‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 13 sur 364 · MEMOIRE SUR LES TRAVAUX · texte numérisé non relu

MEMOIRE SUR LES TRAVAUX

de rAc.-idt::r.ic rrançoili.' h M. D a c i i r , Sccicr.iirc perpétuel de l'Académie, &: Garde

du Ccibinec du Rov.

TAffcH M. DE yifm-o:j,yUrhiK!'ji<f Duc (i£Caml>rsy, Vw. .ic= iiHsiruute de l'Académie.

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A PARIS, Cher ] E A N BAPTISTE Coignard , Imprimeur ordinaiir du Roy , & Je l Acadénv.c 1-ran.^oilc , luc S. Jflcc^ucs , à la r.iblc d'or.

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LA BRUYERE ET FËNELON

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DEVOIR DU DUC DS BOURGOGNE, L'ÉLÈVE DE FÉNELON. 0 On remarquera cette description d'Apollon servi par les Néréides qui pourrait évoquer les statues du parc it

Versailles (Bibl. Nat., Mss.). CL. HACHETTE.

psrsécuté, offensé par lui ; et, le gagnant de vitesse, il fait paraître son Explication des Maximes des Saints avant les États d'Oraison. Son livre fait scandale : le voilà au plus bas.

Tout le monde l'a abandonné, hors le petit troupeau de ses amis. Le roi lui interdit d'aller à Rome se défendre, l'exile dans son diocèse, chasse ses amis de la cour. C'est ici le triomphe de l'art de Fénelon : il plie ; tout en lui est modeste, résigné ; son attitude, ses lettres font voir au public la plus douce des victimes ; on commence à le plaindre, sans le justifier. Pendant le procès en cour de Rome, il envoie là-bas le naïf abbé de Chanterac, agent confiant et docile qu'il fait mouvoir de Cambrai, et par qui il lutte contre les intrigues et les emportements de l'abbé Bossuet ; il expédie à Rome mémoire sur mémoire, déplaçant la question, éludant les objections, embrouillant tout à force d'expliquer tout, et, sous prétexte d'expliquer, escamotant les doctrines insoutenables pour en substituer d'autres qu'il dérobera bientôt avec une égale aisance ; c'est un polémiste incomparable, perfide, insaisissable. Ce jeu irrite Bossuet, le logicien ferme et droit, qui fait de son mieux pour fixer les points du débat, pour débrouiller les équivoques : il frappe de plus en plus fort sur cet adversaire qui ne s'avouera jamais touché, tant qu'il ne sera pas assommé. Mus Bossuet, naïvement, publie tous ses écrits en France : Fénelon, plus malin, fait parvenir sans bruit

ses défenses à Rome. Il les supprime en France, si bien que Bossuet a l'air de s'acharner sur un adversaire désarmé. Cette apparence, exploitée par les voix de quelques fidèles, retourne l'opinion publique. Le légende de la cruauté brutale de Bossuet, de la douce résignation de Fénelon s'établit ; et quand enfin la cour de Rome ne peut se dispenser de condamner les Maximes des Saints, Fénelon triomphe et à Rome et en France. Il se soumet tout juste au point de vue des théologiens ; mais il se soumet de façon à saisir le public, avec une humilité glorieuse et irrésistible. Au fond, il se croit victime et martyr pour la vérité : il a confessé qu'on avait pu se tromper sur sa pensée ; il n*a pas reconnu que sa pensée se fût trompée ; ses lettres postérieures, son testament affirment que sa doctrine était vraie, et que ses ennemis avaient opprimé en lui l'innocence, la justice et la raison.

Jamais son amour-propre ne se consola de cette défaite : il couvrit mal son aigreur contre Bossuet, qui mourut trop tôt pour en sentir les effets. Mais le cardinal de Noailles survivait ; Fénelon le guetta d'une haine paisible, souriante, dissimulée; il dénonça sous main les doctrines du prélat, excita le P. Telli er contre lui, poussant à le faire condamner publiquement pour jansénisme. C'eût été la revanche des Maximes.

Il avait d'autant plus sur le cœur son humiliation, que sa fortune avait sombré dans cette affaire de quiétisme.

LE DIX-SEPTIEME SIECLE

Tout en élevant le duc de Bourgogne, il songeait que cet enfant régnerait : et dans sa pensée il se réservait le rôle que le médiocre Fleury se donna plus tard auprès de Louis XV. Sa disgrâce éloigna ses espérances sans les détruire : ruiné dans l'esprit de Louis XIV, il continua de gouverner de loin son élève par l'intermédiaire de ses amis, et, au bout de quelques années, le roi autorisa de nouveau leur commerce. L'horizon s'éclaircissait : il s'illumina tout à fait par la mort de Monseigneur. Ce fut un beau temps pour Fénelon que l'année qui sépara les morts des deux dauphins ; Cambrai éclipsa Versailles ; Fénelon se sentait toucher au but, au ministère.

