‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 136 sur 364 · CORINNE AU CAP MISÈNE · texte numérisé non relu

CORINNE AU CAP MISÈNE

Peinture du Baron Gérard pour le Salon de 1819, inspirée par un passage du célèbre ouvrage de Mme de Staël. ( Musée de Lyon.) (cl. hacuettb.) pl. xvj.

MADAME DE STAËL

toute l'Europe, mais elle aura compris toute l'Europe.

Nous verrons l'importance de cette aptitude dans l'évolution des doctnnes littéraires. Remarquons seulement ici que Mme de Staël a créé une littérature cosmopolite, peinture des types nationaux. Avant elle on n'a guère su chez nous que dessiner des caricatures. Mme de Staël, avec une impartialité intelligente, note les caractères distinctifs de chaque peuple : elle voit l'âme allemande, la vie allemande même, elle distingue la vie de Vienne et la vie de Berlin, l'âme allemande du Sud et l'âme allemande du Nord. Pour n'avoir fait que traverser la Russie en calèche, elle a pourtant démêlé très finement les traits originaux du peuple russe, elle a saisi la complexité de l'esprit des classes supérieures, le fond national jeune, vierge, riche sous le vernis d'une civilisation raffinée : par un flair plus singulier encore chez une femme qui ne savait pas la langue, elle a deviné le moujik, au moins quelques parties essentielles de sa nature. Corinne, entre autres caractères, a celui d'être un roman international : l'Anglais, l'Italien, le Français y sont définis en formules un peu sèches, dont la réalisation actuelle a quelque chose d'abstrait et mécanique. Mais ces formules, développées et complétées par d'abondantes dissertations, sont exactes : du moins elles doivent l'être, car je ne vois pas que nos écrivains y aient beaucoup changé depuis cent quinze ans.

Enfin, et c'est le dernier facteur du génie de Mme de Staël qu'il nous faille considérer, elle n'a pas du tout une nature artiste. Elle a l'imagination très sentimentale, nullement esthétique. De là vient qu'elle est incapable de prendre ses propres émotions comme matière d'art, de les réaliser directement dans une forme expressive. Elle ne peut que les faire passer dans son esprit, y appliquer sa réflexion, les analyser, les définir, les noter : il faut, pour qu'elle les traduise, qu'elle en ait fait des idées : tout, peur elle, son cœur comme le reste, n'est que matière de connaissance. Elle n'a pas le sentiment de la nature : elle la voit quand elle veut regarder ; alors elle élabore ses perceptions en notions dont elle donne la formule intelligible : mais pour ce qui est de peindre, elle n'y peut arriver. Rapprochons-la de Chateaubriand : elle a compris la campagne romaine, elle nous dit clairement ce dont Chateaubriand nous donne la sensation intense \ Elle quitterait la vue de la baie de Naples et du Vésuve pour aller causer dans une chambre avec un ami. L'art antique ne lui dit '■len ; comparez encore les descriptions de Corinne à certains passages des Martyrs et de Vltinérairs : ici les V'sions d'un artiste puissant, là les notes d'un touriste curieux. Elle n'a pas de « sensations d'art » : ce qui l'attache, ce sont les souvenirs historiques, les idées auxquelles les choses servent d'appui ou d'occasion. Ou bien encore, c est la signification sentimentale des œuvres d'art, des ruines, des paysages : Corinne est tantôt un ^uide exact et sec, tantôt un rêve lyrique. Dans ce voyage d'Italie, l'art italien lui échappe : elle raisonne froidement, rapidement sur la peinture et la sculpture ; mais vraiment de

PORTRAIT DE DE Mme STAEL £> Tabkau par MtleGoJefroid d'après Gérard (Mus. de Versailles). CL. hachette.

Brosses et Dupaty ^ en parlaient mieux. En littérature, son goût et sa faculté de comprendre se satisfont en raison inverse de !a beauté formelle et de l'objectivité, en raison directe de la richesse sentimentale et de la subjectivité. Elle ne comprend pas la littérature grecque, elle ne comprend pas notre littérature du xvii^ siècle ; elle se satisfait au contraire complètement dans les littératures du Nord, si métaphysiques et si lyriques, si subjectives de sens et si irrégulières de forme.

