LES ORIGINES
'histoire r6dlg6e en latin. — Les premiers roonumenls de notre hUloire nationale sont rédigés en latin. Nous ne les rappelons Ici que pour mémoire, et pour faire connallre brièvement les sources auiquelles ont puisé nos annalistes et nos chroniqueurs.
Grégoire de Tours (D4i-39!i) a laissé une Hutoria Fmncorum, où se trouve le récit des ûvéïiemcuts compris entre les années 397 et 591. 11 a été continué. Jusqu'à l'année 6il, par Frédégaire (mort vers 660 î), à la chronique duquel sont venus s'ajouter divers écrits anonymes, qui nous mènent jusqu'à 768, — Du huilième siècle au onzième, on peut encore citer toute une série de chroniques et d'annales, de saints et de rois, et des récits de croisades. •— Le tout aboutit à la Chronique lie Sainl-Beno(l,klaChn)nique de Saini-Germain-des-Prés, et au treiiiëme siècle, à VHUtoria regum Franeoram.
Llllstolre rédigée en vers français. — Nous n'avons plus la forme originale des premiers poèmes composés sur les Croisades. Q faut attendre la Chronique de VUlehardouin pour lire un récit authentique.
Hais, du douttème siècle, on possède une Conquête de l'Irlande (en 3.500 vers environ); une Vie dt saint Thomat le martyr, en 6.(KK) vers, par Garnier de Pont-Sainte-Uaxence ; une chronique des rois anglo-saxons (l'Eslorie det Angle»), en 6.000 vers, par Geoflïoy Gaymard; et surtout, les deux grands poèmes de Robert Wace: le Brat (histoire des Bretons, auxquels on donne pour héros éponyme Brutus), en 15.000 vers ; et le flou (Hollon, histoire des Normands), en t6.500 vers. Ces deux histoires sont continuées par la Chronique det daet de Nomuautie, en 4S.000 tcts, par Benoit de Sainte-Hore. Enfin, on a retrouvé
récemment la vie de Guillaume le Maréchal, remarquable poème anonyme de 20.000 vers environ (1).
L'histoire en prose française. — Au treizième siècle, Beaudouin VI, comte de Flandre et fulur empereur de Constanlinople, avait fait rédiger une vaste compilation, en prose française, de toutes les chroniques antérieures, sous le titre d^IIistoLre de Beaudouin (le texte en est perdu). — Au début du même siècle, se place la Conquête de Constanlinople y de Villehardouin, sur laquelle nous insisterons plus loin. — Vers la fin du siècle, Tabbé de Saint-Denis, Mathieu de Vendôme, fait exécuter par le moine Primat une traduction en français de toules les chroniques latines antérieures: le premier manuscrit, dédié à Philippe le Hardi, est de 1274. Ce travail fut continué jusqu'à Charles V. Il devient alors nnc* sorte d'histoire officielle qui a pour titre : Grandes Chroniques de Saint-Denis, A partir de Charles V, la rédaction des Grandes Chroniques fut confiée à des laïques, sortes d'historiographes nommés par le roi. La collection complète nous mène jusqu'à ravèncment de Louis XI.
Nous allons étudier séparément les écrivains que l'on a coutume d'appeler les quatre chroniqueurs du moyen âge, et qui sont séparés l'un de l'autre environ par un siècle : Villehardouin est mort en 1213 ; Joinvillc;, en 1317 ; Froissart, en 1410 (?); Commines, en luîl. — Mais de nombreux chroniqueurs prennent place entre ces dates ; nous indiquerons en note les principaux.
IL — VILLEHARDOUIN (1150?-i213).
Vîe. — Georfroy de Villehardouin est né au château do Villehardouin, situé environ à 30 kilomètres Est de Troyes, entre Arcis-sur-Aube et Bar-sur-Aubc. La date exacte de sa naissance est inconnue ; mais elle doit se placer entre les années 1150 et 1164. Tout ce que nous savons de lui, avant son départ pour la Croisade, c'est qu'il fut maréchal de Champagne, à dater de 1191 ; nous n'avons sa biographie que pour les années 1198 à 1207, période embrassée par ses Mémoires. Après 1207, nous trouvons encore quelques mentions de son nom dans des lettres ; mais son fils Érard ayant pris, en 1213, le titre de seigneur de Villehardouin, il faut placer en cette année la mort de Geoffroy, à Messinople.
