I. — RABELAIS (I
loErapble. — La biogruphie de Rabelais, longtemps légendaire, et surchargée d'aventures empruntées à SCS plaisantes inventions, parait aujourd'hui dclinilivemcnt établie sur des documents sérieux. Elle ne laisse pas cepcndaut de renrenmer encore quelque! contradictions et quelques parlics obscures.
Frajiçois Rabelais, ne à Chinon en 1490 ou 1495, était le cinquième cnrant d'un petit vigneron, qui s'était peut-élre élablï dans la ville cabaretier ou npolhicah'e,otdont la maison portait, audix-scplïème LETTnK oRsÉK sièclc, l'cnscignc de la Cave peinle. Le père voulut
du XVI' Hiùcie foire de son dcrnicr-né un moine, et le petit François
étudia a l'nbbnye bénédictine de Seuillé, puis au couvi'iil de la Beuumeltc, près d'Angers, chct les Cordcliers. C'est Ift qu'il connut GcolTroy d'Eslissac, devenu plus tard évèque de Maillezats, et qui fui un de ses puissants protecteurs, Geoffroy le fit entrer dans l'abbaye des Cordeliers de Fonlenay-lc^^omte, oii Rabelais rcsia quinze ans et fut ordonné prôlre. En 1Sâ3, Rabelais quitta le couvent de Fontenay-le-Co:'.itc, pour passer à l'abbaye bénédictine de Ligugc : son goût passionné pour l'érudilion et en particulier pour les livres grecs, sa correspondance avec Érasme et Uudé, l'avaient rendu suspect et sans doute inutile dans un ordre de Frira memtianh. Avait-il été mis au cachot après une perquisition dans xa cellulcî s'enfuil-il avec l'ierre Aiuy. jeune religieux passionné, comme lui, pour le yri'c? On ne sait. Toujours est-il qu'il trouvait chez les Bénédictins un milieu pins favorable. Mais il n'y reste pas longtemps. Kn 1335, il prend l'habit de prêtre séculier, et commence à voyager. C'est une période obscuro de sa vie ; nous savons cependant qu'il est alors protégé non seulenient parGeof- Iroy d'Eslissac et Tiraqucau (1), mais aussi par G. du Bellay, seigneur de Langey, qui lui avait fait donner la cure de Souduy, dans tu Perche. On signale le passage de Rabelais it Poitiers, Bourges, Bordeaux, l'oulouse, Avignon, Paris; et, en 1530, on le trouve h Monipellicr, où il étudie la médecine. Ces « voyages d'études » étaient à la mode au seizième siècle ; Rabelais dut aller d'université en université, pour comparer les maîtres et les niélliodes. A Montpellier, il est l'élève de Rondelet, qu'il a peint sous le nom de Itondibilis.
En 1531, Rabelais est à Lyon. Il y exerce déjà la médecine. De novembre Vii^ a la tin de 1533, il est attaché comme médecin au grand hôpital de Lyon,
n itea, lut t
abord «ànAchat d<
r,ABELAts. — LUS comEuns.
aux .ippoîiitcmcnts de 40 livres par ai calei (11! JiMn Mannnli, mûdncîn de l-'crr quciiu. Puis il public, chez le librnin d'Ilippocralc et de Galicii, avec dédi dans sa nouvelle situalioii, Itabclnis
I. II travaille à l'édilion des Épilres médiirc, et H écrit une dédicace laliiie à Tira- Sébastien Gryphe, une traduction latine cacc à deorrroy dTsIissac. On voit que, néglige pas ses a
même épuijue, il publie des aliaannchi, destinés à distraire et à faire rii-e ses malades; il écrit dans la même intention la Panlaijrueline pronosUcation et
B litre : ies Grandes et fl(lo32). (I II s'en est ;sL alors qu'il a
remanie pour un libraire une légende populai Inestiinnblrs Chroniques da grand et énorme géant Garganlw vcttdu plus en un mois, dll-îl, que de Itibles en neuf ans. probablement l'idée d'élargir et de conliuiier celte histoire, et l'on croit pouvoir daler de 1533 le livre II des éditions postérieures (le I" de Pantagruel), et de 1335 le Gargantua qui occupe le livre V', el qui serait une refonte des Grandes et Inestimables Chroniques. ..
