TENDANCES NOUVELLES DE LA SOCIÉTÉ
^ Et la société est en parfait accord avec la littérature. Sous sa brillante surface, ce monde est triste. Il s'est trompé quand il a cru s'assurer le bonheur par la morale facile. Il a permis avec une douce indulgence la libre poursuite du plaisir sensuel, sous la seule condition de respecter
LA MARQUISE DU DEFFAND. a Portrait de Carmontelle. (Bibl. Nat.. Imp.) CL. HACHETTE.
H'''' Littérature. T. II.
LE DIX-HUITIEME SIÈCLE
les convenances sociales, du reste singulièrement élargies ; et VOICI que de la sensation physique toute pure, dans laquelle il avait simplifié l'amour, est sortie la satiété ; la vanité même, par où on en relevait la saveur, n'a pas suffi à dissiper l'impression de langueur accablante, d'écœurante monotonie, que dépose à la longue dans les cœurs le libertinage du siècle. Par un chemin tout opposé, par l'intensité delà vie intellectuelle, on est conduit au même point. Un' amour profond de la vérité, une noble foi dans la raison et dans la science soutiennent les savants adonnés aux plus âpres études. En ce temps-là même, les hommes qu anime le véritable esprit scientifique embrassent avec bonheur les objets de leur pensée, fussent-ils bien creux et chimériques : un Dalembert. un Condorcet se satisfont par leur pensée. Mais le monde dont l'inquiète analyse est excitée par la vaine peur de paraître dupe, qui dissout par jeu la foi, l'autorité, la tradition, et ne tend qu'à mouvoir son intelligence, sans poursuivre de solides ou bienfaisants résultats, le monde s'épuise dans la continuité de l'action intellectuelle, sans but et sans passion. Les étincelantes conversations qui éblouissent par le dehors ne laissent au fond de l'âme qu'une désespérante sensation de vide et d inutilité. Cette spirituelle société meurt de sécheresse et de froid : le trop d'esprit la tue. De là la maladie mondaine du siècle : l'ennui. On ne sait où se prendre. Un triste « A quoi bon? >' monte aux lèvres à tout propos.
Mue UE I.ESPINASSE. a PorIrmI de Carmontclle. (Musée Condé, à Chantilly.)
Où chercher le remède? Dès la fin du règne de Louis XIV, quelques fines natures l'ont entrevu. La vie sensuelle et la vie intellectuelle ont besoin d'être illuminées, réchauffées par la participation du cœur. L'intérêt sentimental qu'on prend aux choses, voilà le bonheur. Ainsi s'oriente le monde vers la << sensibilité », vers l'idée d'abord et le désir, peu à peu vers la réelle capacité des plaisirs du sentiment. L'imagination développe, multiplie, amplifie les impressions de l'âme et leurs résonances. Si bien que cette société, la plus intelligente, la plus sceptique, la plus raisonnable qui ait jamais été, finit dans les mélancolies sans cause et les espoirs sans mesure, dans les vagues attendrissements et les transports effrénés : elle ne croit plus au merveilleux de la religion ; mais Cagliostro la séduit, et elle court au baquet de Mesmer. Elle a soif de mystère et d'infini. Alors commence le règne de la musique, où l'on savoure le maximum de puissance émotionnelle uni au minimum de détermination intellectuelle.
Quelques types mondains nous représentent très nettement la transformation intime des âmes.
Mme du Deffand, qui a connu toutes les excitations de la vie sensuelle et de la vie intellectuelle, agonise dans l'ennui le plus aigu, le plus douloureux dont jamais âme humaine ait été torturée. Elle redouble son mal en l'analysant, elle en trouve la formule : c'est la privation du sentiment, avec la douleur de ne pouvoir s'en passer. Elle a trouvé le remède aussi : dans l'extrême vieillesse, elle apprend à aimer, à pleurer ; elle guérit l'ennui par la souffrance. Dans la crise salutaire de sa vie, la littérature ne fut pour rien. Profondément indifférente à toutes ces œuvres de l'esprit français qui ne parlaient qu'à son esprit, secouée par instants et réveillée au contact de Shakespeare, elle a le goût incurable cependant : son intelligence n'est ouverte qu'à Voltaire. La vie seule l'a renouvelée et guérie. Elle a senti d'abord le besoin d'être aimée ; puis elle a aimé, d'un amour absurde, ridicule, tourmenté ; toutes les sécheresses de son cœur se sont fondues : jamais elle n'a plus vécu, et plus délicieusement, que depuis qu'elle est hors de la raison, hors de toutes les convenances, depuis qu'elle a ouvert en elle d'intimes sources de tendresse et de douleur.