Villehardouin, en effet, ne devait jamais revoir la France, qu'il quitta en 1198 pour aller négocier à Venise le transport des Croisés en Orient. Tous les détails de cette expédition, nous les connaissons par son livre. Il y apparaît à la fois comme un habile diplomate et comme un brave chevalier. Mais on a souvent exagéré sa naïveté; jamais homme ne fut, dans des circonstances extrêmement difficiles, plus conscient et plus fin, et il ne faut point que Tarchaîsme de son œuvre nous donne le change : il est vraiment peu critique d'attribuer un caractère enfantin à ceux qui parlent une langue encore dans l'enfance.
(1) Sur ce poèmo découvert par M Paul Meyer, cf G Pakis, Litt. au moyen âge, i63.
C'est pendant les dernières années de sa vie, k Messinople, que VillehardouiD a rcdigé SCS Mémoires; et l'on peutaffirmer, nous le venons plus loin, que ce fut moins pour écrire une narration intéressante que pour se justifier d'avoir contribué à faire dévier l'expédition. Le manuscrit fut de tionne licure connu en France et à Venise; on en possède encore cinq copies et une siïième transcrite au quatorzième siècle par un Vénitien. La première édition imprimée est celle de Du Gange (1657) ; la dernière, celle de Nntaiîj de Wailly (1872).
o la Conqut
Analyae de la Conquête de Constantinople. — l.'ouvmeo est divisf.dan» l'édition do Waill], en lit; chn[>ilrcs, !^ub<Ii\ i-^ùa en paragraphes au nuinbre total de aOO. Daiis'lo premier pangrsphc, nous apprenoiin que Kuulqiic, curé de Nuuillj-sur-MarDC, , commence ipri!chcrla Croisailo, en irj8. Au tournoi dlïf ri, un lliH), un grand nombre do chevaliers se croisent, entre autres Tbibauil, comte de Chnmpague, et Loui«, comte do Blols {l'IO). — Viennent ensuite les réuniuiis préliminaires des Croisés, qui, sprÈs do numbreiiïes discussions, te décident pour la voie do mer, et envoient dii commissaires aux Vénitiens : dans cette commission, Geoffroy do Viilchardouin représente le comte de Cbampagnc, et Conon de Béttiune, le comte de Flandre (Beaiidouin IX, qui devait être élu empereur da Constantinople, et mourir en combattant contre les Bulgares en 1206). Le doge Henri Dandolo les reçoit, et discute dans son conseil leurs propositions. Il est convenu que les Vénitiens fourniront des vaisseaux aux Croisés, pour une somme de 85.0U0 marcs d'argent, —environ 6 millions de notre monnaie (11-34). — La convenUon est ratillêo par une asiembl6e publique des VËniliens, dans l'église Saint-Marc ; c'est uno belle scène d'enthouilasme (2S 32) (1). — Il est décidé que l'expédition partira de Venise le 2* juin 1202. Puis les commUsairos champenois regagnent la France, tandis que les Flamands restent en Italie pour y gagner des alliés (3»-34). — Cependant, le chcC da l'expédition, Thibaud de Champagne, est mort. Le commandement est donné 4 Boniface de Montferral. Les Croisés commencent, en juin 1202, à se diriger vers l'Italie. A Venise, le doge Dandolo se croise, avec un grand nombre de ses sujets (3£-6!)>. — Mais l'accord est déji rompu entre les Croisés. Il on est parmi eu( qui, refusant de s'embarquer i Venise, lo sont dlrlgéi vers d'autres ports. Aussi ne~pcut-on plus réunir la somme prévue
'I] MorrtauxehoithiS' cjda, p. B3.
par le contrai ligné précédemment, et doit-on s'engager à en payer le dernier terme par la conquête de Zara, port d'Esclavonie enlevé à la république par le roi de Hongrie, et qu'on restitue aux Vénitiens (70-91).