n. la Tin de l'année 153!t, le cai-dinal Jean du Bellay passe par Lyon; il prend avec lui Itabelais qu'il emmène à Rome, pcut-circ comme médecin atlacbé à sa maison. Rabelais, toijours avide de savoir et capable de s'assimiler les sciences les plus diverses, s'occupe d'archéologie; son inicnlion est de publier une topographie de la Itomc antique; il commence même des fouilles, encouragé par du Dellay. Mais un italien, Marliaiii, publie précisément en 1334 un ouvrage qui rendait inutile celui que prépare Itabelais ; et celui-ci se contente d'écrire pour Marliani une D'aiirès une psiampa préface en lalici. Itcvcnu à l.yon en niai-s 1534, Rabelais ''" "'' "*'^'''-
est destitué de ses fonctions de médecin a )'iiù|iilal, pour
s'être absenté sans congé. Il repart pour Rome, où il séjourne encore de juillet 1533 à mars 1^36, toujours auprès du cardinal du Uellay. Sa grande préoc' cupntion est alors de faire régulariser sa silualion ecclésiastique; mais il continue à s'intéresser à tout, et ses lettres latines à d'Esiissac contiennent encore des traces de ses dtudcs ai'chéologiques, médicales, botaniques, ctc- Itabelais avait demandé au pape Paul II la permission de rentrer cliez les Uénédictins et d'exercer la médecine. Lé pape, par un induit du 18 janvier 1536, lui accoi-de cette double permission, et la rédige en termes très flatteurs. Après un court séjour à Paris, Rabelais retourne à Montpellier; il y prend coup sur coup le grade de licencié et de docteur en médecine (mai 1537).
En ir>38, Rabelais est nommé, grâce à la protection toujours efiicnce du cardinal du Bellay, chanoine de Saint-Maur-les-Fossés, abbaye bénédictine sécularisée. L'année suivante, il est appelé à Turin par Guillaume du llellay, seigneur de Langcy, devenu gouverneur de cette ville; en 1541, il rentre en France avec G. du Bellay. En 1543, G. du Bellay meurt. Rabelais se remet ù voyager.
Cepcndar\t, en 4543, Rabelais obtient un privilège pour l'impression de son troisième livre (le second de Pantagruel); il semble donc être de nouveau en faveur, car ce troisième livre est très hardi. Mais en 4547, après la mort do l'rançois I'"', après le supplice d*El. Dolel, il se relire prudemment à Metz, où il est médecin de la ville, pour 440 livres par an. De là, il supplie le cardinal du Bellay de le tirer d" affaire. Celui-ci, qui retourne à Rome au commencement de 4548, y appelle Rabelais, qui y reste pendant deux ans, pour la troisième fois. Il revient avec son protecteur en4.Ml, obtient les cures de Meudon et de Saiut-Christophe-du-Jambet, dont il se démet presque aussitôt, public en 4552 le quatrième livre de son ouvrage (troisième de Pantagruel) dédié au cardinal Odet de ChAtillon, et il meurt probablement en avril 4553, sans avoir publié son cinquième livre.
On est singulièrement frappé, en étudiant cette biographie, de Vinstabilité de Rabelais, qui ne séjourne qu un an, deux ans, dans la môme ville. Mais, d*autre part, Rabelais est fidèle à ses j^rolecteurs, et ceux-ci ne Tabandonncnt jamais : Geoffroy d'Estissac et les deux du Bellay apparaissent à tout instant dans .son existence. Malgré les poursuites demandées deux fois par la Sorbonne, contre le Tiers livre et le Quart livrc^ on voit que Rabelais n'a jamais été arrêté, et que la publication de son ouvrage a suivi son cours. Quoi qu*il en soit, cette vie agitée, qui n'est pas sans rapports avec celle d'un Marot, d'un Bonavenlure des Périers, d'un Henri Estienno, reste énigmalique sur plusieurs points.
L'œuvre de Rabelais. — BIblIos:raphIe. — Précisons d'abord, en l'abrégeant la question bibliographique, très importante pour Tintelligence même de l'œuvre : — En 433:2, Rabelais publie à Lyon lesGrandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua. — En 1533, il donne, encore à Lyon, Pantagruely signé Alcokiubas Nasiku (anagramme de François Rabelais). — En 4535, il refond, pour le mettre d'accord avec Pantagruel , le Gargantua^ et publie le texte qui forme, dès lors, le 1®' livre, dont Pantagruel devient le !!•. Ces deux livres sont, ensemble, plusieurs fois réimprimés, avant l'apparition du livre troisième. — En 45i6, le Tiers livre paraît à Paris; il est signé de maître François Rabelais^ docteur en médecine.
