SERMENT DE LOUIS LE GERMANIQUE EN LANGUE ROMANE
« Pro Deo amur, et pro Christian poblo et nostro commun salvament, d'ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai co cist meon fradre KarlOf et in adiudha et in cadhuna cosa, si cum om per dreit son fradra salvar dift in o quid il mi altresi fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui meon vol, cist meon fradre Karle in damno sit. »
Traduction française.
« Pour Tamour de Dieu, et pour le commun salut du peuple chrétien et le nôtre, dorénavant (de isla die in avant) autant que Dieu m'en donne savoir et pouvoir, je défendrai (eo, pour ego), mon frère Karle que voici (cist, du latin ecce istam), et par aide (adiudha, du latin adjuiare), et en chaque (cadhuna, du latin qaot una) chose ainsi qu'on doit (dift, débet) par devoir (per dreit) défendre son frère, à la condition qu'il (en ce que, in o quid, o pour hoc), me fasse de même (altresi, de alterum sic, la pareille) ; et avec Lothaire je ne prendrai aucun arrangement qui, par ma volonté, soit au préjudice de mon frère Karle que voici (i). »
Textes des dixième et onzième siècles. — Du dixième siècle, nous avons conservé la Cantilène de sainte Eulalie (découverte à Valenciennes, 1837) en 25 vers assonances ; et la Vie de saint Léger , en 240 vers assonances.
Du onzième siècle, la Vie de saint Alexis, en 265 vers assonances.
Ce dernier texte est particulièrement intéressant, d'abord parce que nous possédons, à côté de l'original du onzième siècle, des remaniements du douzième, du treizième et du quatorzième siècle : on peut suivre d'un manuscrit à l'autre les transformations et les interpolations des arrangeurs, et constater la supériorité de la plus ancienne rédaction. — De plus, la \^e de saint Alexis témoigne d'un véritable talent narratif, et nous prouvé que cet auteur du onzième siècle possédait déjà quelques-unes des qualité? essentielles de la bonne littérature française. Si nous avions le texte authentique de telle ou telle Chanson de geste qu' ne nous est parvenue que remaniée et gâchée, peut-être y constaterions-nous autant de clarté et de sobre vigueur que' dans la Vie de saint Alexis,
Analyse. — En elle-même, cette légende est curieuse : Alexis, fils du comte romain Euphémien, épouse une jeune fille riche et noble. 11 la quitte le jour de son mariage, et se réfugie en Syrie, où il se cache parmi des mendiants. Il revient à Rome, se présente
(1) Morceaux choisis^ 2* c^'cle, p. 1.
iNTRODUCTION
ilDO. On lui donne la permission do vivra 1 rcslD dii-icpt an», en butte aux outrages ilcincntqtio sa famille le reconnaît (1). U t, qui est enseveli on grande pompe
chet aei parent», où h Jeune temme os dam un recoio obscur, sous un escalier, des valets. Enfin, il meurt ; et c'est alor vills de Rome tout enlicre acclame le dan» l'cgiiso Ssint-Bonifacc.
Noua avons conservé un certain nombre d'autres Vies de Saints, qui n'ont pas la mémo valeur, mais qui contiennent de curieux détails sur k's mœurs du temps. On alroutit ainsi aux recueils de contes pieux, tels que les Miracles de UauUer de Coincj (treizième sîècli^). Mois déjà la graiiUe poésie épiiiuu donnait ses plus belles œuvres, cl la Vie de suint Alexis nous a conduits des origines proprement dites aux Chansons de geste.
(I) iSoretauxcl,
■ cycio, p. £-5
r.lIAI'lTHl': l'UKMIKH TABLEAU GÉNÉRAL DU MOYEN AGE.
l'LC MOYEN AQB comprend la période qui ïiL-ti^nd di: H.)!! iSerments de Strasbourg) à i5i5 (aTinement da François I" . — M.ii^ k-s quatorzième cl quiuïiéinu siËclus doivuiu ûtre coii^idcrcs comme uns transition.
2* LA LITTÈRATURe DU MOYEN AQE s'adresse à des auditeurs plulAt qu'à
des lecteurs ; nous ne possédons prtsque jûniai-., sauf pour les Chroniques.
les lexiL's ori^iniiux, mais des remanteinents ; — néLes.'^iié d« les repl.icer à
i luur date historique et dans leur milieu social : — on y trouve dé{i'< [ouïes Ws
qualités de l'eiprit français.
3* LES CLASSES SOCIALES : comment les écrivains les rcpréseiileni. cl i;uelle influence elles oni sur eux. — Le clergâ. T aristocratie, la bourgeoisie et le peuple.
4* L'ENSEIQNEMEPfT : les dcoles primaires, secondaires ; supérieures: les ci>|. lèges, la Sorbonnc, les Univcrsilês ; les projjrammes. — Les manuscrits.