Les Croisés hivernent à Zara ; là, ils avaient reçu de dangereuses et séduisantes propositions du Jeune Alexis IV, héritier do l'empereur do Constantinople Isaac TAnge, qui, sept ans auparavant, avait été détrôné par son frère. Alexis demandait aux Croisés de le rétablir en son empire ; il les en récompenserait par 200.000 marcs d'argent et un renfort de 10.000 hommes pour leur expédition de Palestine (91-93). — La flotte met & la voile ; des dissensions se produisent encore entre les Croisés; quelques-uns se dirigent sur la Syrie; la flotte flamandoi réunie à Marseille, au lieu de rejoindre l'expédition de Constantinople, va directement en Palestine ; à Corfou, nouveaux débats ; il faut tous les efforts des chefs et toute l'éloquence de Villehardouin, pour empocher l'armée do io diitiKoudre (94-120). — Ils arrivent en vue de Constantinople, dont la beauté les saisit (121-128) ; on campe d'abord en face de la ville, et plusieurs conseils sont tenus pour préparer l'attaque (129- 1&3) (1); — premier siège de Constantinople ; malgré les efforts courageux des Croisés, la ville eût peut-être résisté fort longtemps, si une révolution intérieure n'avait rétabli sur le trône le vieil Isaac, père d'Alexis : celui-ci, escorté de l'armée des Croisés, fait son entrée solennelle à Constantinople (154-194). — Cependant, Alexis, couronné empereur le !•* août 1203, refuse de tenir ses promesses. Les Croisés lui déclarent la guerre. Un nouvel usurpateur, Murzuphle, étrangle Alexis et s'empare du trône. Second assaut de Constantinople; fuite de Murzuphle; les Croisés s'établissent dans la ville (195-232) (2). — II y a deux candidats à l'empire : Beaudouin de Flandre et Boniface de Montferrat ; celui qui ne sera pas nommé aura le gouvernement de l'Asie Mineure et de la Grèce, sous la luxeraineté de l'autre. Beaudouin est élu empereur, et couronné (233-261).
La suite du livre est moins intéressante pour nous, et peut se résumer plus rapidement. Pour soutenir et étendre leur conquête, les Croisés font diverses campagnes contre Murzuphle qui est pris et exécuté, contre les Grecs, et surtout contre les Bulgares, dont l'empereur, Joannis,leur tient tête avec intrépidité (262-353). — Beaudouin est battu à Andrinople, et tué ; son armée est en déroute. Villehardouin a la gloire d'avoir dirigé la pénible retraite de cette armée Jusqu'à Constantinople (354-376). — Le frère de Beaudouin, Henri, d'abord nommé régent, est couronné empereur en 1206 ; Villehardouin reçoit en fief la ville de Messinople ; Boniface de Montferrat est tué, dans une bataille contre les Bulgares (376-500).
Valeur historique de Villehardouin. — Le récit de Villehardouin a toutes les apparences de la plus franche et de la plus naïve narration. Les événements s'y succèdent dans Tordre des dates. L*auteur parle de lui à la troisième pci^ sonne, sans intervenir autrement que par quelques exclamations, ou par des impressions tout extérieures.
Cependant, il est hors de doute que nous nous trouvons ici en présence d'une sorte de plaidoyer, analogue sous certains rapports aux Commentaires de César. Jamais ce chevalier n*eût rédigé ses Mémoires pour le simple et vaniteux plaisir d'apprendre à ses amis de France des événements déjà célèbres : il n'a rien de l'historien de profession, du chroniqueur, du romancier ; on s'en aperçoit bien à son style et au dédain avec lequel il laisse échapper toutes les occasions de décrire ou de peindre. — Mais s'il écrit, c'est pour faire l'apologie d'une expé-
(1) Morceaux cAoitû, 2* cycle, p. 95.
(S) Morctaux choisis. V ojrde, p. 5S.