Il n'y a de salut que dans l'amour, et dans l'amourpassion. Cette conclusion, où Mme du Deffand n arrive que péniblement, par une affection sénile, Mlle de Lespinasse s'y réfugia de bonne heure. Elle ne laissa point dessécher son âme de feu dans les bienséances mondaines, ni dans l'exercice intempérant de l'esprit. <' Il n'y a que la passion, disait-elle, qui soit raisonnable. » Et il n'y avait que l'infini qui la satisfît : « Je n'aime rien de ce qui est à demi, de ce qui est indécis, de ce qui n'est qu un peu. « Elle manifesta magnifiquement l'essentiel idéalisme de l'amour, par la disproportion de ses inassouvibles passions aux éphémères ou médiocres objets qui en étaient 1 occasion. Quand elle eut perdu M. de Mora, quand elle eut mesuré M. de Guibert, l'univers, l'art, pas même la
SIGNES DE LA PROCHAINE TRANSFORMATION
musique n'offrirent rien à son âme qui la contentât ; elle ne sentit plus de raison de vivre, et elle aima la mort. « J'ai souffert. J'ai haï la vie ; j'ai invoqué la mort ; mais, depuis le bûcheron, elle est sourde aux malheureux ; elle a peur d'être encore repoussée. Oh ! qu'elle vienne ! et je fais serment de ne pas lui donner de dégoût, et de la recevoir au contraire comme une libératrice ^. » Ne voyonsnous pas se former dans les cœurs et déborder sur les lèvres les sentiments romantiques, le lyrisme éperdu de l'amour ou du désespoir? L'amour et la mort, c'est le thème que Leopardi, que Musset chanteront : Mlle de Lespinasse l'a vécu. Les âmes aussi élevées, aussi désespérées sont rares. Mais de tous les côtés nous rencontrons les dispositions enthousiastes ou rêveuses, le bouillonnement sentimental du désir ou de la tristesse, je ne sais quelle inquiète projection des sentiments intérieurs sur l'univers environnant.
Une petite bourgeoise qui demeure sur le quai, au coin du Pont-Neuf, se met à sa fenêtre au soleil couchant : « On eût dit, écrit-elle à une amie, que le roi du jour, descendu de son char derrière ces hauteurs, avait laissé suspendu au-dessus d'elles son manteau de couleur rouge et orangée. Cette couleur enflammant un large espace de la voûte céleste allait s'affaiblissant par degrés insensibles jusqu'à ce point de l'orient, où elle était remplacée par la teinte sombre des vapeurs élevées, qui promettaient une rosée bienfaisante". » Et la même, de sa petite chambre, écrivait encore : « Alexandre souhaitait d'autres mondes pour les conquérir : j'en souhaiterais d'autres pour les aimer ^ ». Qui croirait qu'on attendra encore près d'un demi-siècle pour que Lamartine, Hugo, Musset répondent à cette voix?
Et VOICI le prince de Ligne écrivant à une marquise française : d'un haut promontoire de la Crimée, le soir, il regarde la mer immobile, il reporte sa pensée sur tous les hommes, tous les peuples qui sont venus par cette mer, ont passé sur cette côte, ont vécu dans ces villes dont il vient de fouler les ruines. Il se demande ce qu'il est, où il va, le but et la fin de son agitation. Il voit tous les ravages du temps dans les œuvres et dans les cœurs des hommes. « Je juge le monde et le considère comme les ombres chinoises.... Je pense au néant de la gloire.... Jepenseau néant de l'ambition. » Et la nuit descend, enveloppant le songeur ; les Tartares font rentrer leurs moutons ; une voix tombe du haut minaret : recueillant ses pensées, l'homme s'enfonce dans la nuit sur un cheval tartare ^. Qui reconnaîtrait là l'aimable héros de salon que fut le prince de Ligne? Cette lettre, où l'émotion intime s'encadre dans une vision de paysage, c'est une méditation lyrique.
OBSTACLES AU RENOUVELLEMENT LITTÉ- RAIRE. £f 0 Quels furent donc les obstacles qui, en dépit de toutes ces dispositions et de tous ces indices, retardèrent