5- LES ARTS ET LES SCIENCES : l'archi lecture art souverain : le roman, le gothique. — Le mouvement seieniiTique, lent mais réel.
6- LES INFLUENCES EXTÉRIEURES viennent modifier ou enrii.hir resprii français : tes Arabes, la conquête de l'Anglaterre par les Normands, les Croisade), le Kidi. la guerre ds Cent ans, les littératures étrangères.
LA LITTÉRATUBE FRANÇAISE
h — GRANDES DIVISIONS DU MOYEN AOE.
ANS l'hisloirc de la Uttératura française, on désigne sous le nom de moyen âge la longue période qui s'élciid de 843 {SermenUde Slroibourg) jusqu'en 1515 environ (avènement de François I") ; encore celte dernière date doit-elle dtrc reportée jusqu'en 1548 pour le théâtre (interdiction des Mystères par le Parlement;. Celte dénomination uniforme, appliquée à plus de six siècles de notre histoire iiltàrairc, est consacrée par la tradition, mais n'en reste pas moins fort discutable.
1" Quelques critiques, entre autres Gaston Paris, ont ciroUngien. prop<i.'té de réserver l'étiqucllc « mofen âge » pour
les neuvième, diïicuie, onzième, douzième et treizième siècles, deSii a 13^8 (avènement des Valois), et de grouper à part le quatorzième, le quinzième et la première moitié du seizième siècle, qui formeraient une sorte de Pré-Henniss'ince (1). Gaston Paris en donne d'ex celleii les raisons(2) :
a) Dès le début du quatorzième siècle, en elTel, la langue française, nous l'avons vu plus haul, subit une modincation organique essentielle : elle perd ses cas, et elle transforme du même coup sa- syntaxe, c'est-à-dire l'ordre dans lequel elle exprime ses pensées ; elle devient tout à fait analyltqae, et pourquoi î sinon parce que l'e.'^prit français sort enfin de ses longs tâtonnements et fonctionne dcllnitivemcnt avec ses qualités nationales : clarté et logique.
b) Les genres se modillont : » D'une pari, la poésie narrative en vers tarit com* plètem^t ; d'autre part, la poésie lyrique revêt des formes toutes nouvelles ; le théâtre prépare sa grande expansion du quinzième siècle ; un genre d'Iiisloire inconnu aux temps précédents apparaît avec Jeun le Del et t'i'oissart (3)... »
3° Cependant, à séparer les quatorzième et quinzième siècles du moyen Age proprement dit, il y a quelques inconvénients.
a) Si pour la langue une période nouvelle s'ouvre réellement au quatorzième siècle, la question des genres est plutôt spécieuse.
Le théâtre, qui parait fournir l'argument le plus positif, se rattache, pour le genre sérieux, bu Mystère d'.\dam {douzième siècle), aux Miracles de Notre- Dame (treizième et quulorzièmc siècles), au Jeu de saint Nienlas de J. Bodel (treizième siècle), et pour le genre comique, aux œuvres d'Adam de la Halle (treizième siècle), et, comme nous le dirons en son lieu, à un répertoire aujourd'hui disparu, mais dont l'existence est inconlcslablc.
TABLEAU CÉNÉItAL DU MOYEN AGE
lïaprêa une miniaturr 'le Pol de T.imhoiirir, peiiilc auar TrÈa i
44 Lk LITTÉRATUnE FRANÇAISE
b) Quant à la poésie lyrique, il n*y a vraiment que des différences de talent à génie entre un Rutebeuf (treizième siècle) et un Villon (un du quinzième.)
c) Sans compter que ni Tesprit général du moyen âge, ni ses croyances, ni SCS méthodes d'enseignement, ni ses mœurs, n*ont essentiellement changé ; il faut attendre les premières années du seizième siècle.
Ainsi, les deux opinions peuvent se soutenir. Nous avons donc cru bien faire, pour faciliter Tusage pratique de ce livre, de conserver la division par genres, dans toute retendue de cette longue suite d'années (842-1515 et 1548 pour le théâtre).
IL — PRINCIPES A SUIVRE DANS L'ÉTUDE DES ŒUVRES LITTÉRAIRES DU MOYEN AQE.
Mais précisément parce qu'on présente chaque genre dans son développement, des origines au seizième siècle, il faut prévenir le lecteur que Tesprit historique doit rester à la base de toutes ses appréciations, et lui bien inculquer, dès le début, quelques principes de critique tout à fait particuliers à l'étude du moyen âge. Nous pouvons les résumer ainsi :
1<^ D'une manière générale, cette littérature ne s*adresse pas à des lecteurs, mçis à des auditeurs. De là certains caractères extérieurs, qui choquent nos yeux : l'abus des mômes formules de transition^ des clichés destinés à évoquer certains personnages ou tableaux de convention, des négligences et des prolixités qui sentent le bavardage, des symétries et des refrains, etc. Pour des gens qui no lisaient pas le texte et qui ne devaient jamais le lire (ce qui, aujourd'hui, n'est même plus le cas du théâtre), ces défauts passaient inaperçus, et étaient nécessaires.