En 1547, paraissent deux éditions comprenant les trois livres. — En 4548, le Quart livre est publié à Lyon, incomplet, en onze chapitres; l'édition du Quart /iiTe en soixante-sept chapitres parait en 4552, signée également de MaîtreFran- Vois Rabelais, docteur en médecine. — En 4553, les quatre livres paraissent ensemble. — Rabelais meurt vers 4553. — Le Cinquième livre paraît en 4562 seulement, et sous sa forme complète en 1564. — A partir de 4565, il figure dans toutes les éditions de Rabelais. Mais l'authenticité en est douteuse. Et si l'on songe que le cinquième livre, qui porte pour sous-titre Vile Sonnante, est celui qui contient les passages les plus hardis et les plus souvent cités de Rabelais, il serait à souhaiter que l'on pût établir enfin si, oui ou nouy il en est l'auteur.
- LES CONTEUHS.
dont fauteur
1 manuscrit à ses amis ans après Sa mort ?Esl-i voulu s'abriter sou!
n'est pas résolue,
Eii tout cas, une observation iinporlante ressort de celle bibliographie, c'est que Rabelais, dont la vie active commence en 1S23 pour s'achever en 1553, espace très largement la publication de son ouvrage, dont les dirrûrculcs parties paraissent en 1533, 1533, 13i6 et 1548-53. Dans les années inlermédiaires, que d'études, que de voyages I Ce livre no fut évidemment pour lui qu'une distraction.
Analyse génépal». — D; ■un Prologue, Rabelais inv tun teclcur à chercher, tous boiilTi>Tinerlea, le leiis do pCDséi:. — l.eli\ref" [Oargant\ te cumpoio do bS cliapilrvs :
Gargantua, fils do GrandRous
iiint au motido : h boire! Ibuli Il boit io lait de 17.013 vnclu pour le vOlir, on consacre i clicmise ÏKM) aunci île tuile Cliitclicrault,
ordre de ne le publier, par pruconlruirc, une sorte de pamphlet, de Rabelais. — La question
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chausses 1.106 aunes < blinc. et i sa roba 9.G00 aiinps de velours blou. Après quelques détails plaisants sur son enfance, llabolaisarrive(cb.iui)il'i'ufiluN'ondeGargantua; son père lui donne pour maître n un grand docteur sophiste • Thubal Holo fcme, puis « un autr« vieux tousseui i maîtres de méthodes ; il passe sous remettre au travail, Gar^^antua fait u en cliassant les mouches akuc sa ipicii n'est plus qu'une vaste plaine. \ P.irb
» CUHOSIQIII»
, maître Jobalin Bridé. BienlM, la discipline de Ponocralùs. M
1 voyage i Paris par Orléans ;
!, tous les arbres du pays do Pï Gargantua se diicrtit à prciitl
22r) LA LITTÉRATURE FRANÇAISE
Nolrc-Damo pour les suspendre au cou dosa jument; l'Université lui envoie uno députation, et Junolus du Braj^mnrdo prononce uno burlesque harangue, en latin macaroniquc, pour lui réclamer les cloches (ch. xm). Gargantua consent à les rendre. Rabelais dc>cloppe ensuite (ch. xxi-xxiv) le plan d'éducation de Ponocratès, qui mérite une étude spéciale (1).
Bientôt, la guerre éclate entre Grandgousier et un de ses voisins, le roi Picrochole Les habitants de Lerné, sujets de Picrochole, envahissent le territoire de Grandgousier, et le ravagent sans éprouver de résistance, jusqu'A l'abbaye de Seuillé. Là, les moines épouvantés, s'enferment dans leur chapelle, pendant que l'ennemi pille leur enclos, et font des prières. Mais l'un d'eux, frère Jean des Entonimeures, saisit le bâton de la croix, et assomme les pillards au nombre de 13.622. Cependant, Picrochole continue la guerre; (largautua, rappelé par son père, aidé de Gymnaste, de Eudémon et surtout do frère Jean, défait complètement l'armée do Picrochole. Pour récompenser frère Jean, Gargantua lui fait bâtir l'abbaye de Thélème (ch. lii-lviii), sorte de château magniliquc, sans moines ni religieuses, destiné à recevoir un certain nombre de jeunes gentilshommes et de nobles demoiselles; le règlement est conleim tout entier dans celle formule : /«r ce que voudras. Les journées se passent en divertissements et jeux de toutes sortes Jeunes gens et jeunes filles sortent do l'abbaye pour se marier.
