanson de geste d'Adenet le roi) ; Robert le Diable (tiré également d'un poème épique) ; la Conversion de Clovis (qui vient peut-être de quelque épopée mérovingienne aujourd'hui perdue) ; voilà pour les sujets historiques. — D'autres sont romanesques, pris par{ois dans la légende des saints, mais souvent semblables à des faits divers criminels, à des eauaes célèbres; presque toutes ces anecdotes, nous l'avuns dit, figurent dans les recueils de miracles sous forme de récits. Exemples : Comment la femme du roi de Portugal tua le sénéchal du roi et sa propre cousine^ dont elle fut condamnée à être brûlée, et Notre-Dame Ven
(1) Sur Rutebeuf, voyez p 86.
(2) Lire dans \9i Chrestomalhie de M. L. Sudre, la prière de Théophile, p. 67.
(3) Selon Petit db Julle ville {Mystères^ 1, 116), le mot pui ou puy signitie non sealement moBtagne (cf. Puy-de-Dôme), mais aussi éminence de toute nature ; on aurait désigné par là Teatradt sur laquelle les concurrents débitaient leurs vers. Selon Q. Paris, ce mot vien Irait da la villa 4b Puy-en-Velay, où les concours do ce genre avaient pris leur origine (Litt. au moyen âge, f lf7)i