‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 131 sur 364 · L'ÉLOQUENCE POLITIQUE · texte numérisé non relu

L'ÉLOQUENCE POLITIQUE

sion coïncide avec une période d'affaiblissement littéraire. De là la générale médiocrité des formes oratoires. La langue est molle, pâteuse, diffuse, elle se défait jusque chez les plus vigoureux orateurs ; le vocabulaire n'est pas pur, et je ne parle pas des néologismes nécessaires, des noms d'institutions ou d'opinions nouvelles, des abréviations pratiques du jargon politique : je parle de l'emploi des termes courants et communs de la langue française. Un Mirabeau parle de citoyens peu moyennés, d'idées subverties, de gens qui se routinent ; un Vergniaud nous entretient de la répulsion des ennemis, pour faire entendre qu'il faut les repousser. Les pires défauts de la littérature philosophique ont passé à nos orateurs : les grands mots vagues, les formules abstraites, les déclamations ronflantes, la sentimentalité débordante ; ils nous apparaissent comme de mauvais copistes de Diderot et de Rousseau. Un faux goût d'antiquité décore les discours de toute sorte d'ornements mythologiques, grecs, romains ; on n'entend plus retentir que les noms de Catilina, de Marius, de Lysandre, de Thémistocle. Une détestable rhétorique semble apporter des collèges à la tribune tout l'arsenal des métaphores, comparaisons, allusions, citations qui servaient depuis deux siècles aux discours latins des écoliers. En général aussi, le dédain superbe des faits que nous avons remarqué dans la philosophie du xvill^ siècle, se retrouve chez nos orateurs : ils les écartent de leurs discours, ils construisent a priori, posent des principes et tirent des conséquences ; le solide soutien des faits manque à leurs vastes compositions.

Si bien que, littérairement, notre éloquence politique manque son entrée : elle revêt précisément les formes qui vont mourir. Elle s'embarrasse à ses débuts des traditions qui peuvent le plus la gêner. Plus simple, plus naturelle, elle aurait été plus près du véritable art, elle eût plus facilement rencontré les formes qui ne passent pas. Elle se fût aussi plus facilement détachée de l'histoire : telle qu'elle est, elle a besoin d'être encadrée dans les circonstances, rapportée aux actions et aux intérêts qui lui ont donné lieu. Par là seulement elle redevient vivante. Réduite par le goût du temps à tendre vers la noblesse et 1 élégance, elle est moins expressive que la réalité brute, qu'elle enveloppe de verbiage et délaye dans le lieu commun. En un mot, elle n'est pas du tout l'équi-

1. A consulter: A. Chabrier, L;s Ora/eurs politiques de la France. 1888, A. Aulard, Les Orateurs de l'Assemblée Constituante, 1882 -.Les Orateurs de la Législative et de la Convention, 2 vol. 1885.

2. Biographie : Mirabeau (1749-1791) fut mis par son père chez l'abbé Choquard qui tenait une pension pour les enfants indisciplinés ; sous-lieutenant à Saintes, il est emprisonné à 1 île de Ré par lettre de cachet pour dettes et intrigues amoureuses ; de là envoyé en Corse, puis marié en Provence (1772), interdit pour dettes, incarcéré au château d'If pour voies de fait sur un gentilhomme qui a insulté sa soeur et ne veut pas se battre ; d If, on le transfère au fort de Joux, d'où il s'évade, et fuit avec Mme de Monnier. On les arrête en Hollande, et Mirabeau est enfermé à Vincennes (1777-1780). Député du Tiers en 1789, il devient président de l'Assemblée en 1791.

Editions : Lettres originales écrites du Donjon de Vincennes, Paris 1792, 4 vol. in-8 ; Correspondance de Mirabeau avec Cerutti, 1790, '\n-9i ; Lettres deMirabeau à un de ses amis en Allemagne (\e major Mauvillon), Brunswick, 1792, in-8 ; Lettres deMirabeau à Chamfort, 1796, in-8 ;Le((res inédites, etc., 1806, in-8 ; Correspondance deMirabeau et du comte de ta Mark, 1854, 3 vol. in-8 ; Œuvres oratoires de Mirabeau, 1819, 2 vol. in-8. — A consulter : Lucas Montigny, Mémoires de Mirabeau (cf. t. 11, p.l03n. 4), L. de Loménie (continué par Ch. de Loménie), Les Miroieau, 5 vol., 1889-1892. Guibal, Mirabeau et la Provence, 1891. 2 vol. E. Faguet, XK///" siècle. Barthou. Mirabeau, 1913.

valent littéraire des caractères et des faits de la Révolution- On comprendra donc que nous nous contentions d'esquisser rapidement les physionomies des principaux orateurs qui se distinguèrent du commun : à la Constituante, Mirabeau et Barnave ; à la Législative et à la Convention, Vergniaud; à la Convention, Danton et Robespierre. Aux Cinq-Cents, nous n'aurions à nommer que deux débutants, Royer-CoUard et Camille Jordan, que le 1 8 Brumaire mit brutalement en disponibilité, et qui se retrouveront quinze ans plus tard parmi les orateurs de la Restauration ^.

