III. — JOINVILLE
Vie. — Jean, sire de Joinville, est né en 12^24, d*une famille déjà illustre, où la charge de sénéchal de Champagne était héréditaire. Le château de Joinville dominait la petite ville de ce nom, sur le cours de la Marne (3). Jean, qui perdit son père à Tâge de huit ans, fut envoyé de bonne heure à la cour de Thibaud IV de Champagne, où il put s'instruire à la fois de chevalerie, de courtoisie et de gai savoir.
Aux fêtes de Saumur (1241), données en Thonneur du frère de Louis IX, Alphonse, comte de Poitiers, il remplissait les fonctions d*écuyer tranchant.
Armé chevalier en 1245, il se croisa avec Louis IX, en 1248, et ce ne fut pas sans émotion quHl abandonna son beau château et ses deux enfants. Il revint en 1234, après avoir fait vaillamment son devoir de chevalier à Damiette, à Mansourah, et surtout pendant cette triste captivité, qui contribua à resserrer son intimité avec le roi. Toute cette partie de sa vie nous est connue par son livre. Rentré dans son château, il y mena Tcxistence la plus calme, et ne se soucia pas d'accompagner Louis IX dans sa seconde croisade, en 1270. Pendant
(1) G. Paris, Litt. au moyen âge, g 89.
(8) Do Villohandouin à Joinville. — Un siècle à pou près s'écoale entre la mort de Villehardouin ot celle de Joinville, qui esi, après lui, le plus illustre de nos chroniqueurs. Mais, pendant ce siècle, on continue à écrire Tbistoire, et nous devons mentionner quelques noms.
Robert de Çlari nous a laissé, comme Yillehardouin, un récit de la quatrième croisade; il représente, dit G. Paris, Topinion des petite, des « pauvres chevaliers », et il nous donne sur Gonstantinople plus de détails pittoresques que Yillehardouin.
Henri de Yalenciennes avait composé, vers 1210, une chronique rimée sur Henri, snccessear de Beaudouin do Flandre. Nous ne possédons qu'une partie do cette chronique dérimée^ Tel qu'il est, cet ouvrage est un intéressant complément de Yillehardouin et de Robert de Glari.
Pllilippe HonslLés on Honsket, de Tournai, a écrit une histoire générale de la France, depuis... le siège de Troie jusqu'à Tannée 1243, en 31.000 vers. Il est particulièrement intéressant à partir de Philippe-Auguste, comme historien. Mais, pour la période précédonte, il a usé de chansons de geste aujourd'hui perdues, et dont nos érudits recherchent curieusement los traces dans son texte
fiaillanme Qniart, d'Orléans, raconte on 12.000 vers, dans sa Branche des royaux lignages, les événements de IISO à 1306. 11 est remarquable par la précision de ses descriptions militaires.
(3) Joinville est situé dans le département do la Haute-Marne, arrondissement de Yassy. Le obfttean, qui passa successivement aux maisons de Lorraine, de Guise et d'Orléans, lut démoli sous la Révolution. Les chartes de la lamillo de Joinville furent conservées; on verre pins ioÎB quel usage en a fait Natalis de Wailly.
VmSTOIRB AU MOYEN AGE
sa longue vietllessc, il jouit d'une grande nutorilé à la cour de Cliamp.igne et à la cour de France; il Tut charge de plusieurs missions dôlicalcs. qu'il accomplit avec intelligenoc. Lors du procès de canonisation de Louis IX, en 1282, il fut appelé i témoigner; et il assista, eu 1298, atix fôlea célébrées on l'honneur de la biaCiJicaiion du roi, auquel il avait consacre un nulel dans sa chapelle de Joinville. — La tradition veut qu'il ait composé ses Mémoirfs ;i In pritTe de Jeanne de Navarre, femme de Ptiilippe le Bel. Jeanne étant morte ( 1305) avaJil que Joinville eût achevé de rédiger ses souvenirs, celui-ci dédia aon œuvre (1309)
à Loi
Hu
comte de Champagne et roi de Navarre, qui devait devenir roi de France sous le nom de Louis X. — Joinvillc, âgé de quatrevingt-dix ans, accompagna encore Louis X, dans son expédition de l'ian-
dre, en 1815
mourut dans son château, le 24 décembre 1317.
Les manuscrits originaux de JoinvEUe sont perdus; le , , .„ „, , , ,, . .,. . „ .
