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Étude XI

blanc sur blanc, ombres sur ombres, avec une exactitude qu'envierait un peintre. J.-J. Rousseau voyait le ciel bleu, comme tout le monde : Bernardin de Saint-Pierre y a trouvé du vert, même « sur l'horizon de Pans par une « belle soirée de l'été ».

Voilà les vraies découvertes qu'il a faites, et pour lesquelles la littérature lui est redevable. Du sentiment de la nature introduit par Rousseau, il nous fait passer à la sensation de la nature, à la pure sensation sans mélange d'idées ni même de sentiment. De la poésie il nous mène à la peinture, et il tente une hardie transposition d'art : il rend avec les moyens de la littérature, avec des mots, des effets qui semblaient exiger la couleur.

PAUL ET VIRGINIE. ^ ^ L'œuvre la plus populaire de Bernardin de Saint-Pierre est Paul et Virginie ^. C'est la même puérilité de philosophie que dans les Etudes de la nature, avec une psychologie étonnamment courte. Deux enfants s'aiment ingénument depuis leur naissance. Ignorants et pauvres, loin de toute civilisation, sans contact avec la société, affranchis des usages tyranmques, des préjugés corrupteurs, des faux besoins, des vaines curiosités, ils sont heureux et vertueux. La société les sépare : Virginie est appelée en France par une parente riche, donc égoïste. Notre monde effraie, dégoiite sa pauvre âme : elle revient, et meurt dans un naufrage, sous les yeux de Paul. Paul et les deux mères meurent bientôt. Nul enjolivement,' pas d'esprit, pas d'intrigue, pas de peinture de mœurs. Une promenade de Paul et Virginie, une averse torrentielle, la crise du départ, la tempête où se perd le Saint-Géran : voilà les événements et les ressorts de l'émotion.

Le cadre est séduisant : c'est la nature des tropiques avec sa richesse éclatante et ses étranges violences. Deux ou trois paysages de l'Ile de France, deux ou trois états du ciel : rien de plus, et cela suffit. Pas de rhétorique, mais un impressionisme sincère et puissant. Des mots propres, inouïs, bizarres, palmistes, tatamaques, papayers, dressent devant les imaginations françaises toute une nature insoupçonnée et saisissante. A peine quelques fausses notes que la sentimentalité philosophique du temps ne remarquait pas : « les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de la pudeur ». Ailleurs « ces paisibles enfants de la nature » sont des singes qui se balancent dans les hauts cocotiers. Rousseau nous montrait Montmorency, la Savoie, la Suisse : une nature connue et familière. Ici, nous sommes dépaysés ; et l'étrangeté de ce monde exotique a une force particulière pour exciter en nous le sentiment des beautés naturelles.

L'effet de ce petit roman fut immense en 1787. Les beaux esprits avaient bâillé quand l'auteur l'avait lu chez Mme Necker : ils ne comprenaient pas qu'ils étaient dépassés. Sur le monde malade d'un abus d'esprit, lassé

3. Ce chapitre étonnant et alors absolument original est dans l'étude X.

4. G. Lanson, Un manuscrit de Paul et Virginid (Revue du Mois, 1908).

BERNARDIN DE SAINT-PIERRE

de la vie la plus artificielle qui fut jamais, disposé déjà par Jean- Jacques à goûter le sentiment plus que la pensée, cette églogue rafraîchissante tomba. L'innocence naïve, la nature sauvage, cela reposait du raffinement extrême des idées et des mœurs ; cela remplissait le vide secret, consolait le profond ennui des cœurs.

Nous en rabattons un peu aujourd'hui. L'églogue paraît mince et fade. Il ne faut pas comparer ce couple de Paul et Virginie aux amoureux de Dante ou de Shakespeare, à Paolo et Francesca, à Roméo et Juliette. Cependant Bernardin de Saint-Pierre a créé deux types, qui vivent : ce n'est pas peu sans doute. Ce ne sont pas deux caractères, ce sont deux noms, quelques sentiments élémentaires, simples, larges, plus rêvés qu'observés, quelques attitudes gracieuses ou touchantes ; c'est un doux et triste songe d'amour pur, par lequel l'humanité se repose des réalités

rudes. Paul et Virginie sont d'irréelles et suaves figures de poème ; un sentiment élégiaque et lyrique les a créées. Ils sont de la famille des êtres que créeront Chateaubriand, Byron et Lamartine. Mais ils sont tout détachés de l'auteur qui les a formés, indépendants aujourd'hui de sa certaine personnalité, élevés à l'infinie réceptivité des légendaires symboles. Et enfin, grande nouveauté, ils sont très sensiblement conçus selon un idéal précis de beauté formelle : nous verrons "î)ientôt d'où cette influence féconde a soufflé.

Voilà comment Bernardin de Saint-Pierre a puissamment contribué chez nous au renouvellement de la littérature. L'insignifiance de l'idée fait ressortir plus fortement l'impression poétique ou pittoresque. Avec une philosophie moins niaise, il représenterait moins bien un moment décisif de l'évolution du goiît en France ^.

I. Bernardin de Saint-Pierre a inventé la mer. Elle n'avait pas sa place encore dans la littérature française, à part quelques vers de Saint-Amant. Elle fait une entrée triomphale par le Voyage à l'île de France et par Paul et Virginie. Byron en Angleterre n'est venu qu'un quart de siècle plus tard.

Vers le même temps, Ramond découvrait la grande montagne, la beauté des hautes

cimes nues, la poésie des glaciers et des neiges éternelles (W. Coxe, Voyage en Suisse, trad. par Ramond de Carbonnières, 1789 ; Observations faites dans les Pyrénées, 1789 ; Voyage au Mont Perdu, 1801 . Cf. J. Reboul, Ramond, 1910). Sénancour ensuite, dans son Ohermann, acheva d'initier la littérature à ces tableaux.

LES TOMBEAUX DE PAUL ET DE VIRGINIE, a Gravure de Pillement, d'après le dessin d'Isabey, pour l'édition de Paul et Virginie de 1806 (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.

LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE

LE BAQUET DE MESMER, a François de Mesmer, fondateur de la théorie du magnétisme animal, appliqua celle-ci aux malades et, mêlant le charlatanisme à la science, obtint à Paris

le plus étonnant succès. Gravure anonyme. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE

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