T O IVI E P R E M I E II
A PARIS
CHEZ IMIGNERET, IMPRIMEUR, n u E ii L- s L r L I r i\ E , r. s. o. n.*" 28.
GÉNIE DU CHRISTIANISME, a Titre de Tédition originale parue le 14 avril 1802. Le Concordai, voléleS avril, avait été signé tel2,etlel8,iour de Pâques, avait lieu à Notre- Dame la première cérémonie religieuse du Consulat (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.
traductions, des leçons de français qu'il donne (son orgueil s'est refusé à l'avouer) ^, le sauvent, le font vivoter, pendant qu'il compose et fait imprimer son indigeste Essai sur les Révolutions : c'est alors, et pour cet ouvrage, qu'il complète son instruction ; il lit les historiens de l'antiquité ; surtout il se nourrit de Rousseau, de Montesquieu, de Voltaire : il a encore l'esprit du siècle qui finit. La mort de sa mère (1798), celle d'une sœur, le refont chrétien ; il
1. Cf. Lebraz, Château! riand professeur de français (Revie dt Pari', 1907). Au pay^ d'exil de Chateaubriand (Ib d., 1908) ; Dick, Le Séjour de Chateaubriand en Suffolk (Revue d'Hist . litl., 1908).
2. Joubert (1754-1824) fut nommé par son ami Fontanes. inspecteur général de l'Université. On a imprimé en 1842 un recueil de ses Pensées et correspondance ; c'est d'un esprit fin, chercheur, de cet esprit qui empêche un homme de rien créer et qui souvent fatigue le lecteur, parfois aussi l'illumine.
3. il écrivit à Napoléon une demande en grâce, en consultant ce qu'il se devait plutôt que ce qui toucherait le juge : il blessa l'empereur, qui jeta la lettre au feu.
4 Voici les principaux faits : 1814, De Buonaparte et des Bourbons, brochure écrite à la fin de la campagne de France, avant l'abdication ; 1815, il suit Louis XVIII à Gand, et il est ministre de l'intérieur par intérim ; la seconde Restauration le fait pair de France ; 1816, il publie la Monarchie selon la Charte, dont l'édition fu' saisie, après quoi l'auteur fut rayé de la liste des ministres d'Etat et sa pension supprimée (elle lui fut rétablie en 1821 ) : 1818, il fonde le Conservateur; 1821, il devient ambassadeur à Berlin, puisa Londres; 1822, il représente la France au Congrès de Vérone : 1823, ministre des Affaires étrangères, il fait décider la guerre d'Espagne ; 1824, il est renvoyé du ministère ; 1828, sous le ministère Chabrol et Martignac. il va en ambassade à Rome, et donne sa démission au ministère Polignac. Il donne sa démission de pair de France en 1830. Ayant distribué 12 000 francs aux victimes du choléra de la part de la duchesse de Berry, il fut arrêté et emprisonné. En 1832, il fut poursuivi devant le jury, qui l'acquitta, pour son Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry. II servit encore d'intermédiaire entre la duchesse
n'a pas besoin de raisons pour croire ; il lui suffit que la religion soit un beau, un doux rêve ; elle participera au privilège que tous les rêves de M. de Chateaubriand possèdent, d'être à ses yeux des réalités.
Dès qu'il croit, il se prépare à combattre l'irréligion : il fait commencer à Londres l'impression du Génie du Christianisme. Cependant la Révolution s'apaisait : il rentrait en France, détachait du volumineux manuscrit où s'étaient entassées ses impressions américaines, l'épisode d'.Atala (1801) dont le succès était très vif, et publiait en 1802 son Génie, qui semblait donner à la fois un chefd'œuvre à la langue et une direction à la pensée contemporaine. Autour du grand homme se formait un petit groupe d'amis discrets et dévoués : Fontanes, pur et froid poète, Joubert -, penseur original et fin, tous les deux utiles conseillers, sans envie et sans flatterie ; et puis ces femmes exquises, dont Chateaubriand humait le charme, l'esprit, l'admiration, faisant passer ces « fantômes d'amour » à travers son ennui, sans se douter assez que c'étaient là des êtres de chair et de sang qui le berçaient dans leur angoisse : Mme de Beaumont, Mme de Custine, Mme de Mouchy.