Livre If. — Après uno longue et plaisante généalogie des ancêtres de Gargantua, Rabelais raconte la naissance de son lils Pantagruel. Gargantua est joyeux d'avoir un si bel enfant; mais cette naissance coûte la vie à sa femme Badebec, et il ne sait s'il doit rire ou pleurer (2). Le petit Pantagruel se montre aussi voraco que son père. Quand il est en Age d'étudier, il parcourt les plus célèbres universités : Poitiers, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Avignon, Bourges, Angers, Orléans. 11 cause avec l'écolier limousin qui érorciio si bien le latin, visite à Paris la librairie (bibliothèque) do l'abbaye de Saint- Victor, et reçoit une belle lettre de son père qui l'engage h étudier a%'ec zèle (ch. vin) p). Kniin, épisode décisif pour toute la suite do l'ouvrage, Pantagruel rencontre Panurgc (dont le portrait occupe le ch. xvi). Puis, après plusieurs aventures auxquelles est associe Panurgc, il défait les Dipsodes et les géants.
Livre 111. — Ici commencent (ch. ix) les aventures de Panurgc, qui, ne sachant s'il doit ou non so marier, consulte successivement Pantagruel, la sibylle de Panzoust, le muet Xazdecabro, le poète Raminagrobis, Epistémon (le précepteur do Pantagruel), le magicien lier Trippa (4), frère Jean des Entommeures, le médecin Rondibilis (5), le théologien Trouillugan (6), le Juge Bridoye qui décide des procès en les jouant aux dés, le fou Triboulet, — sans obtenir une réponse affirmative ou négative. Pantagruel et Panurgc se résolvent alors à partir pour consulter l'oracle de la Dive Bouteille. Le livre 111 se termine par la description et par l'énumération des vertus do l'herbe appelée paniagraélion (le chanvre).
Livre IV. — Au port de Thalasse, s'embarquent Pantagruel, Panurgo, frère Jean, Epistémon, Gymnaste, etc. Un des premiers épisodes do co voyage, est celui dM% moulons de Panurge (ch. v-viii); Panurge, insulté par un marchand, Dindenault, qui va vendre des moutons en pays étranger, jure d'en tirer vengeance; il lui achète, après de longs et plaisants débats, un do ses moutons qu'il jette en pleine mer, et tous les moutons sautent à la suite du premier. Dindenault lui-même est entraîné par une de ses bêles qu'il >out retenir, et se noie (7). — On arrive à l'île des Chicanous (ch. xii) ; les chicaiious sont lc>
(1) Ci. p. 224. — Morceaux choisis, 1" cycle, p. 87.
(2) Morceaux choisis, 2* cycic, p. 191.
(3) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 185.
(4) Hcnri-Coroeillo Agrippa, auteur do la Philosophie occulte.
(5) Le docteur Rondelet, professeur de médecine à Montpellier.
(t) Comparer la srène entre Sganarelle et Marphuriu.s, dans le Mariage forcé ds Molièr«. (T) Morceaux choisis, \" cycle, p. 92.
PADELAIS. — LES CONTEVRS. m
huissiers, les sfnjfints, qui reçoivent souvent dos coups de bâton, mais qui on vivent. Les nu\ircs sont assaillis par une terrible tompùte. I^anurge se lamente, tandis que frère Jean se met à la manœuvre et contribue à sauver la flottille. Dès qu'on aborde, Panurgo retrouve tout son courage, et gourmande plaisamment ses compagnons épuisés. — Relâche à l'île de Tapinois, où règne Quaresmeprenant, dont Rabelais nous fait une curieuse anatomie <ch. xxx-\xxi), — puis h l'île Farouche, séjour des Andouilles (ch.wxv-XLu), — à rîlc des Papefigucs (ici, probablement, une satire dos protestants) (ch. lw-xlvi), — h. l'île des Papimanes (satire des catholiques), dont l'évéque Homcnaz reçoit les voyageurs avec enthousiasme (ch. xlviu-liv), — et chez MessircOaster (l'estomac).
