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CHAPITRE II LÉLOQUENCE POLITIQUE

L'ÉLOQUENCE AU XVIII^ SIÈCLE : ÉCRITE, PLUTOT QUE PARLÉE, el L'ÉLOQUENCE RÉVOLUTIONNAIRE, DÉFAUTS QUE LA LITTÉ- RATURE LUI COMMUNIQUE DÈS SA NAISSANCE, a MIRABEAU : CARACTÈRE. IDÉES. ÉLOQUENCE, a AUTRES ORATEURS DE LA CONSTITUANTE : BARNAVE. ORATEURS DE LA LÉGISLATIVE : VERGNIAUD. ORATEURS DE LA CONVENTION : DANTON, a NAPO- LÉON : SON GOUT ET SON IMAGINATION.

IL n y a pas eu lieu pour nous de consacrer une étude particulière aux œuvres orato)res du XVm*' siècle. Il n'y a plus d'éloquence religieuse après Ma ssillon. du moins dans l'Église catholique : car lorsque Rousseau parle sur la Providence et la conscience, sur la religion et sur la morale, nous avons reconnu dans sa parole une inspiration protestante ; notre grand orateur philosophique est un prêcheur de Genève. L'éloquence judiciaire est bien médiocre encore, bien verbeuse, bien prétentieuse, reflet tantôt pâle et tantôt criard des styles et des idées dont la littérature enivrait le public : et plutôt que de feuilleter les mémoires d'Elie de Beau-

mont, de Linguet, de Loyseau de Mauléon, des avocats de métier, on fera mieux de relire ce que Voltaire écrivit pour les Calas et ses autres protégés, ou les Mémoires de Beaumarchais, et les mémoires ou plaidoyers de Mirabeau dans le procès en séparation qu'il soutint contre sa femme : les écrits de ces avocats d'occasion sont les vrais chefsd'œuvre de l'éloquence judiciaire.

L'éloquence politique n'existe pas encore : les institutions ne lui font point de place. Cependant, comme aux deux siècles précédents, les agitations parlementaires font parfois appel ou donnent issue aux facultés oratoires des magistrats : dans les querelles religieuses de la première

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

CARICATURE CONTRE MIRABEAU. 0 Estampe populaire anonyme. (Bibl.Nat., Est.) CL. HACHETTE.

moitié du siècle, on distingue l'âpre fermeté du janséniste abbé Pucelle, dans les luttes du Parlement contre la cour et les ministres qui précèdent la Révolution, les fougueux emportements de Duval d'Épréménil. Mais cela est bien peu de chose. La véritable éloquence politique de ce temps doit se chercher dans les écrits : dans tous ces petits libelles par lesquels Voltaire, par exemple, excite l'opmion publique, dans toutes ces déclarations virulentes que, sous un titre ou sous un autre, Rousseau, Diderot, Raynal lancent contre les institutions de l'ancien régime. Et dans les lettres qui furent écrites depuis 1760 il serait facile de noter toute sorte de commencements, comme des poussées et des jets d'éloquence politique, même chez des femmes. A mesure que la Révolution approche, l'mtérêt passionné qu'on prend aux affaires publiques, aux prmcipes, aux réformes, fait éclore de toutes parts, dans toutes les sociétés, des facultés oratoires qui se dépensent dans les conversations et dans les correspondances.

On peut rattacher encore à l'éloquence politique ce que l'on pourrait appeler l'éloquence admmistrative : les discours, les rapports, par lesquels des avocats généraux ou présidents de Parlement, des intendants, des

mmistres mdiquent des abus, tracent des plans de gouvernement, s'associent selon le caractère de leurs emplois à la direction des affaires publiques. La Chalotais, dans son Essai d'éducation nationale, Servan, dans son Discours sur F administration de la justice criminelle, mais surtout Turgot, dans son admirable lettre au roi, qui est ce que sont les déclarations ministérielles de notre république parlementaire, nous offriraient les modèles du genre.

Mais enfin nous ne pouvons nous arrêter à toutes ces promesses, germes équivalents de l'éloquence politique. L'année 1789 arrive, et nous apporte les institutions nécessaires au développement de cette éloquence : et c'est un des faits considérables de l'histoire littéraire du temps.

L'ÉLOQUENCE RÉVOLUTIONNAIRE.^ JH L'éloquence révolutionnaire occupe un espace de dix années (1789-1799) : dans toutes les assemblées qui se succèdent, dans les Etats généraux devenus bientôt Assemblée constituante (1789-1791), dans l'Assemblée législative (1 791 -1792), dans la Convention (1792-1795), partout, sauf dans les deux Conseils juxtaposés des Anciens et des Cinq- Cents (1795-1799), elle est représentée par de brillants et vigoureux talents. Dans les plus mémorables journées des luttes parlementaires, elle fait sentir sa domination : elle force les convictions qui résistent, elle fait reculer les haines qui menacent, elle donne même parfois d'éclatants triomphes à ceux qui étaient montés à la tribune suspects, accusés et déjà plus qu'à demi proscrits. Mais elle se lie trop intimement à notre histoire politique, et l'on ne pourrait exposer les facultés oratoires des Constituants, des Girondins, des Montagnards, sans raconter toute la Révolution.

Car le véritable intérêt des monuments de l'éloquence révolutionnaire est dans le terrible drame dont on suit jour à ]our pour ainsi dire les péripéties : drame national, où s'explique une des grandes crises qu'ait traversées notre pays, drame individuel, où des caractères énergiques défendent à chaque instant leur autorité, leur honneur, leur vie. Tout cela est d'un intérêt brûlant. Mais, séparée des faits de l'hisioire, saisie seulement dans ses formes littéraires, l'élo-.^uence révolutionnaire perd singulièrement de sa valeur. D'abord, à mesure que l'on avance, les polémiques personnelles et les rivalités de parti y tiennent plus de place : les passions qui se donnent cours sont intenses, mais communes et sans finesse ; le spectacle n'en est pas très nécessaire à notre éducation psychologique. En second lieu, les discours de la période révolutionnaire n'apportent pas un bien grand nombre d'idées originales ou de théories neuves : qui connaît Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau, l'Encyclopédie, n'a pas grand'chose à recueillir des orateurs ; ils répètent ce que les philosophes ont écrit.

Et enfin, ils le répètent moins bien : le malheur de l'éloquence révolutionnaire est que sa puissante expan-

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