RÉVEIL DU GOUT DE LA BEAUTÉ ANTIQUE
jè/ En dehors du mouvement philosophique s'est formé un courant d'études d'archéologie et d'art, qui avaient pour objet les monuments antiques, ruines d'architecture, fragments de peintures, statues, vases, débris de toute
sorte et de tout âge. Ce courant avait sa source dans l'érudition bénédictine, qui nous a donné V Antiquité figurée du Père Montfaucon : là comme dans les autres matières d'érudition, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres recueillit l'héritage des Bénédictins et se substitua à eux pendant le XVIII^ siècle ; en elle fut le centre, d'elle partit la direction des recherches d'érudition critique, philologique, historique, archéologique, auxquelles notre siècle doit tant.
La société et la littérature, depuis la querelle des anciens et des modernes, s'étaient désintéressées de l'antiquité. On n'enseignait plus le grec dans la plupart des collèges ; l'étude en était facultative dans les autres. On étudiait le latin : mais dans Cicéron et dans Tacite, dans Virgile et Lucrèce, on ne cherchait qu'une rhétorique, ou une philosophie. On n'essayait pas de voir, par l'histoire, la vie de ces grands peuples ; on oubliait totalement quelle place
RETOUR A L'ART ANTIQUE
l'art avait tenue dans leur civilisation. Ceux des littérateurs qui parlent des Grecs et des Romains en parlent avec une connaissance bien superficielle, ou même avec une inintelligence grossière : lisez les jugements de Voltaire et de La Harpe. L'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres entretint le goût sérieux et l'exacte connaissance de la Grèce et de Rome.
Tandis que d'autres travaillaient sur les langues, sur l'histoire, sur la religion, sur la science de l'antiquité, le comte de Caylus ^, un original de vif esprit et de puissante curiosité, faisait de l'archéologie son domaine. Il avait voyagé en Italie et dans le Levant ; il était en correspondance avec tous les savants et tous les antiquaires de l'Europe. Il étudiait infatigablement les débris de l'art antique, les procédés, les matériaux, la signification, l'usage, etc. : toutes ces études partielles tendaient à restaurer dans les esprits une représentation plus fidèle de la vie antique. Il s'enfermait volontairement dans la technique et le détail, et méprisait les philosophes qui parlent de tout sans rien savoir : les philosophes le lui rendaient bien, et sa réputation en a souffert. Mais Caylus n'était pas un érudit seulement, c'était un artiste ; dans l'archéologie il cherchait des leçons pour nos peintres et nos sculpteurs. Ce fut là son idée originale. Il servit de trait d'union entre l'Académie des Inscriptions et celle de Peinture et Sculpture. Il essaya de ramener nos artistes de l'idéal spirituel et galant à l'idéal sévère de la Renaissance et de l'antiquité. Il leur offrit les sujets antiques dans ses tableaux d'Homère et de Virgile (1757). Personne plus que lui ne contribua à changer la direction de l'art français : Vien procède de lui, et David est l'élève de Vien (Serment des Horaces, 1 784). L'architecture avec Soufflot revient aussi aux formes antiques. Cette révolution n'est pas sans conséquence pour la littérature : car les artistes et les littérateurs ne sont plus deux mondes fermés, inconnus l'un à l'autre. De plus, l'institution des Salons donnait aux artistes un puissant moyen d'action sur la société ; et désormais, dans la formation du goût général, entrera une certaine dose de tendances et de jugements esthétiques.
Tout concourait alors à élargir l'importance de la révolution qui se faisait dans l'art. Les voyages " se multipliaient en Italie, en Grèce, dans le Levant ; et les relations des voyageurs rendaient un intérêt aux œuvres de la poésie antique, en faisant connaître tous ces pays où étaient nés les chefs-d'œuvre qui en étaient le cadre ou la matière, en
1. Le comte de Caylus (1692-1765) voyagea en Italie et en Orient, entra en 1731 à l'Académie royale de Peinture et de Sculpture ; en 1742, à TAcadémie des Inscriptions, publia de 1752 à 1767 son Recueil d'antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises, 7 vol. in-4. — A consulter : S. Rocheblave, Essai sur te comte de Caylus, Paris, in-8, 1887.
2. Voyage de Nointel, avec le peintre J. Carrey, à Athènes en 1674. Spon, Voyage d'Italie, de Dalmatie, de Grèce et de Levant, 1677, 3 vol. in-12. Paul Lucas, trois Voyages pubhés en 1704, 1712 et 1 719, Caylus va en Italie (1714-1715), en Levant (1 716-1 71 7). Wood, Ruines de Palmyre (1753), Ruines de Balbec (1757). Leroy, Ruines des plus beaux monuments de la Grèce (1758 et 1770). Choiseul-Gouffier, LaCrèce pittoresque, 1792- 1824 (voyage en 1776). Guys, Voyage littéraire en Grèce (1771).
3. Herculanum fut retrouvée en 171! ; les fouilles de Pompéi datent de 1755. Les Antichità di Ercolano, de l'Académie de Naples, paraissent de 1755 à 1792.
4. L'abbé Barthélémy (1716-1795) accompagna en 1755 le duc de Choiseul en Italie. Il s'attacha aux Choiseul, et leur sacrifia ses espérances de gloire scientifique ; il a fait pourtant d'utiles travaux sur la numismatique, sur l'alphabet phénicien, etc. UAnacharsis parut en 1788, 4 vol. in-4.
décrivant les ruines de ces monuments dont l'antiquité avait parlé, ou dans lesquels elle s'était survécu. La découverte d'Herculanum et de Pompéi ' frappa vivement les imaginations : cette réapparition de villes enfouies depuis dix-sept siècles fut le fait saisissant qui captiva l'esprit mondain, et mit le gréco-romain à la mode. Cette mode se marque par le caractère du style Louis XVI, dans l'ornementation et l'architecture : au rococo commence à succéder le pompéien ; on reprend les motifs de décoration que les fouilles récentes ont fait connaître ; des lignes plus simples, plus sévères commencent à rappeler la noblesse des formes antiques.
Un savant ' peut alors concevoir le projet de ramasser dans un ouvrage de vulgarisation toute la civilisation grecque, telle que la science du temps l'a restituée, vie publique et vie privée, religion et philosophie, poésie et art, monuments et paysages. Il propose au public de lire cela : et le public lit, le public est charmé. La clarté de
TABLEAUX TIRÉS DE L'ILIADE, DEL'ODYSSÉE D'HOMÈRE .... a Titre anonyme de cet ouvrage de Caylus dans lequel il donne comme le canevas de composilicns d'après ces auteurs. Un pareil volume eut une influence considérable sur les artistes du xviii'' siècle. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.