TENDANCES NOUVELLES DE LA LITTÉR.A
TURE. £l 0 Mais d'abord ces germes existaient-ils bien? Nous n'en douterons pas si nous ramassons sous nos yeux tous les indices de renouvellement prochain que la littérature et la société nous présentent.
Le genre en apparence le plus conservateur, le plus lié par les traditions et les règles, c'est le genre dramatique.
Regardez ; de toutes parts, la forme classique craque, et ne se soutient plus. De toutes parts, elle est en contradiction avec l'esprit qui l'emploie. Un goût singulier de représentation des choses sensibles, concrètes, particulières s'y insinue. On ne peut plus supporter les spectateurs sur la scène ^ : et cette scène rendue libre appelle l'action, le décor, la figuration. De l'Opéra et de la Foire, le souci de la mise en scène, des accessoires exacts et pittoresques, gagne la Comédie-Française : les princesses grecques quittent leurs paniers, les héros romains rejettent leurs perruques. Mlle Clairon, qui montre Electre en haillons, fraye la voie à Talma, qui, au début de notre siècle, fera Cinna « laid comme une statue antique ». Regardez les costumes des méchants drames qu'on joue dans les der-
1 . Le comte de Laura^ais donne 20 COO livres aux coniédiens en 1759 pour qu'ils renoncent à placer des spectateurs sur la scène.
SIGNES DE LA PROCHAINE TRANSFORMATION
nières années de l'ancien régime : une curiosité réaliste s'y fait sentir : voyez notamment Préville en menuisier travaillant à son établi ^. Lisez les indications si précises, si détaillées des drames de Diderot et de Beaumarchais : il y a là des effets tout extérieurs qu'on n'a pas dépassés. Nous ne sommes pas même encore arrivés à cette suppression de l'entr acte, que Beaumarchais tentait pour la continuité de l'illusion. Comme avec cela l'action se complique, se charge d'incidents, elle se ramasse plus difficilement dans un seul lieu, en un seul jour. Beaucoup d'oeuvres sont librement ordonnées selon les nécessités locales du sujet : ainsi le Barbier et le Mariage. Il est impossible que les unités continuent à tyranniser notre théâtre : la mise en scène, la structure des pièces, la curiosité physique des spectateurs réclament des cadres moins étroits. Même la forme du vers est menacée : la comédie, le drame l'abandonnent ; on tente la tragédie en prose. Les sujets se renouvellent : l'histoire de France, les histoires modernes s'emparent de la scène ; et ces sujets ne se contentent pas d'un vague décor sans caractère ; ils amènent infailliblement le pittoresque exact, les essais de restitution historique dans la composition littéraire et dans la représentation théâtrale.
Partout l'éveil des sens se fait sentir dans notre littérature jusque-là tout intellectuelle. Le roman se charge d'impressions, de descriptions du monde extérieur ; il substitue les silhouettes aux types, il indique les formes, les milieux, les fonds. Jean-Jacques fait de la beauté des campagnes, des bois, des cieux, un des objets nécessaires de l'art littéraire. Diderot abat la barrière qui séparait la peinture, l'architecture de la littérature ; il fait des œuvres des artistes une matière d'activité et de plaisir littéraires. Les littérateurs hantent les peintres, les sculpteurs, les architectes ; les uns et les autres font échange de pensées, de goût, d'idéal ". Les littérateurs même seront au premier rang dans les vives polémiques auxquelles donneront lieu les Bou0ons d'abord, et plus tard la rivalité de Gluck et de Piccinni. De ces commerces tend à se dégager une esthétique générale, qui rétablira la littérature au nombre des arts.
Dans le même sens agit l'influence de la littérature anglaise, fortement physique et réaliste. Mais elle est sentimentale aussi et lyrique, et par là, comme la littérature allemande, elle correspond à des caractères nouveaux que notre littérature est en train de développer. Depuis La Chaussée, mais surtout depuis Diderot et Rousseau, les types littéraires ont changé : d'actifs, raisonneurs, et conscients, ils sont devenus sentimentaux, imaginatifs, enthousiastes, mélancoliques. L'écrivain lui-même renonce aux exactes et fines analyses : il déborde de sensibilité
1. A consulter: A. Guillaumot fils. Costumes de la Comédie-Française, album in-folio,
2. Lettre de Voltaire au comte de Caylus sur Bouchardon ; Correspondance de Diderot et de Falconet.
3. Le comte de Volney (1737-1820), donne en 1791 les Ruines, mélange singulier de philosophisme (haine des tyrans et des prêtres : foi au progrès et à la raison) et de notation pittoresque des choses extérieures (costumes, mœurs, traits locaux, etc.).
comme ses personnages, il s'abandonne à des transports délirants ; son inspiration est fiévreuse, troublée, intempérante. On ne. recherche plus la connaissance par la raison, mus la jouissance par le sentiment. Et l'on identifie par surcroît la vérité avec le désir ou l'amour. L'écrivain prend sa règle dans son tempérament personnel. Nouî avons vu que la littérature, chez Diderot, chez Rousseau, chez Bernardin de Saint-Pierre, devient décidément individualiste : faut-il rappeler que Voltaire même, dans sa forme classique, est constamment tyrannisé par son individualité, que ses théories religieuses et politiques tiennent aux plus secrètes inclinations de son moi, et qu'enfin il n'a pas craint d'appliquer la grave, l'impersonnelle tragédie à la représentation de sa personne, de son ménage et de ses goûts? Nous avons vu avec Diderot, avec Rousseau, les thèmes lyriques se constituer : les caractères propres du romantisme, l'infini des aspirations et des lamentations, le goût des larmes, des ruines, de la tristesse et de la mort, la recherche des contrastes touchants ou terribles, tout cela apparaît entre Rousseau et Volney
Enfin quel mot décisif que ce cri de Beaumarchais : " Si quelqu'un est assez barbare, assez classique... ! »