UHÏSTOÎRE AU MOYEN AGE 4i6
dition, qui, si elle fut brillante, n'en avait pas moins été détournée de son but. Et quel but ! la délivrance du Saint-Sépulcre. A quelle coupable ambition avaient donc obéi ces Croisés qui, partis pour les lieux saints, vont assiéger et prendre Constantinople, s*y établissent, et se taillent des fiefs en Turquie et en Grèce, au lieu d'arroser de leur sang les déserts de Palestine? — Si Ton en croit Villchardouin, le hasard seul en serait la cause. L'argent a manqué, et il a fallu prendre Zara ; puis, on a cru bien faire en acceptant les offres du jeune Alexis ; si celui-ci avait tenu ses promesses, après le premier siège de Constantinople, on faisait voile pour la Terre Sainte, renfdrcé de dix mille alliés... La mauvaise foi d'Alexis a retenu les Croisés, qui ont perdu leur temps et usé leurs forces dans cet empire nouveau.
Un débat fort intéressant s'est élevé, entre plusieurs érudits français et étrangers, sur la véracité de Villchardouin (1). M. Ch.-V. Langlois le résume en ces termes : « Le détournement de la quatrième croisade n'a sûrement pas été produit par une suite d'événements fortuits, comme Villchardouin a voulu le faire croire. Cette opération a été préméditée. Villchardouin a été informé du projet, quoi qu'il en dise, bien avant le commun de l'armée... 11 est donc vrai que le châtelain de Messinople a rusé avec la postérité; il n'a pas voulu assumer devant elle la part de responsabilité qu'il eut certainement dans l'organisation d'une campagne qui avait fait beaucoup de bien aux « hauts hommes » de la croisade, très peu à la cause chrétienne, et dont les résultats paraissaient, au moment môme où il écrivait, déjà compromis. 11 est également vrai qu'une tendance apologétique très marquée vicie les jugements que noire historien a portés sur les adversaires de ses desseins. Ce sont des lâches, des traîtres, des hypocrites... Bref, la Conquête de Constantinople n'a pas été écrite purement et simplement ad narrandum; c'est jusqu'à un certain point un mémoire justificatif (2). »
Valeur littéraire de Vlliehardottln. — On fait tort à Villchardouin, en cherchant à définir son mérite littéraire. Villchardouin, traitant le plus pittoresque des sujets, n'a jamais cherché que la clarté, au sens le plus élevé du mot. La clarté, pour un homme qui sait voir, penser et sentir, c'est l'art suprême de présenter les choses et les jdces dans l'ordre le plus propre à donner au lecteur l'illusion du vrai, du vrai réel, intellectuel et moral. La réalité est souvent confuse, toujours complexe ; par la clarté^ on l'organise, on lui rend son absolue vérité ou son essentielle beauté. — Jamais, chez Villehardquin, Vauteur ne s'interpose. Point de descriptions développées, mais de brèves et vigoureuses touches, qui évoquent tout un tableau. Point d'analyses.de sentiments, mais la notation juste d'une profonde impression, qu'il nous laisse le soia de compléter. — Ce style clair et simple n'est pas sans quelque raideur, mais surtout, il faut
(1) Nom renvoyons, poar cette diaoassion, à la notice sur Villehardouin, dans les Extraits des chroniqueurs firançais^ de G. Paris et Jbanroy (Hachette).
(2) Histoire de la littérature française (Pstit db Julleville, Colin), 1896, t. II,. p. t8Ô.
bien le dire, pour ceuic qui lisent péniblement Tancien français. — n Le livre de Villehardouin, dit Gaston Paris (1), est un des plus anciens monuments de la prose française originale ; il en ouvre la série aussi dignement que fait la Chanson de Roland pour la poésie, et il garde encore de Tâgc précédent quelque chose du ton épique : il fait songer au Roland comme Hérodote rappelle Homère. En le lisant, on croit entendre une voix mâle et naturellement bien timbrée, qui, sans le secours de Tart, arrive à TefTet le plus puissant par sa justesse et sa simplicité môme (!2). »