‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 137 sur 364 · TOME PREMIER · texte numérisé non relu

TOME PREMIER

A PARIS

CHEZ H. NÏCOLLE, A LA LIBRAIRIE STÉRÉOTYPr.,

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DE L'ALLEIMAGNE. a Titre de l'édition de 1814. On sait qu'une première édition avait été saisie et détruite en 1810 par ordre de l'Empereur. La présente édition se trouve donc être en réalité la première édition française livrée au public, malgré l'indication qu'allé porte. (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.

EPOQUE CONTEMPORAINE

« convertie » l'achève plutôt qu'elle ne la change. Son acte de foi est un acte hardi d'idéalisme romanesque : elle objective son enthousiasme. Dieu lui est nécessaire, afin que son effort vers le bonheur n'ait pas été vain. Dieu, en son infinité, est bien cet objet d'amour infini qu'elle a cherché à travers tant d'expériences douloureuses. Puis elle s'est aperçue que sa philosophie était insuffisante ; que l'art d'ennoblir la vie par des passions nobles n'était pas une règle suffisante de vie; que le plaisir, même le plaisir de la pitié, n'était pas la vertu ni un fondement solide de vertu ; et Kant lui a offert son postulat du devoir. Mais, en femme qu'elle reste toujours, l'impératif catégorique ne peut rester en elle à l'état de commandement intérieur, abstrait et formel : il faut qu'il se réalise ; et du devoir, Mme de Staël passe à Dieu. Du jour où son esprit au-dessus du sentiment, conçoit la loi morale, elle est chrétienne. Et la foi, chez elle donne satisfaction à la raison : Dieu est pour elle la lumière qui éclaire l'univers et la rend intelligible. Dieu donnait à son esprit l'infini de la science comme à son cœur l'infini de l'amour.

IDÉES LITTÉRAIRES DE Mme DE STAËL. 0 0 Le rôle de Mme de Staël, en littérature, fut de comprendre, et de faire comprendre. S'adressant à l'intelligence de ses contemporains, elle l'oblige à s'instruire, elle lui apporte des idées qui l'élargissent ; elle légitime par toute sorte de fines considérations les aspirations nouvelles dont les

PORTRAIT D'ALBERTINE DE STAËL. £) Alherline de Staël fille de Mme de Slaèl épousa le duc Achille de Broglie et fut la mère du duc Albert de Broglie et de Mme d' Mousson ville. Gravure de Bazin, d'après Gérard (Bibl. Nat., Ebt.). CL. HACHETTE.

âmes étaient tourmentées, et auxquelles le goût traditionnel refusait le libre passage dans la littérature. Elle pose ainsi les principes d'un goût nouveau, conforme aux nouveaux états de sensibilité dont nous avons parlé.

L'ouvrage intitulé De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales (1800) est un curieux livre, confus, plus clair dans le détail que dans l'ensemble, naïf parfois jusqu'à la puérilité, mais, à tout prendre, original, suggestif, un livre intelligent enfin : il y a des chefs-d'œuvre auxquels on hésiterait à donner cette simple épithète. Il y aurait fort à dire sur le dessein philosophique de l'essai : Mme de Staël entreprend de prouver, ou du moins affirme avec constance que la liberté, la vertu, la gloire, les lumières ne sauraient exister isolément : elle tient pour acquis que les grandes époques littéraires sont des époques de liberté. Mme de Staël prétend aussi, « en parcourant les révolutions du monde et la succession des siècles )\ manifester la loi de « la perfectibilité de l'espèce humaine ». Elle « ne pense pas que ce grand œuvre de la nature morale ait été jamais abandonné ; dans les périodes lumineuses, comme dans les siècles de ténèbres, la marche graduelle de l'esprit humain n'a jamais été interrompue ». Comme on voit, c'est la thèse de Perrault qu'elle reprend dans toute sa largeur. Et cela la mène aux mêmes raisonnements forcés, aux mêmes jugements arbitraires. Elle affirme, en vertu de sa thèse, l'infériorité des Grecs, qu'elle ne connaît pas, à l'égard des Romains, qu'elle ne connaît guère. Naturellement elle reprend l'idée de la supériorité du siècle de Louis XIV sur le siècle d'Auguste ; nous avons vu Boileau même la concéder. Mais elle fait un pas de plus, et un pas décisif : les littératures modernes sont des littératures chrétiennes, et la littérature française s'est placée dans des conditions désavantageuses en s'imposant les formes et les règles des œuvres anciennes et païennes. Il y a des littératures qui, mieux que la nôtre, ont rencontré les véritables conditions de la beauté littéraire, parce qu'elles ont été franchement nationales et chrétiennes.

Nous voici conduits au principe nouveau, large, fécond, dont Mme de Staël a voulu donner la démonstration par son livre, et qui contient tout le développement postérieur de la critique : « Je me suis proposé, dit-elle, d'examiner quelle est l'influence de la religion, des mœurs, des lois sur la littérature, et quelle est l'influence de la littérature sur la religion, les mœurs et les lois.... Il me semble que 1 on n a pas suffisamment analysé les causes morales et politiques qui modifient l'esprit de la littérature.... En observant les différences caractéristiques qui se trouvent entre les écrits des Italiens, des Anglais, des Allemands et des Français, j'ai cru pouvoir démontrer que les institutions politiques et religieuses avalent la plus grande part à ces diversités constantes. » Il semble qu'elle ne tienne pas trop, pour la poésie, à sa doctrine du progrès, et qu'elle se contente de constater les différences : si c'est sa pensée, la correction est heureuse. Cherchant donc des difîé-