Livre V. — Nous abordons à Vite Sonnante (Rome)) et l'auteur énumère les différentes espèces d'oiseaux qui y pullulent, blancs, noirs, gris, rouges, bleus: ctenjaux^ prfalrt'gaax, monngaux^ évt'sgaax^ cardingaux, et papeijaaty « qui est unique en son espèce ». Tous ces oiseaux viennent d'une contrée lointaine nommée Jonrsanspain . Pantaorruel et son compagnon sont admis à voir Papegaut (ch. i'>ni). Les vaisseaux s'arrêtent ensuite à File des Ferrements, où poussent toute* sortes d'armes et d'oui ils (ch. i\) ; — puis au (iuichet, habité par les Chats-fourrés dont Grippe-minaud est l'archiduc (1). Ces chapitres (ch. xi à \\) sont une violente satire des gens de justice. — L'île des Apcdeflcs, satire contre les impôts, et contre ceux qui les perçoivent. — Puis (ch. xviii-wii;, c'est le royaume de l'Kntéléchie, dont la reine est dame Quintessence, iillcule d'Arislote (satire de la Sorbonne et de la scolastique). — Nouvelle satire des moines, dans l'ile habitée par les frères Frcdons jch. xxvi-xxviu;. — Enfin, voici le pays de Lanlcniois, oii se trouve l'oracle de la Dixe Bouteille (ch. xxxi); longue description du temple, de la fontaine (ch. xwu-xlii); Panurgo, initié par la prêtresse Barbue, entend le mol de la bouteille, trinch (ch. xli\). Bacbuc lit dans un livre sacré la (jtosc de ce mol : c est huis.:.
La composition et les caractères. — Iliade grolosquo, suivie d'une Odyssée satirique, Tœuvre de Rabelais est pluliM « successive » que « composée ». Le Gargantua (\^^ livre) est la seule partie qui olTre un commencement, un milieu et une Un; toute ITiisloire de Pantagruel s'en va à la dérive, sans aucun lien nécessaire entre les épisodes, et rien n'empochait l'auteur de retarder jusqu^à un livre VI* ou X° la réponse de la dive bouteille, but de ce voyage incohérent.
L*unité de l'ouvrage, et surtout de la deuxième partie, est donc dans les caractères des personnages, qui, à travers tant d'aventures et de digressions, restent conformes à eux-mêmes. Toutefois, les rapports ci les proportions de ces personnages ne sont pas observés d'une façon continue et logique. Ces géants, Gargantua et Pantagruel, nous sont présentes, pendant leur enfance, comme les héros d'épisodes réellement « gigantesques »; on voit encore Gargantua se comporter en géant dans son voyage à Paris, et Pantagruel quand il passe à Orléans. Mais que Pantagruel rencontre « Técoller limousin », ou Panurge qui est « de stature moyenne », les deux interlocuteurs causent comme vous et moi. Pantagruel s'embarque avec frère Jean et Panurge; et, à partir de ce moment, il n'est plus un géant, on ne sait par quel mystère ? Aucun des habitants des nombreuses lies où il débarque ne fait de réflexions sur sa taille. En cela le livre de Rabelais est bien Inférieur au Gulliver de Swift, où l'auteur ne
(1) Morceaux choisis, 2* cycle, p. 190.
LA LITTÉRATVRE FRAl^ÇAISS
perd jamais de vue la disproportion physique, morale, intcllectueiic de son héros, et en lire les plus heureux traits de satire.