Et de là le peu de valeur esthétique de son œuvre. Elle n'a pas l'invention artistique : dans Delphine et dans Corinne, tout ce qui n'est pas autobiographie sentimentale ou connaissance positive, est médiocre et banal. Ces romans ne valent que si l'on y cherche les passions et les idées de Mme de Staël : si on les considère dans leur objectivité d'œuvres d'art, ce sont de purs poncifs. Léonce et Delphine, Oswald et Corinne ne vivent pas, ils sont vagues et fades. Mais si, écartant ces pâles figures, on se croit en face de Mme de Staël, si on ne demande qu'à « causer » avec elle, on reprend du plaisir, surtout dans Corinne. Impuissante à créer, elle excelle à noter ; et si elle a le style le moins artiste du monde, comme écrivain d'idées elle est supérieure. Ne lui demandons ni couleur, ni énergie sensible, ni rythme expressif, ni Jormc en un mot ; mais une parole agile, souple, claire qui forme d'ingénieuses combinaisons de signes, qui dégage avec

1. Comparez Corinrte I I. ch. V, et I. V. ch. I, avec la Lettre à M. de Fcntanes.

2. De Brosses, c{. p. 128.— Dupaty, Lettres sur l'Italie en I7&5 (1788 et 1824).

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

aisance des idées toujours intéressantes, souvent nouvelles ou fécondes, voilà ce que Mme de Staël nous offre : son style, c'est de l'intelligence parlée.

LA POLITIQUE ET LA RELIGION DE Mme DE ST.AEL. ^ ^ Si vinl que soit son esprit, la femme en elle se retrouve par le peu de souci qu'elle a de systématiser sa connaissance ou ses idées, et par l'influence que la sensation, l'affection exercent à son insu sur ses conceptions les moins sentimentales.

En politique, elle fut constamment libérale, et là est l'unité de sa pensée. Mais il s'en faut que le développement de cette pensée ait été constant et uniforme. Ses intérêts de cœur ou d'esprit en rendirent la marche irrégulière et inégale. Une tendresse respectable pour son père a faussé sa vue des hommes et des choses ; M. Necker devient le héros de la Révolution française, le centre où tout se ramène ; et quand elle veut raconter son rôle, elle se trouve conduite à faire l'histoire de l'Europe, de Louis XVI à Napoléon : cette substitution de sujets lui semble nécessaire. Ses amis lui insinuent leurs convictions : elle en change, quand ils se renouvellent. Elle a débuté par adorer la monarchie anglaise : Benjamin Constant la convertit à la République des Etats-Unis. Elle juge les événements du point de vue de son amourpropre : le régime où elle pourrait parler librement, qui enverrait ses hommes d'État chez elle, qui ferait de son salon un Conseil officieux, n'aurait sans doute pas trop de mal à la gagner. En 1789, en 1795 et 1800, sous la royauté parlementaire, sous le Directoire, sous le Consulat, elle essaie de réaliser ce rêve, de placer chez elle le foyer et le centre de l'action gouvernementale.

Sa souple intelligence est comme paralysée par ses

1. Disons pourtant qu'elle faisait appel à la bonne volonté des hommes. Un républicanisme large et généreux, exclusif de toute haine, et qui ne demandait le remède aux maux de la liberté que dans le développement des principes de liberté, respire dens ce

sympathies et ses ambitions : elle qui comprenait si bien et si vite tous les peuples, elle ne comprend pas la France révolutionnaire. De là ses illusions et ses mécomptes. De là l'insuffisance de ses Considérations sur la Révolution, où l'on trouve tant de jugements pénétrants et d'idées intéressantes : elle voit très bien beaucoup de détails, elle attribue trop aux individus, à leur action bonne ou mauvaise ; mais d'où vient cette Révolution? qui l'a préparée? que transformera-t-elle ou que manifestera-t-elle? c'est ce que Mme de Staël ne dit pas. Elle donne des explications un peu courtes. Elle se restreint trop exclusivement aux considérations politiques : elle s'obstine à ne voir que des constitutions ; tout ira bien, si l'on a la constitution anglaise, puis la constitution américaine, puis de nouveau la constitution anglaise. Et jamais cela ne va bien : c'est la faute de quelques hommes, ignorants et impatients en 1 790, intrigants et ambitieux en 1795 et 1799, égoïstes et rancuniers en 1814 et 1815. Mais elle croit toujours que tout aurait été bien, facilement, par l'exacte application d'une constitution ^.

