DE LE NE I DE
DE V I R G I L E i
DES OBSERVATIONS GÉNÉRALES fur le Coflume. ■par M'* le ComU le Cajhis
A PARIS
Chez T I L L I A R D , Libraire , Quay des Auguftiiis , à Saint Benoit.
AFTC APPROBATION ET PRiriLEGL DU ROI.
LE DIX-HUITIÈME SIECLE
LE PORTIQUE DE MARC AURÈLE. a Peinture d'Hubert Robert. Ce peintre fut un de ceux qui surent faire goûter en notre pays la beauté des ruines antiques. (Musée du Louvre .) CL. HACHETTE.
l'exposition, l'agrément facile que l'abbé Barthélémy répand sur sa solide érudition, sont pour quelque chose dans le succès du Voyage du Jeune Anacharsis : mais le goût du public y a été pour beaucoup aussi ; le livre est venu à son heure. Par lui, l'antiquité sort de l'abstraction : on la voit, un peu molle et sensible, vraie pourtant et surtout réalisée dans des formes plastiques qui en représentent bien le caractère le plus original, et le moins considéré jusque-là par les littérateurs.
De ce mouvement est sorti le changement que nous signalions dans la facture des œuvres littéraires. Une élégance un peu douceâtre et convenue, une noblesse un peu creuse et de décadence se remarquent très aisément
\. Né en 1762 à Constantinople, Chénier fut amené tout jeune en France (1765) ; il se lia, au collège de Navarre, avec les frères Trudaine. 11 fut six mois cadet au régiment d'Angoumois, en garnison à Strasbourg. En 1784, il voyagea en Suisse et en Italie, avec les Trudaine (1784-1785). De 1785 à 1791 datent la plupart des idylles et élégies de Chénier. En 1787, il partit pour l'Angleterre, comme secrétaire de M. de la Luzerne nommé ambassadeur. 11 s'y ennuya cruellement, et revint en France en juin 1791. II avait déjà publié quelques écrits politiques. Il entra dans la Société de 1789. Après le 10 août, André Chénier, qui s'indignait du cours des événements, et qui était en désaccord avec son frère Marie- Joseph, l'auteur tragique, quitta Paris. Au commencement de 1793, il se fixa à Versailles, venant de temps à autre à Paris, visitant des amis à Passy, à Luciennes, à Saint- Germain. Le 7 mars 1794, il fut arrêté près de la Muette, sans qu'il y eût de mandat contre lui. II fut mis à Saint-Lazare, transféré le 6 thermidor à la Conciergerie, jugé et exécuté le 7. Marie- Joseph fit en vain tous ses efforts pour le sauver.
Editions : Poésies, 1819 ; G. de Chénier, Lemerre, 1874, 3 vol. in-8 ; Becq de Fouquières, Charpentier, 1862 et 1872, in-12 ; Œuvres en prose, éd. Becq de Fouqui ères, 1872 ; Commentaire sur Malherbe, 1842. Les Bucoliques, éd. J.-M. de Heredia, 1907. Œuvres complètes, éd. Dimofî, 1908 et suiv., 3 vol. Œuvres inédites, p. p. A. Lefranc, 1910. A consulter : E. Faguet, XVlll^ siècle. H. Potez, ouvr. cité L. Bertrand, La Fin du classicisme et le retour à l'antique, Ffachette, 1898. P. Glachant, André Chénier critique et critiqué, 1902. J. Haraszti, La Poésie d'André Chénier, 1892.
dans les conceptions poétiques ou dramatiques des écrivains de la fin du siècle. Il y a un style Louis XVI dans la littérature, et le groupe de Paul et Virginie nous en présente la plus harmonieuse création. Ce sera ce goût antique qui ira se développant sous la Révolution, favorisé par les événements politiques et par le mouvement des idées : dégagé de plus en plus des éléments mondains, élégants, spirituels, auxquels il s'est allié d'abord, il créera des formes pures et froides ; il réalisera l'harmonie sans la vie, et la beauté par l'effacement du caractère ; il suscitera la correcte poésie des Fontanes, des Luce de Lancival et des Chênedollé ; il imposera même à l'imagination brûlante de Chateaubriand les idéales figures de Cymodocée et d'Atala, qui ressemblent à l'antique tout juste comme des marbres de Canova.
Il était important de signaler le courant qui porte les esprits de nouveau vers l'art gréco-romain : nous découvrons ainsi les origines, la place d'un génie original que, sans cette étude préalable, on ne sait où loger dans l'histoire de notre littérature. L'antiquité, je pourrais dire l'archéologie et l'art grec, ont leur poète à la fin du XYIIl*^ siècle, le plus grand, le seul grand de tout le siècle : et nous voici conduits à André Chénier.
ANDRÉ CHÉNIER. ^c; André Chénier' ne fut connu de son vivant que par quelques odes et dithyrambes qui le classent à côté de Lebrun : son lyrisme est une éloquence vigoureuse, travaillée, non exempte d'emphase et de rhétorique. Il n'a été révélé qu'après sa mort : la Jeune Captive, la Jeune Tarentine furent imprimées dans
PORTRAIT ANONYME DE TALMA EN TOGE, a On sait ce que Talma fit pour la restitution de la couleur locale au théâtre. Ses contemporains disaient de lui : îl a l'air d'une statue. » (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.