Bonaparte le vit, et voulut en décorer la France qu'il reconstruisait : Chateaubriand se prêta au bien qu'un autre grand homme lui voulait ; il se laissa nommer premier secrétaire à l'ambassade de Rome, puis ministre dans le Valais. Le duc d'Enghien est fusillé : il envoie sa démission le 20 mars 1804 ; et bientôt, ayant formé le dessein des Martyrs, il part pour l'Orient (1806), il visite la Grèce, Jérusalem, il revient par Carthage et Grenade ; il rentre à Paris le 5 juin 1807. A peine rentré, il se rappelle à Napoléon par un article du Mercure, qui fait supprimer le journal. Il imprime ses Martyrs (1809) et bientôt l'Itinéraire. Son cousin Armand de Chateaubriand, fusillé en 1809 comme agent royaliste, et qu'il n'a pu sauver ^, le rend plus irréconciliable à l'empire ; quand l'Académie 1 a élu, il écrit un discours que Napoléon ne consent pas à laisser prononcer. Il se refuse à souffrir aucune rature, à changer aucun des passages biffés ou notés par le despote ; et il attend la persécution — qui ne vient pas (181 1).
A cette date, la vie littéraire de Chateaubriand est finie : sa vie politique va commencer Ambassadeur, ministre,
et Charles X, lorsqu'elle épousa le comte Lucchesi-Palli. Des embarras d'argent inquiétèrent sa vieillesse, et il fut obligé, comme il dit, d'Ai/po/Aâ/uer sa /omAe, c'est-à-dire de vendre à une société la propriété de ses Mémoires qui ne devaient paraître qu'après sa mort.
Éditions : Atala. 1801. in-12 ; Génie du Christianisme, 1802. 5 vol. in-12 ; Alala et René. 1805. in-12 ; les Marlurs, 1809, 2 vol. in-12 ; Itinéraire, 181 1. 3 vol. in-8 ; Œuvres complètes (contenant la 1""*^ éd. des Natchez), 1826-1831, 31 vol. in-8 ; éd. Garnier, 12 vol. in-8, 1859-1861. Mémoires t/'(ju/re-(omie, 1849-1850, 12 vol. in-12; nouvelle édition, par Ed. Biré, 6 vol. in-18, 1898-1900; Correspondance générale, p. p. L. Thomas, t. I-V 1912-1914.
A consulter : Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire, 1860, 2 vol. in-8. L'abbé G. Pailhès, Mme de Chateaubriand d'après ses mémoires et sa correspondance, 1887, in-8 ; Mme de Chateaubriand, Lettres inédites à M. Clausel de Coussergues, 1888. (Zomte d'Haussonville, Souvenirs, 1885. Chédieu de Robethon, Chateaubriand et Mme de Custine. 1893, in-18. Bardoux, La Comtesse de Beaumont, C. Lévy, in-8, 1884 ; Chateaubriand (Classiques Populaires), 1893, in-8. De Lescure, Chateaubriand (Coll. des Gr. Ecriv. fr.) Hachette, in- 16, 1892.E. Faguet, XIX' siècle. A. France, Luci7e de Chateaubricnd, ses contes, ses poèmes et ses lettres, 1894. G. Bertrin, La Sincérité religieuse de Chateaubriand, 1900. J. Bédier, CAa/eauAnW en /IménW, (Rev. d hist. li t., 1899, 1900, 1901). V. Giraud. Chateaubriand, études littéraires, 1904; Nouvelles études, 1912. J. Lemaître, Chateaubriand, 1912.
CHATEAUBRIAND
polémiste, il servira à sa mode la Restauration, sans complaisance pour la royauté, méprisant pour les courtisans, gênant pour les ministres, dédaignant d'allonger la main pour saisir le pouvoir, voulant mal de mort à tous ceux qui le saisissent, et portant de rudes coups parfois au régime qu'il prétend servir. Après 1830, il s'estima lié à la dynastie légitime par un devoir d'honneur. Il méprisait l'orléanisme, ses princes, sa politique, ses appuis : égoïsme partout et matérialisme. Il se plut à prédire, à remarquer l'essor de la démocratie qui allait venger la légitimité. Il acheva sa vie dans une noble attitude, en grand homme désabusé : la fière douceur d'un universel renoncement consolait un peu son lourd ennui ; il lui restait une réelle amie, Mme Récamier, qui réunissait autour de lui, pour lui, dans son appartement de l'Abbaye au Bois, les gens les plus distingués ; il recevait de ce monde choisi par les soins d'une adroite femme le culte discret, lointain, fervent, qui convient aux grandeurs désolées. Il mourut le 4 juillet 1848 : il avait pris ses mesures à l'avance pour être enterré près de Saint-Malo, sur la pointe du rocher du Grand-Bé ; il voulait dormir du sommeil éternel au bruit des mêmes flots qui avaient bercé son premier somme, séparé même dans la mort de la commune humanité, et visible, en son isolement superbe, à l'univers entier.