On peut dire qu'elle est la mère, ou du moins la marraine, du libéralisme parlementaire et doctrinaire. Elle modifie d'une curieuse façon la théorie de Montesquieu ; on ne l'a pas assez remarqué. « La division du corps législatif, l'indépendance du pouvoir exécutif, et avant tout la condition de propriété : telles sont les idées simples qui composent tous les plans de constitution possible. » Le premier article et le troisième sont surtout importants. Par le premier, l'existence de deux chambres est érigée en dogme : avec le troisième s'introduit dans le régime parlementaire un esprit fâcheux, par lequel la classe bourgeoise déviera la Révolution à son profit, et, substituant au privilège de la naissance le privilège de la fortune,

livre des Circonstances qui peuvent terminer la Révulution, qu'elle n'eut pas le temps de terminer. Le If. brumaire laj prévint.

LES AMIS DE Mme DE STAËL, a Portraits d' AchUU-Charks-Léonie-Victcr duc de Broglie qui épousa la fille de Mme de Staël, par Viardot, de Camille Jordan par ]

A. Tardieu et de Benjamin Constant, par L Desmarais (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

MADAME DE STAËL

LES ALLEMANDS. PAR DEVERIA. a Celle gravure, assez postérieure a la puhlicalion de l'ouvrage de Mme de Slaël nous montre une Allemagne sentimentale et douce, telle que Mme de Staël l'avait dépeinte et telle qu'elle resta jusqu'en 1870 aux yeux de la plupart des Français. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.

fera de la haine ou de la peur de la démocratie la première maxime d'une politique égoïste. Selon Mme de Staël, « la fonction de citoyen accordée seulement à la propriété », c'est « l'idée à laquelle tout l'ordre social est attaché ^ ». Si elle a raison, le suffrage universel aurait détruit le régime parlementaire, et mis en danger la propriété : mais alors cette opinion justifierait les attaques des socialistes contre le « parlementarisme bourgeois », Cet article, en effet, résout la question sociale par le droit politique et contre la démocratie. De cette idée vient la facilité avec laquelle Mme de Staël a passé de la monarchie à la république : elle fait de la conservation sociale, identifiée à l'intérêt des propriétaires, l'objet principal du gouvernement ; et ainsi, roi ou président, peu importe ce que sera l'exécutif, pourvu que ce jx qui possèdent soient protégés contre la masse des « hommes qui veulent une proie », et que « tous leurs intérêts portent au crime », dès qu'on leur permet d'agir.

Il ne faut pas méconnaître que Mme de Staël a été inspirée dans son libéralisme par un ardent amour de l'humanité, par un désir généreux de liberté, de justice et

1. Réflexions sur la paix intérieure (1795), 2*" part., ch. i.

2. Elle écrit au début de sa Littérature ces lignes funestes : " L'égalité politique principe inhérent à toute constitution philosophique, ne peut subsister que si vous classez les différences d*^ducation avec encore plus de soin que la féodalité n'en mettait dans ses distinctions arbitraires ». Il y a là en germe la lutte des classes ; et'ce conseil porte la bourgeoisie libérale à répéter la faute de la noblesse privilégiée du XVUI" siècle. Cela aboutit à rendre suspect au peuple l'homme bien élevé autant que le propriétaire et le capitaliste ; il sent peut-être plus le mépris qui le tient la distance, que la richesse dont il est exclu.

d'égalité, par une bonté large, dont les libéraux et les doctrinaires ne se sont pas toujours inspirés. Mais je ne sais ce qui a offusqué son clair esprit, retenu son âme affectueuse : elle qui savait, dans la Russie de 1812, deviner, aimer le moujik, elle n'a regardé, compté en France que les classes supérieures. Elle n'a institué qu'une doctrine étroite, égoïste. Je ne sais si ce n'est pas un mauvais tour que lui a joué son trop sociable esprit : elle n'admet à partager les bénéfices de la Révolution que les gens bien élevés, les « messieurs » qu'on peut recevoir dans un salon. C'est l'aristocratie des mains gantées ^.

Quant à la religion, Mme de Staël a commencé par l'indifférence, par le voltairianisme : elle n'a pas du tout l'accent religieux de Rousseau. Ce qui lui fera comprendre Rousseau, ce seront les Allemands : elle deviendra, dix ans avant sa mort, une chrétienne fervente, hors de toute église et de toute confession : le duc de Broglie définira son état « un latitudinarisme piétiste », c est-àdire un protestantisme libéral, très indépendant, très peu théologique, plutôt mystique ; cette religion est à la fois très rationnelle et très sentimentale. Toute son âme s'intéresse dans sa croyance, et la crise d'où elle sort

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