RETOUR A L'ART ANTIQUE
VUE D'UN TEMPLE DE P/ESTUM . Û Gravure de Piranèse. C es' vers 1750 que les ruines de Pasiuni, situées à quelques lieues de Naples, devinrent célèbres; les dessinateurs et les graveurs les reproduisirent à l'envi, et les architectes s'en inspirèrent souvent à la fin du XVHl' siècle. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.
la Décade et le Mercure ; les Œuvres ne parurent qu'en 1819. Le succès fut considérable, mais l'heure était passée où Chénier pouvait exercer une influence par ses propres et réelles qualités. Les vers étaient beaux : donc ils n'étaient pas classiques. Les romantiques qui se cherchaient partout des précurseurs l'adoptèrent, et l'originalité de Chénier se fondit dans le grand courant romantique.
Il était tout le contraire d'un romantique. Il appartient au XVIII^ siècle, et il est tout classique, le dernier des grands classiques : ce qui a trompé sur lui, c'est qui'l était poète, en un siècle qui avait ignoré la poésie ; et c'est qu'il avait retrouvé, parmi les pseudo-classiques de son temps, le secret du véritable art classique. Le moyen âge ne l'a jamais préoccupé ; il a été indifférent même au XVI^ siècle : le maître où il allait étudier, c'était Malherbe ; ses modèles, c'étaient les Latins et les Grecs. Jamais homme ne fut plus éloigné de la religiosité mélancolique ou enthousiaste des Chateaubriand et des Lamartine : « athée avec délices selon le mot de Chênedollé, le XYIII*^ siècle dont il était n'était pas celui de Rousseau ; c'était celui de Voltaire, de V Encyclopédie, de Buffon. le XVIII® siècle irréligieux, sensualiste et scientifique. Il appartient, par sa pensée, au même groupe que Condorcet et Volney : il a le culte et l'ivresse de la raison, et son rêve a été de donner une expression poétique aux conquêtes de la raison. Il a formé des plans de grands poèmes qui s'appelaient la Superstition, l'Astronomie, l'Amérique, Y Hermès : l'Amérique devait contenir « toute la géographie
du globe » et « le tableau frappant et rapide de toute l'histoire du monde », considérée du point de vue de la tolérance et de la philosophie ; c'était un Essai sur les mœurs en vers, l^' Hermès aurait exposé le système de la terre, sa formation, l'apparition des animaux et del'homme, la vie de l'homme primitif avant la constitution des sociétés, le développement des sociétés, politique, moral, religieux, scientifique : en somme, le cinquième livre de Lucrèce, refait, agrandi, développé au moyen de l'Histoire naturelle de Buffon. Cette poésie-là, avec plus de force de pensée, plus de génie et d'art dans l'expression, n'est encore que la poésie des Delille et des Esménard : elle est essentiellement didactique, analytique, intellectuelle ; elle ne dépasse pas le ton oratoire.
Dans ses Elégies, il se découvre encore le vrai fils de son siècle.
Le Chénier qu'elles nous offrent est un homme du monde, qui n'a que des sens, qui court après « le plaisir », et ne spiritualise point l'amour. Sa Camille « aux yeux noirs », sa « Julie au rire étincelant », sa Rose « dont la danse molle aiguillonne aux plaisirs ", sont de faciles créatures ; et ce qu'il espère, ce qu'il se promet de ses vers, c'est qu'ils soient un code d'amour et de volupté ; c'est qu'ils échauffent les désirs dans les jeunes âmes, et qu'ils éloignent « du cloître austère » la pensée des vierges Ce Chénier-là est tout proche de Parny.
Cf. Elégies 23 et 30.
H'''^ Littérature. T. II.
LE DIX-HUITIÉME SIÈCLE
PORTRAIT DE LA MÈRE D'ANDRÉ CHÉNIER. a Par Cazes. au Musée de Carcassonne. La mère de Chénier était une Grecque célèbre par sa beauté et son esprit, nommée Sanfi Lhomaka, et cette origine eut sans doute quelque influence sur l'esprit du poète L'artiste 1890. (Bibl. Nat., Imp.)
Mais il a fait les Eglogues et les ïambes, et c'est par là qu'il semble se séparer de son temps.
Par ses Eglogues gréco-latines, il se rattache au groupe des savants qui, derrière la littérature bruyante des salons et de l'Encyclopédie, retrouvaient l'antiquité, et la représentaient aux artistes. Chénier a connu ce mouvement ; il y a participé ; il l'a propagé dans la poésie. Guys, l'auteur d'un Voyage de Grèce, était des amis de sa famille. Il avait rencontré le philologue Brunck, dont les Analecta veterum Grcscorum ' furent une de ses lectures favorites. A Londre?, il se procura les poètes latins de la Renaissance italienne, Sannazar et autres : ces reproductions artistiques de la forme antique le ravirent. Son hymne à David sur le Serment du Jeu de Paume, n'est pas seulement une manifestation de libéralisme politique, il y célèbre le génie et le goût du peintre.
Il avait un avantage sur tous ceux qui étudiaient ou imitaient l'antiquité : il était né à Constantinople, et par sa mère, une Santi Lhomaka, il était demi-Grec. Il avait dans le sang, il reçut parmi ses premières impressions d'enfance, quelque chose qui lui permit de comprendre la beauté antique : il la sentait toute voisine de lui et dans une parfaite harmonie avec son intime organisation ; où les autres ne voyaient que des souvenirs de collège ou des décors d'opéra, il saisissait sans effort les réalités con-