Un vieux roi de soixante-dix ans l'en écarta:t encore pour quelques jours : il était sûr de son élève. Cet indomptable, cet orgueilleux, ce féroce, il l'avait maté à force de douceur impérieuse et flegmatique ; il avait brisé en lui tous les ressorts de la volonté ; il l'avait jeté dans la piété austère, étroite, formaliste, dans des pratiques de moine imbécile ; il l'avait fait incapable d'activité et de décision.

OSTENSOIR OFFERT PAR FÉNELON A LA CATHÉDRALE DE CAMBRAI. 0 Le pied de cet ostensoir aurait été formé d'une figure de la Religion portant l'Hostie et foulant aux pieds des livres parmi lesquels figurait /'Explication des Maximes des Saints. Cet ostensoir aura-.t disparu à l'époque révolutionnaire et le dessin reproduit ià est une restitution faite au déliul du Xl,\* siècle (Bibl. Nat., Imp.). < I. HACHETTE.

à tel point que lui-même s'appliqua plus tard à lui refaire un peu d'énergie et de spontanéité. Sous un tel roi, le précepteur aurait régné.

L'éducation du duc de Bourgogne et les lettres de direction de Fénelon nous dénoncent un second trait de cette nature, qui n'est à vrai dire qu'une transformation du premier : l'amour-propre devient esprit de domination. Le moi aspire à s'étendre, à envahir le moi d'autrui. Sous une grande douceur extérieure, sous la tendresse épanchée, sous la coquetterie attirante, s'exerce une âme impérieuse, qui n'hésite pas à violer les plus intimes secrets de la personnalité : Fénelon veut tout savoir pour tout régler ; il veut être le principe unique des pensées, des actions de ses amis ; il veut êlre le guide, l'oracle de tous les instants. Dès qu'une âme a l'air de se libérer, ou simplement de se retrancher, il s'échappe de cette douceur une dureté écrasante, qui se dissimule aussitôt le coup porté.

Le troisième trait qui enveloppe et fond les deux autres, c'est l'amour. Fénelon est tout amour : c'est pour cela qu'il hait si bien. Il aime et s'abandonne ; son secret, pour captiver, c'est de se donner. Il a la plus étendue, la plus inépuisable faculté d'aimer qu'on puisse voir. Là est la source de ses erreurs théologiques. Mais il n'est pas de ceux que l'amour de Dieu, même dans son plus mystique excès, détache des créatures. Assuré d'aimer tout en Dieu et comme œuvre de Dieu, il ouvre son âme ; et toute beauté le séduit, la beauté de la nature, les arbres, les eaux, les vallées, les jours sereins, les soleils éclatants, la beauté de la poésie païenne aussi, où toute nature se reflète, Homère, Horace, Virgile. Ce prêtre s'abandonne au charme sans scrupule et sans remords. Sa foi n'a pas de renoncement du côté de l'amour. Il a des ardeurs, des grâces féminines dans ses affections : ce sont des élans, des caresses impétueuses, et puis de douces coquetteries, des diminutifs amicaux, des surnoms familiers, par lesquels sa tendresse s approprie pour ainsi dire son objet.

Médiocrement érudit, point du tout logicien, théologien abondant plutôt que sûr, il s'éprend des idées comme des hommes, de tout ce qui flatte sa nature intime et l'aide à se satisfaire : en tout, le vrai, le bien, c'est ce qu'il aime. De là ses excès et ses aveuglements : 11 achèterait la ruine du jansénisme de la ruine de la France. Le point particulier qui le passionne lui cache tout le reste. De là, l'incohérence, les contradictions de ses pensées ; mais de là aussi leur intarissable jaillissement, et la nouveauté, la chaleur. Jamais esprit ne s'est mû plus librement : car jamais 11 ne s'est lié par le respect de la logique ou le sens du possible.

Le moi est au fond de toutes ses chimères, comme il inspire ses plus exquises conceptions.

On retrouve, dans ses idées politiques et sociales, un curieux mélange du chrétien, du grand seigneur, et du lettré enivré des Grecs. Les Tables Je Chaulnes ' et quelques mémoires complètent le Télémaque et les Dialogues des

I . On appelle ainsi le résumé des conversations politiques que Fénelon eut à Chaulnes en novembre 171 1 avec le duc de Chevreuse, et d'où sortit tout un plan de gouvernement qui devait ttre présenté au duc de Bourgogne.

LA BRUYERE ET FENELON

CRITIQUE DU TÉLÉMAQUE PAR GUEUDEVILLE. a Titre et frontispice du tome II du second ouvrage de criliqat dirigé par Nicolas Gueudeville contre le Télémaque.

(Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.

morts. Fénelon rêve une royauté féodale, appuyée sur la noblesse qu'on relèverait, et partageant avec elle le gouvernement de l'Etat, une royauté pacifique, économe, ennemie du luxe et de l'mdustrie ; on établirait des lois somptuaires rigoureuses ; à Salente, le costume même de chaque classe est déterminé. Les souvenirs lointains de la féodalité rurale se mêlent aux rêves littéraires d'un retour à la simplicité primitive de l'âge d'or. Toutes ces vues sont liées par un fort esprit de réaction contre Louis XIV, que Fénelon a vraiment haï : il ne lui pardonne pas, comme chrétien, les guerres, comme noble, l'abaissement de la noblesse, comme philosophe, la misère des peuples, comme Fénelon enfin, sa disgrâce.

Ses idées littéraires procèdent aussi de son tempérament. Contre la critique dogmatique, contre l'application mécanique des règles, il fonde la critique de sentiment. Il est un des deux ou trois esprits qui, au XVll® siècle, ont été au delà de Rome, et ont vraiment senti la riche simplicité de l'art grec. Il est le plus charmant, le plus fin, le plus sûr des

critiques, partout où sa nature se trouve conforme à l'œuvre dont il parle.

Amour-propre, esprit de domination, intolérance, idées réactionnaires en politique, ultramontames en religion, théories larges et incohérentes, pratique souvent étroite et dure, raison flottante, logique douteuse, fureur d'avoir le dessus plutôt que d'avoir raison : tout cela est dans Fénelon ; et cela n'empêche pas de l'aimer ; tout cela n'emp êche pas même de lui trouver un certain air libre et libéral, qui le rapproche de nous. Chrétien, il est mû par le sentiment, plutôt que soumis à la règle ; il est personnel, indocile, téméraire, hétérodoxe. Féodal, il est révolté — du moins au fond du cœur et dans le secret de ses écrits — contre l'absolue domination de Louis XIV. Suivant toujours son sens individuel, il représente la liberté.

Et ce prêtre mystique, ce grand seigneur porte en lui bien des germes de l'avenir, de ce xvill® siècle qui va tuer la noblesse et mettre en péril la religion. Il y a en lui un philosophe, et les philosophes ne s'y sont pas trompés.

LE DIX-SEPTIEME SIECLE

UN FOU DANS UNE BIBLIOTHÈQUE. Û Giavme de Upaulre, correspondant au personnage que La Bruyère décrit au chapitre de La Mode (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.

en contribuant à former sa légende ' : il aime la paix, la bonne administration, les lumières. Il est sensible. Il a l'amour de l'humanité, le sentiment social et philanthropique ; il est bienfaisant et prêche la bienfaisance. Il l'exerce aussi : il l'a montré à Cambrai pendant les plus dures années de la guerre. Il veut plus de bien-être, de tranquillité, moins de charges pour le menu peuple. Et puis, il se souvient à peine de la chute ; Homère l'emporte sur l'Evangile dans son imagination ; il voit la nature innocente, bonne, heureuse en son premier état. Il indique cette, thèse du retour à la nature que prêchera Jean- Jacques, avec qui, au fond, il a tant d'affinités. Il a l'air de regarder le passé : et déjà il fait éclore l'avenir : après tout, n'est-ce pas' ainsi que le monde souvent se renouvelle"?

1. M.-J. Chénier, Fénelon, tragédie, 1793. — Leur erreur, celle de Voltaire, était de le croire détaché du dogme et tolérant comme eux. Ils prenaient pour un affranchissement intellectuel son dédain de mystique raffiné pour la science théologique.

2. Je voudrais au moins citer parmi les hommes du XVII^ siècle qui ont vu les débuts du XVIII", et qui ont contribué à le préparer, l'Ecossais Hamilton, l'auteur des Mémoires de Grammont et des Contes : sans valeur aucune de pensée, il a manié le premier en perfection le style du XVIII" siècle, style " désinvolte », alerte, aiguisé, éclairé d'esprit, et parfaitement sec en sa finesse brillante.

VIGNETTE DE GRAVELOT POUR LE TITRE DES CARACTÈRES DE LA BRUYÈRE (édition de 1765).^ Celte vignette représente » un génie contemplatif occupe à étudier le monde moral, ce qui est exprimé par le caractère sérieux et réfléchi de l'enfant, par le caméléon qu'il voit à ses pieds et qu'il regarde avec attention et par quelques volumes répandus autour du génie» (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHLTfF.

- VUE GÉNÉRALE

LA RELIGION TRIOMPHANTE. 0 Gravure d'Œ Jelinek d'aftrès la coitoosition allégorique de Lebrut re^yrésenfant la Religion appuyée sur le portrait du roi"(BibI. Nat., Est.).

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