Celle réflexion faite, que valent en eux-mêmes les caractères ? Sont-ils de puissantes incarnations de types humains, et Rabelais est-il un créateur au même titre que les grands romanciers français et étrangers ? — Ses géants sont braves et bons ; mais leur psychologie est bien sommaire; ce sont des ogres bienfaisants. Pantagruel représente même une sorte de modération sceptique et d'indulgence paresseuse qui va jusqu'à l'absence de tout caractère. Quant à Paniugc, « qui avait soixante et trois manières de trouver de l'argent toujours à son besoing, dont la plus honorable et la plus commune estoit par façon de
larrecin furtivement faict, mal- • faisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur s'il en estoit à Paris, au demeurant le meilleur filz du monde (1)... » il est,
selon rétymologie grecque de
y* PRU ^ŒK/ B EN V -T .r • 1
i /S\ ^^^ nom, bon a tout faire, vail-
I mlu ^ lant en paroles et lâche dans
I ^%ùM^(l^ / (i l'action, poltron et cruel ; et il
Jmmv éLxj^ h I l jf J pousse le cynisme des discours
f^^^^^ ^rr^^XT ^^i^(llftiC\l4^ jusqu'aux dernières limites. On
se demande pourquoi le bon Pantagruel consent à accepter pour compagnon, à « aimer toute sa vie », à guider dans ses consultaliQns et dans ses voyages un drôle de cette espèce.
Sans doute, il y a là un contraste comique, imaginé par Rabelais pour faire rire, et nous serions peut-être naïfs d'y chercher un symbole. Enfin, frère Jean, le moine robuste et hardi, est plus sympathique ; si son langage est grossier, son cœur est honnête, et ses rudes propos sont moins inquiétants que les gentillesses de Panurge. — M. Ém. Faguet explique ces trois personnages (trois, en comptant les géants pour un seul) en disant qu'ils présentent chacun à leur manière un des aspects ou une des tendances de Rabelais lui-même, qui est à la fois sensé et prudent comme (larganlua et Pantagruel, énergique et batailleur comme frère Jean, basochien hâbleur et paradoxal comme Panurge. « Et c'est quelque chose que d'avoir ainsi doimé, en se jouant, les deux ou trois grands traits généraux de la race à laquelle on appartient (^2). n 11 n'en reste pas moins qu'aucune de ces
DEVISE ET SlG>(ATLnE DE n\DELAIS
Tirées d'un Hippocratc qui fut en sa possession.
(1) Livre II, chap. xvi.
(2) Em. Faguet, Seizième siècle, p. 95.
PABELAIS. — LES CONTEURS. 241
créations n*cst comparable au Falstaff de Shakespeare, au Don Quichotte et au Sancho de Cervantes, ou même au Gil Blas de Le Sage.
Quelques caractères secondaires ne manquent pas de relief; ainsi Ilomenaz, évùque des Papimanes; Grippe-minaud, archiduc des Chats-fourrcs, et Janotus de Bragmardo, délégué par la Sorbonne auprès de Gargantua pour lui réclamer 2es cloches de Notre-Dame.
Les Idées de Rabelais, leur sens et leur portée. — Mais Rabelais s*est moins préoccupé de faire œuvre d*art et de nous laisser des ôlres logiques et vivants, que d'écrire une satire religieuse et sociale et d'énoncer, sous forme plaisante, une philosophie. Il est certain que Kabeluis proteste contre les abus de son temps. Même sans tenir compte du V« livre, puisque son aulhenticité n'est pas assurée, et en négligeant Tlle Sonnante et les Chats-fourrés, il suffirait des chapitres sur les Papimanes et sur les Chicanons, pour voir avec quelle hardiesse Rabelais attaque les moines, la discipline ecclésiastique, les cérémonies du culte, la politique et la personne des papes, la justice civile et criminelle. Seulement, ses lecteurs doivent être avertis qu'ils peuvent souvent prendre le change, et qu'il leur est difflcile d'estimer ces traits à leur juste valeur. En effet, la plupart abordent l'œuvre de Rabelais sans préparation suffisante. Ils ignorent la littérature du moyen âge et celle de la première moitié du seizième siècle. Ils admirent dans Gargantua et dans Pantagruel bien des choses qu'ils seraient surpris d,e trouver ailleurs, dans Renart, dans le Roman de la Rose^ dans les fabliaux, dans les farces, dans les ouvrages latins ou étrangers. 11 faut en conclure que, dans une large mesure, Rabelais hérite du passé plutôt qu'il n'ouvre l'avenir; que ces prétendues hardiesses contre les moines ou les gens de justice sont des plaisanteries qui avaient traîne partout, depuis quatre siècles, et dont Rabelais n'a môme pas le plus souvent renouvelé la forme. Il est vrai, d'autre part, que ces satires grossières ou piquantes prennent souvent chez lui un tour plus vify et constituent, on n'en saurait douter, un système lié. Banales et traditionnelles, quand on les considère isolément, elles deviendraient sous sa plume des arguments^ s'il est vrai de croire, avec F. Brunetière, que Rabelais attaque tous ceux qui « déforment la nature sous prétexte de la redresser ». A Physis (Nature^, il oppose Antiphysis. Et cette idée générale fait la profondeur relative de son œuvre bouffonne (1). Le symbole le plujj clair de la philosophie rabelaisienne est Vahbaye de Thélème^ dont la devise : Fay ce que voudras, est peutêtre, beaucoup plus que le Trinch de la Dive Bouteille, la clef de tout le livre. Quant à ce Trinch (buvez), il faut probablement Tinterpréter dans un sens figuré (s'abreuver de science) ; mais l'auteur du cinquième livre, quel qu'il soit, laisse ce sens douteux et confus.