^ Jusqu'au quinzième siècle, et surtout en poésie, presque aucun ouvrage, à l'exception des Mémoires et de certaines Chroniques, n'est original au sens où nous l'entendons aujourd'hui, ni ne peut être considéré comme donnant à sa date des indications exactes sur les mœurs et sur les sentiments des contemporains. Non seulement tout sujet épique, lyrique, satirique, dramatique, est repris de génération en génération (ce qui a lieu dans toutes les littératures et dans tous les siècles) ; mais, pour user d'une comparaison qui rend la chose très sensible, supposez un monument sans cesse refait, où Ton conserve des parties très anciennes, où les styles se juxtaposent et s'amalgament, où la date inscrite parle dernier architecte ne s'applique en réalité qu'à un fronton, à une toiture, ou à un crépissage. Ainsi la Chanson de Roland, dans sa forme du onzième siècle contient peut-être des fragments d'une ou plusieurs rédactions antérieures. Que serace dans telle chanson dont le texte retrouvé est du treizième siècle (1) I De môme
(1) Pour les Chansons de geste^ M faut rectifler en partie cette opinioa, d'apràif Tdg trtvflux réee&U de M. i. Bèdier, doût iioui rénumoDS les cone^utiont page 94.
TABLEAU GÉSÉRAL OU MOYES AGE
Ail eonlra do la lablo nii/ie ie mi Cliarlcs V ayanl à lia < «eotnil la )irisa ita JùruMiem par (itHlnfruy du Eluiiil
ir Cliarled IV et, i
pour les différentes branches du Roman de Renart, pour presque tous les fabliaux^ pour la plupart des Jarccs. Dans toute cette littérature satirique, il y a un fonds de plaisanteries traditionnelles, remontant parfois aux Gallo-Romains et aux Orientaux, faisant allusion à des abus disparus; à ce fonds permanent on ajoute la critique de certains abus actuels; on mélange le tout ; on rhabille les personnages ; et Tauditoire rit d'autant plus que la plaisanterie devient paradoxale. Rions comme lui , mais ne cherchons pas les mœurs du clergé ou des bourgeois dans les fabliaux.
3® Enfin, il faut toujours, si Ton veut en comprendre la partie relative ^ si dif" ficile d*ailleurs à dégager, s'efforcer de replacer une œuvre du moyen âge :
a) Dans la période historique à laquelle appartient la rédaction que nous en possédons : avant les croisades — après les croisades — au treizième siècle, le plus brillant par ses rois, ses Universités, ses arts, et qui peut être considéré comme lé premier de nos grands siècles littéraires et philosophiques, — aux quatorzième et quinzième siècles (guerre de Cent ans, misères et révoltes, querelles religieuses), — à la fin du quinzième et au début du seizième (Louis XI, l'invention de l'imprimerie, la découverte de l'Amérique, les premières guerres d'Italie) ;
b) Dans le milieu social où elle est née, ou pour lequel elle a été écrite : clergé séculier, clergé régulier, chevalerie féodale, clievalerie de cour, magistrature, bourgeoisie parisienne ou provinciale, basoche, jeunesse des écoles, peuple de la ville ou de la campagne. Ainsi, on tiendra compte de tous les éléments qui expliquent le ton et la portée d'un ouvrage. Car il n'y a pas au- moyen âge an publiCj il y en a plusieurs, cl chacun d'eux a sa littérature.
A^ Mais, malgré les profondes différences qui séparent la littérature du moyen âge de celle de la Renaissance et de Tûge classique, on trouve cependant dans la première, quelques-uns des caractères essentiels de la seconde.
a) Les œuvres du moyen âge, épopées, romans, satires, etc., sont déjà composées et écrites pour la société; elles s'adressent à un public^ elles traitent d'idées générales, de sentiments communs, de situations vraisemblables, se proposent un but moral, patriotique, religieux, politique ; créent des types universels plutôt que particuliers.
6) De plus, si ces œuvres manquent de composition au sens classique du mot, ou plutôt de proportions, elles sont bien françaises par leur art de l'intrigue, par la distinction des caractères entre les personnages ; enfin par une langue claire, aisée, trop diffuse sans doute, mais très variée, et qui, des sobres et rudes beautés du Roland à la malice piquante de Pathelin, du charme nonchalant de .loin ville à l'éloquente gravité de Comniines, fait déjîi ses preuves.
Quand on songe que ces trouvères, ces poètes, ces narrateurs, ont eu presque lout à créer, qu'ils se sont placés en face de la réalité pour en tirer des tableaux, des intrigues, des drames, et qu'ils ont dû trouver la forme adéquate de chaque genre, et la langue, et le rythme, on est beaucoup moins choqué par leurs