. * ' JolaviUc, l «pie haute, procbdo immédialemenl le Roi. reconnaiuibla
plus ancien est une i )aa heaucnocoumnoi Au «ecaDd plaa. entre Joiaville el le liai,
copie du quatOr- "'' «pereoi' lo duc do Bntagn«
zièmc siècle, dont la
langue est rajeunie. — La première cdilion imprimée fut celle de Pierre de Rieux (Poitiers, 1547); viennent ensuite les éditions Mcnard (1617)ct Du Cange (1C68). Aujourd'hui, la seule édition correcte est celle do Natalis de Waitly (1868), dont le (exte a été restaura au moyen des chartes du château de JoinviUe.
Analysa da I* Histoire de saint L>ouls. ~- L'ouvrage te compote do 119 chapitre», ■ubdivités en paragrapties au nombre do 769. — Jolnvillo noua aiinonco lul-mËme laa plan: u Lt premièro partie si devisa comment il le gouvonia tout ion tcni leloDc Dieu et lelouc rÉgUte. et au profit do iod règae. La iccond* partis dou livre il parle da h*
granz chevaleries et de ses granz falz d'armes » (§ 2) (1). — Notons dès maintenant, que la première partie ne comprend que 67 paragraphes sur 769.
Joinville cite d'abord des exemples du dévouement de saint Louis (7-16), qui sembleraient mieux placés dans la seconde partie. — Puis, aux {{ 18 et 19, il entame un nouveau préambule, où il annonce encore une fois son plan. — Du { 21 au { 26, Joinville nous parle de Tamour de saint Louis pour la vérité, de sa tempérance, de sa façon de se vêtir. — > II est impossible de trouver aucun ordre dans les anecdotes qtd suivent, et qui sont enregistrées bout à bout, selon le hasard d'une mémoire d'octogénaire. Rappelons les plus célèbres : le dialogue entre saint Louis et Joinville sur le péché mortel (27-28) ; sur l'usage de laver les pieds aux pauvres le jeudi saint (29); la prud'homie (31-32) (2) ; la manière dont on doit se vôtir (36-38) ; le roi rendant la justice, assis sous un chêne, k Vincennes, ou dans son jardin de Paris (67-60) ; sa fermeté envers les évéques (61-64) ; sa loyauté (66-67). — La seconde partie commence par quelques détails sur la naissance et le couronnement du roi (69-70). Joinville conte ensuite les premiers troubles de son règne (71-92) avec force digressions ; aussi dit-il, au § 93 : <( Or revenons à nostre matière ». — Description de la cour plénière tenue à Saumur, en 1241 (93-97). — Bataille de Taillebourg (98-102) et soumission du comte de la Marche qui avait appelé le roi d'Angleterre en France (103-113). — Le roi, à la suite d une maladie, fait vœu de se croiser, en 1244, et Joinville se prépare à le suivre (106-113). Après une digression (histoire d'un clerc qui tua trois sergents du roi, par qui il avait été volé), Joinville, au { 119, commence le récit de la croisade à laquelle il a pris part (3), et le développe, non sans y rattacher bien des souvenirs assez inattendus, jusqu'au ( 666. C'est la partie la moins décousue du livre; Joinville y est sans cesse en scène, pour ainsi dire, et ne parle guère du roi que par rapport à lui. — Au { 667, il semble que nous revenions i la première partie : Joinville nous entretient, Jusqu'au { 730, des vertus privées et politiques du roi : voici de nouveau des détails sur sa toilette, sa sobriété, sa fermeté envers les évêquos, sa Justice, son amour pour la paix, son horreur du blasphème, ses aumônes, ses réformes de police, encore ses aumônes, ses fondations pieuses... Au { 730, Vhistoire reprend : saint Louis se croise pour la seconde foi»^ et Joinville refuse de le suivre. Les détails sur cette croisade sont très brefs, a De la voie que il fist à Thunes (Tunis), écrit Joinville, ne vueil-je riens conter ne dire, pour ce que je n'i fù pas, la merci Dieu 1 ne je ne vueil chose dire ne mettre en mon livre de quoy je ne soie certeins » (738). — Il se contente de nous faire connaître les enseignements que le roi, près de mourir, fit à son fils Philippe (739-764). Puis il nous raconte sa mort (4), dont le récit lui fut rapporté par le comte d'Alençon (766-759). — Suivent quelques détails sur la canonisation de saint Louis et sur un songe de Joinville (760-767).
Comment Joinville composa son Histoire de saint Louis. — A en croire Joinville, ce livre aurait été composé par lui dans son extrême vieillesse, et d*une façon suivie. Au début, il annonce son plan. A la fin, il nous dit: « Je faiz savoir à touz que j*ai céans mis grant partie des faiz nostre saint roy devant dit, que j'ai veu et oy, et grant partie de ses faiz que j^ai trouvez, qui sont en un romanty Icsquiex j'ai fait escrire en cest livre. » Ce romani est une chronique française insérée dans les Chroniques de SainUDenis, et correspond aux paragraphes 740 et 754 du livre de Joinville.