(1) V. Bn.:?(ETlftnB, îlintoiire de la UUcrature française classique^ I. pp 13C-t30.
52 ï LA LITTÉnATURE FRANÇAISE
A l'opinion de F. Brunetière, qui exagère peut-être la profondeur philosopliique de Rabelais, on opposera utilement celle de .M. Em. Fagucl, qui explique avec beaucoup plus de simplicité et de clarté cette œuvre énigmatique (1).
La p6das:ogIe de Rabelais. — Il convient de s'arrêter un peu aux théories pédagogiques de cet homme universel, qui fut moine, médecin, helléniste, hébraisant, archéologue, etc. Pour bien comprendre son programme, nous devons lire d'abord la Lettre de Ganjantaa à son fils Pantagruel (liv. II, chap. viu). Dans ce morceau, dont la rédaction est probablement antérieure à celle des M chapitres pédagogiques » du livre premier, Rabelais expose ses idées générales, qui peuvent se résumer ainsi : — Les parents se survivent dans leurs enfants, non seulement en corps mais en âme ; aussi doivent-ils s'occuper avec soin de leur faire donner de V éducation et de l'instruction,., tant en vertu, honnestelé et prudhomie, comme en tout savoir libéral et honneste. Mais jadis, pendant l'enfance de Ciarganlua, « le temps était encore ténébreux et sentant Vinfélicité et calamité des Goths... Maintenant toutes disciplines sont restituées.,. Tout le monde est plein de gens savants, de précepteurs trè;s doctes, de librairies (bibliothèques) très amples... Que dirais-je ? Les femmes et les Ji lies ont aspiré à cesie louange et manne céleste de bonne doctrine... » Que faut-il donc apprendre ? A peu près tout : le grec, le latin, l'hébreu, l'arabe, la géométrie, l'arithmétique, la musique, l'astronomie, Thistoirc naturelle, la médecine, l'anatomie... N'en douions pas, Rabelais énumère ici tout ce qu'il a lui-même appris ou voulu apprendre. Cet « abisme de science », c'est son propre cerveau. « Mais parce que, selon le saje Salomon, Sapience n'entre point en dnie malivole, et science sans conscience n'est que ruine de Vdme, il te convient, ajoute Cjargantua, servir, aimer et craindre Dieu et en lui mettre toutes tes pensées et tout ton esprit... Aye suspects les abus du monde. Ne mets ton cœur à vanité; car ceste vie est Iransitoire, mais la parole de Dieu demeure éternellement... »
A la suite de celte lettre, où Rabelais semble avoir exprimé, avec une éloquence énme, son ivresse de savoir et son admiration pour la Renaissance, on lira les chapitres xiv, xv, xxi, xxiii et xxiv de Gargantua. Là, on trouvera d'abord une critique amusante des abus contre lesquels Rabelais veut réagir. Le jeune Gargantua en effet a pour précepteurs deux sopliistes, Thubal Holofernc et Jobelin Bridé, qui lui font absorbiu- tout le falras delà scolastique. Mais l'enfant, au lieu de profiler, devenait « fou, niais, tout resveux et rassoté ». Son père Grandgousier lui donne un nouveau maître, Ponocratès. Celui-ci, avant de soumettre rélève à son système, le laisse viv.c d'abord à sa manière, pour juger de son train. C'est le médecin qui veut établir son diagnostic. Après quoi, il le purge avec de l'ellébore pour lui nettoyer toute Valtération et perverse habitude du cerveau ; et le nouveau régime commence. En voici les points essentiels :
(1) Km Fagcet, Seizième iiàrlc {Hubclais)^ p. 77
UABELAIS. — LES CONTEURS.