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

CHATEAU DE MORTEFONTAINE. a Propriété de Joseph Bonaparte, où Mme de Staël se réfugia quelquefois pour échapper à l'hostilité de l'Empereur (Bibl. Nat.. Imp.).

rences, elle classe les littératures en littératures du Midi, en littératures du Nord, Homère d'un côté, Ossian de l'autre . d'un côté Grecs, Latins, Italiens, Espagnols, XVII^ siècle français ; de l'autre. Anglais, Allemands, Scandmaves. Elle aime dans les littératures du Nord la mélancolie, la rêverie, l'exaltation dans la tristesse, « le sentiment douloureux de l'incomplet de la destinée », la position des problèmes métaphysiques dans les âmes angoissées. Comme elle n'est pas artiste, elle voit dans la perfection artistique presque un inconvénient, une infériorité : la beauté formelle lui rend plus difficile à saisir la personnalité de l'œuvre.

Ainsi à l'idéal absolu de Boileau se trouve substituée une pluralité de types idéaux, relatifs cfiacun au caractère national et au développement historique de chaque peuple : la tyrannie des règles éternelles est rejetée. Au reste, Mme de Staël est encore fort modérée. Elle condamne, dans les littératures du Nord, dans Shakespeare même, le manque de goût, le pathétique ou le merveilleux matériels ou grossiers, etc. Elle professe encore que « la poésie est de tous les arts celui qui appartient de plus près à la raison )>. Mais elle essaie de persuader à l'esprit français qu'il peut admettre l'essentiel de Shakespeare, le recevoir, si l'on veut, à correction, y trouver à s'éclairer ou se réjouir. Avec sa lucide intelligence, elle parle des .Anglais et des Allemands comme personne encore n en avait parlé chez nous ; elle laisse à leurs œuvres la coupe et l'aspect étrangers. Mais ce ne sont en somme que des indications sommaires : quand elle aura deux fois visité l'Allemagne, quand elle aura inventorié quelques-unes des meilleures têtes allemandes, elle nous donnera des jugements bien plus réfléchis, plus approfondis, plus lumineux.

Le livre de 1 Allemagne (1810) est vraiment un beau et fort livre, si on ne cherche dans un livre que de la pensée : c'est le livre par lequel Mme de Staël vivra. Il se divise en quatre parties : I" De l Allemagne et des mœurs des Allemands ; 2" De la littérature et des arts ; 3" La philosophie et la morale ; 4" La religion de l'enthousiasme. Les

deux premières parties se rapportent plus étroitement à l'Allemagne ; elles sont plus précises, plus objectives en un sens, d'un intérêt plus général et plus efficace : la seconde fonde la critique romantique.

Mme de Staël a vu une Allemagne sentimentale, rêveuse, loyale, sincère, fidèle, un peuple de doux métaphysiciens sans caractère, sans patriotisme, impropres à l'action, capables d'indépendance, et non de liberté. Cette Allemagne, qui n'est pas celle de Henri Heine, qui n'est pas celle dont nous avons eu la révélation en 1870, a été vraie à une certaine date : ce qui nous intéresse ici, c'est que, malgré Henri Heine, elle est restée jusqu'en 1870 l'Allemagne de nos littérateurs et de nos artistes. Ici encore, la formule que Mme de Staël a réussi à fixer, est celle d'un type étranger : elle nous a fourni pour soixante ans un poncif, dont l'adoption est un hommage à la liberté de son esprit cosmopolite. Dans cette peinture de l'Allemagne, elle insiste beaucoup sur un caractère dont l'importance est de premier ordre pour la littérature : en France, la vie de société absorbe tout l'homme ; l'Allemand n'est pas homme du monde, pense plus qu'il ne cause, et préserve son originalité. Puisque le rapport est étroit entre la littérature et les mœurs, cette différence devra produire en Allemagne et en France des littératures tout à fait dissemblables.

Dans sa seconde partie, Mme de Staël reprend son idée de l'opposition du Nord et du Midi : et cette fois, elle la caractérise par les mots qui ont fait fortune : le Nord est romantique et le Midi classique. Elle affirme que « la littérature romantique . est la seule qui soit susceptible encore d'être perfectionnée, parce qu'ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau : elle exprime notre religion ; elle rappelle notre histoire... ; elle se sert de nos impressions personnelles pour nous émouvoir ^ «. Et dans ces phrases fécondes vous voyez se lever l'idée du romantisme français avec ses effusions pseudo-chrétiennes, ses restitutions historiques, et son individualisme lyrique. Cette fois, Mme de Staël a tout à fait échappé au goiàt du XYIII*^ siècle : elle ne veut plus y faire rentrer ce qu'elle admire, elle veut y substituer un idéal nouveau. Elle dispute finement sur la différence du bon goût de la société et du bon goût de la littérature : elle montre que l'un est essentiellement négatif, et que l'autre est funeste s'il ne contient un élément positif ; elle affranchit ainsi tout à fait l'art littéraire des convenances mondaines.

On voit qu'elle a beaucoup causé avec des hommes qui étaient au courant des plus récentes découvertes, des hypothèses les plus hardies de la philologie ou de l'histoire. Elle dit un mot sur l'épopée, de façon à ruiner l'idée française, née à la Renaissance, que l'épopée est un roman allégorique et mythologique : VIliade et VOdyssée n'étaient originairement que des contes de nourrice.

Par l'Allemagne, elle arrive à comprendre, presque à

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