MIRABEAU. £t £J Le comte de Mirabeau - sortait d'une forte et fière race. Ces Riquetti, transplantés de Florence en France au XIII^ siècle, intelligents, énergiques, peu maniables, de bon service et d'indépendante humeur, ennemis-nés des commis, des courtisans et des ministres, nous expliquent la monstrueuse nature de leur dernier descendant. Gabriel-Honoré était né avec une intelli-

LES.FEMMES DE LA HALLE OFFRANT DES FLEURS A BARNAVE. a Estampe

populaire anoni/me. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

L'ABBÉ MAURY POURSUIVI PAR LA FOULE, a On sait que l'abbé Maury. défendar.t la cause monarchique, soulevait souvent de violentes t>Totestations dans la foule. Une fois, au sortir de l'Assemblée, il fut poursuivi par le peuple dans la rue Sainte-Anne et dut se réfugier sur un toit. Estampe populaire anonyme. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

gence prompte et souple, capable de tout recevoir et de tout garder, avec des appétits démesurés : il avait d'effrayants besoins d'action et de sensation, il lui fallait se dépenser et jouir plus que les autres hommes. Pour son malheur, il eut affaire au père le plus absolu, le plus pénétré des droits de son autorité paternelle, qui se soit jamais rencontré : dès les premières résistances de l'enfant, le marquis s'irrita et voulut le briser rudement. Une pension qui était comme une maison de correction, quatre prisons, dont une de trois ans et demi, une sentence d'interdiction, quinze lettres de cachet : tous ces moyens ne servirent qu'à exaspérer la haine du père, à raidir le fils dans sa révolte, et à diffamer le nom de Mirabeau dans le public. Mirabeau porta toute sa vie le poids de son passé : il eut la gloire, jamais l'estime et la confiance. Quelles étaient ses fautes? Une vie désordonnée, des dettes, des duels, des séductions : tout ce que de charmants seigneurs faisaient communément sans perdre leur réputation de galants hommes, tout ce qui valait à un Lauzun sa royauté mondaine. Mais le monde ne pardonna pas à Mirabeau Cette sorte de férocité, d'exaspération physique qui rem-

plaçait chez lui la légèreté du libertinage à la mode : une fougueuse nature éclatait dans ses vices, au lieu de la gracieuse corruption qu'on était accoutumé à admirer. Et surtout le monde ne saurait pardonner au scandale. Or le père et le fils remplirent pendant quinze ans la France du bruit de leurs débats. Et après le père, ce fut la femme : Mirabeau plaida lui-même contre sa femme devant le Parlement d'Aix (1782) ; il ne put empêcher la séparation d'être prononcée ; et il ne resta de ce procès tapageur que les imputations également diffamatoires des deux parties.

Au milieu de tous ces désordres et de tous ces scandales, Mirabeau travaillait, s'instruisait, s'assimilait une prodigieuse variété de connaissances. Il arrachait par son intelligence et sa capacité de travail l'admiration de son oncle le bailli et, pendant leurs rares trêves, celle même de son père. Les trois années qu'il passa au donjon de Vincennes furent de fécondes années d'études et de méditations. Les facultés oratoires s'éveillaient en lui ; ce qu'il apprenait, il avait besoin de le rendre ; il lui fallait dégorger toutes les idées qui encombraient son cerveau. Déjà dans une de ses précédentes prisons il avait fait un Essai sur le despotisme : à Vincennes, il écrivit d'éloquentes réflexions sur les prisons d'Etat et les lettres de cachet ; il écrivit surtout ses fameuses Lettres à Sophie, incroyable

APOTHÉOSE DE MIRABEAU. £l Gravure allégorique de Houin. Pendant que la Renommée place le portrait de Mirabeau parmi ceux des grands hommes, la France en pleurs est consolée par le génie de laLiberté coiffé du bonnet phrygien. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE,

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