— Lever à i heures du malin : pendaiitquc Gargantun fait sa loilctte, ou lui lit quelques pagfS du la Bil)!;- ; il va cunsidùrer l'élat du ciel ; il répùlc la leçon du jour d'avant, qui devient i'occa^iion de réflexions pratiques. Puis, par trois bonnes heures, lui estait fait lecture. Lpclure, ici, veut dire eJ^plication misuiiiiée, en l'une des langues qu'il cludie ; l'ÔIi-Ve y priiid une part ■(clive — Après quoi, on sort, on joue à la balte, nia paume ieserçant le corps comme ils avaient auparavant les âmes exercé. — Itcpas piiidantleqnLl taiitût onful une lecture taiilûl on devise de la iiulure ctprapiii.lb
de tout œ qui est servi sur la table ce sont des leçons deehoses. — Le repas aclievi ou juuc aux: cartes, on Tait de la inu ique on évite les exercices vloleiils. (A rtmar quer, dans ce pi-ograuime, le nombre d l'imporlaiicc des observations d'hygant. )
— De nouveau, trois heures d'étude, lecture et écriture. — Viennent ensuite les exercices physique:) plus sérieux : équilution, lantc bachc, javelot, chasse, lutle, saul, natation escalade, etc... On cliangc de vêtements et l'on revient, tout doucement, en lierborisant. Le repas du soir est plus copiLux que celui de midi. C'est la vraie diile prescrite par l'art de bonne médecine. Peu daiii la soirée, on cliantc ; on va parfois visiter les gens lettrés ; on observe le» a-. très on repasse, à la manière despylhagoriutns les éludes de la journée ; on prie Dieu
H Ce tait, entraient en leur repos. » p.i;iiauhi;el
Les jours de pluie, le programme subit quelques modiflcalions. On mange moin.<i ; i ro u e i ion o i. i,
les exercices physiques sont l'eniplncés par
des occupations à domicile ; Gargantua s'ébat à bolteler du foin, à scier da boit... 11 fait de la peinture et de la sculpture ; il vn entendre les leçons publiques; et surtout, El va visiter des boutiques et des ateliers. Flnllii, une fois par mois, le maître et l'élève vont passer une journée h la campagne.
Dans ce programme un peu toulTu, le défaut est peut-être la continuelle présence du maître auprès de l'élève ; itousseau (Emile) tombera dans le même excès. Il en résulte que l'enrant ne se sent jamais responsable de son travail ou de sa conduite. De plus, il est bon de corriger le programme de (Gargantua pur la lettre à Pantagruel; dans cclle-ei seulement, on voit que Uabelais altauhail une grande Importance à l'éâixcation, trop négligée dans le Gargantua. Enfln, il ■emblo bien que Rabelais ait exagéré la nécessité de la science au sens très
général du mot. Son élève développe sa mémoire et devient un érudit universel. Mais sait-il penser et raisonner? a-t-il du bon sens et de la finesse? est-il un homme avant d'être un savant ? Nous pouvons craindre qu'il ait, selon l'expression de Montaigne, « la tète plutôt bien pleine que bien faite ».
Rabelais écrivain. — Quel que soit, d'ailleurs, le sens qu'on attache au fond du Gargantua et du Pantagruely il faut admirer chez Rabelais la verve et la force du style, la variété d'un ton qui va de la grande éloquence (Lettre de Gargantua à son fils) à la boufTonnerie du dialogue (Les moutons de Panurge; Rencontre de Pantagruel et de Panurge, etc.), et, malheureusement, à la trivialité la plus grossière. Son vocabulaire est d'une prodigieuse abondance ; et souvent Rabelais semble s'être anuisé à entasser, avec une virtuosité qui tient de l'ivresse, des mois, des mots, des mots... Ce style a moins vieiUi que celui de la plupart de ses contemporains; ses qualités sont toutes françaises: il est large, copieux, clair quoique surchargé ; et la dernière impression qu'on en retire est celle d'une puissance verbale qui rapproche Rabelais de Corneille et de Victor Hugo.