Lettre du 6 juillet 1776 à Mlle Cannet
PORTRAIT, L'ABBÉ DELILLE. a Gravure de S'-Aubin. d'après J-L. Moimnicr. (Bibl.Nat., Imp.) CL. HACHETTE.
l'évolution de la littérature et la constitution d'un art nouveau? Ces obstacles, c'étaient le monde, le goût, la langue.
Le monde ne peut subsister sans les convenances ; les convenances interdisent la libre expansion de l'individualité ; l'émotion intense, l'émotion sincère est de mauvais ton. Ne pas se distin<^uer, voilà la règle suprême. Or, individualité, intensité, sincérité, distinction (au sens étymologique, et non au sens mondain), tout cela, c'est où l'on tend ; et, si l'on y arrive, ce sera la défaite, même la fin du « monde ».
Le goût est fixé par des règles traditionnelles, qui sont concertées pour l'expression des idées, pour la facilité de l'analyse, du raisonnement, pour l'acquisition de la connaissance abstraite. Les règles barrent le passage à la sensation, l'excluent de l'œuvre littéraire. Elles ne reçoivent le sentiment, la passion que comme objet d'étude analytique. Elles imposent des formes fixes, rigides, immuables, à la matière dramatique ou poétique, et nul n'a droit de s'affranchir des procédés connus, de renoncer aux moules usés, aux répliques sans fin des mêmes modèles : le monde a adopté les règles et en fait une partie intégrante de ses convenances.
Enfin la langue des livres et des salons est un système délicat de signes aptes à représenter des idées ; elle est indigente de formes figuratives des choses concrètes, vide