(1) Morceaux choisi» f 2* cycle, p. 9S.
(2) Lire les principales de ces anecdotes dans Af arceaux cîioisis, 2* cycle, pp. 9^108.
(3) Morceaux choisis , 2* cycle, p. 103 ; 1*' cycle, p. 56.
(4) Morceaux c?unsis, 1*' cycle, p. 57.
Hais l'analyse précédente a démontré que VllUtoire de saint Louis manque cssenliellcment de composition et de suite. Elle est furmée de morceaux rapportés, et semble, à deux reprises, finir et recommencer, Gaston Paris a étudié de près cette singulière structure; et dans un article de la nomania (1), puis au tome XXXII de l'Histoire littéraire de la France, il a établi, d'une façon déiiiLitive, les conclusions suivantes : « Le récit de la croisade a dû exister ù part, et constitue de véritables Mémoires, qui n'avaient pas du tout été écrits spécialement en vue de la glorification de saint Louis... Le récit s'attache, en effet, constamment à la personne de Joinville : il nous donne sur ses aventures, sur
ses difficultés, sur
sa manière de vivre, des détails qui n'ont absolument rien à faire avec saint Louis ; celuici n'est jamais l'objet principal de la narration, et elle ne s'occupe de lui que quand Joinville se trouve en sa compagnie. Ce sont donc des souvenirs personnels que le sénéchal avait rassemblés. » Ces Mémoiret , qui comprennent les paragraphes 110 à 666,
auraient été composés par Joinville vers 1272 ; si l'on n'y trouve pas une composition très serrée, du moins dans cette parité la sénilité de l'octogénaire ne se trahit-elle pas. Quand il reprend ses Mémoires pour y ajouter des anecdotes relatives à saint Louis, Joinville rassemble péniblement et sans ordre des souvenirs très disparates, et U bourre la Hn avec des emprunts faits à un romani.
Valeur historique de Joinville. — 11 y a loin de la maîtrise de Villehardouin à la curiosité un peu superficielle de Joinville. Mais celui-ci est unlémoin loyal et candide ; tout ce qu'il a vu, ou entendu, il le rapporte avec ingénuité. Et il sait regarder ; son œil est celui d'un artiste primitif, frappé par les silhouettes, les couleurs, les détails pittoresques de toute sorte. Malheureusement, trop
fi) Jlmunla, I8M, p. SM.
occupe de ces détails, Joinville ne cherche jamais à saisir rensemble. Son récit de la croisade est une succession de petits faits, plutôt amusa/ifs qu'intéressants, de descriptions fragmentées, très naïves, et souvent très obscures (la bataille de Mansourah), de bavardages même, qui interrompent la narration sans Téclaircir. ~ Au total, son portrait de saint Louis a quelque chose de gauche. Peut-être Joinville n'a-t-il pas servi autant qu'on le croit d'ordinaire la mémoire d'un de nos plus grands rois.
Valeur littéraire de Joinville. — Ici, on peut dire pour la première fois dans l'histoire de la littérature française : a On croyait trouver un auteur, et l'on trouve un homme. » Joinville est un prud'homme, un homme distingué d'esprit et de cœur, et qui cause. Ne lisez pas son livre à titre de document historique ; cherchez-y la façon de penser, de sentir, de voir, d'un chevalier du treizième siècle : vous serez séduit et instruit. Si l'on est obligé de faire des réserves sur l'historien, ces défauts mêmes deviennent, chez le causeur, autant de qualités exquises. Nous disions qu'il ne voit que les détails; mais quelle pittoresque lAaïveté dans ce qu'il nous raconte du Nil (187-190), des Bédouins (249-253), du Vieux de la Montagne (451-463)1 II saisit d'un coup d'œil la couleur des bannières (198), les costumes (408), l'aspect et les effets du feu grégeois (206 et 314). Il raconte la bataille de Mansourah comme un chevalier qui, y prenant part, n'a pd en saisir l'ensemble, et rend avec un sincère réalisme tout ce qu'il a vu (Cf. le récit de Waterloo, dans la Chartreuse de Parme, de Stendhal).
A ces qualités de vision^ il joint l'analyse candide de ses sentiments. Il avoue ses faiblesses; il n'aime pas à tremper son vin (25), il ne dédaigne pas la richesse (439) ; il a plus d'horreur de la lèpre que du péché mortel (26-28) ; il est pris de dégoût à l'idée de laver les pieds aux pauvres (29) ; etc. Cette sincérité fait de Joinville un de nos ancêtres les plus sympathiques. Elle donne à son livre un rang exceptionnel parmi les documents humains du passé (1).