LE CARACTÈRE ET L'ESPRIT ^ ^ M. de Chateaubriand est une âme solitaire : il l'est et par nature et par éducation et par vocation artistique. D'une prédisposition naturelle, les circonstances, le milieu firent un caractère déterminé, d'où la réflexion dégagea une " pose > solennelle. Dans une âme solitaire, il y a d'abord presque toujours une personnalité féroce, incapable de se limiter, de se subordonner, de renoncer à soi. La bizarre enfance de Chateaubriand l'a accoutumé à ne rien compter audessus de son sentiment propre. Sous le despotisme farouche de son père, rudoyé, glacé, il a vécu libre pourtant, ramassé en lui-même, physiquement dépendant et contraint, jamais troublé dans l'exploitation égoïste de l'univers que s'appropriait déjà intérieurement sa petitesse. Il Ignorera toujours la douceur de se donner et de se dévouer. Il aura des tendresses délicieuses : il aimera ses amitiés et ses amours, c'est-à-dire lui-même ami et amant, infiniment plus que ses amis ou ses aimées ; il s'aimera effrénément dans l'image splendide que d'ardentes affections lui renverront de son être : une de ses voluptés choisies fut de se mirer dans un cœur qu'il remplissait. Il servit la cause des Bourbons avec désintéressement ; mais il appartient à Chateaubriand d'avoir le désintéressement égoïste ; il sert pour l'honneur, ce qui revient, dans la pratique, à se détacher du succès de la cause, à se satisfaire des actes ou des gestes qui dégagent son honneur. Services, fidélité, présence au jour du danger, absence au jour des récompenses, toute cette réelle noblesse de sa conduite, il ne la donne pas à la légitimité, pour aider
au triomphe de la justice, il se la donne à soi-même, pour agrandir sa personnalité. Il donne libéralement des attitudes magnifiques, des renoncements hautains, de fières inactions : tout un dévouement stérile et décoratif.
L'orgueil est le fond de Chateaubriand : on le retrouve dans toutes les manifestations de son être. Peu porté et peu exercé à observer, n'ayant dans ses longues journées de Combourg presque point de créatures humaines à voir, sensible aux dehors surtout, il ne connaîtra guère des autres que les masques et les silhouettes. Lui, il se voit par le dedans, il plonge en son fond, il sent immédiatement ses émotions et ses désirs. Presque jusqu'à son entrée dans la vie politique, il n'est pas mis dans la nécessité d'étudier son semblable, de le pénétrer, d'y saisir les mobiles, les ressorts, les modes d'action : et alors il sera trop tard pour faire le métier de psychologue. A cette date le pli est pris. Il s'est concentré : un seul homme l'intéresse, qui est M. de Chateaubriand. Comme il sent en soi, et ne sent pas en autrui les passions humaines, il s'estime différent, unique, donc supérieur. Il n'y a que lui qui ait ces joies, ces douleurs, ces désirs, ces dégoûts. Personne n'aura plus que lui ce qu'Émile Faguet appelle " le grain de sottise nécessaire au lyrique moderne >' :
FRONTISPICE DU GÉNIE DU CHRISTIANISME. EDITION DE 1838. a Ce frontispice dessiné par Th. Fragonard montre ta place importante que le goût du gothique avait prise dans ta décoration ; goût nnweau. né en partie du succès de l'ouvrage de Chafeau' briand (Bibl. Nat., Est.). CL. HACHETTE.
EPOQUE CONTEMPORAINE
VUE DES BORDS DU TIBRE DANS LA CAMPAGNE ROMAINE, a On sait que c'est Chateaubriand qui dans sa célèbreLetlre à M. de Fontanes attira l'attention sur la teoulé de ta campagne romaine Lithographie de Delpech (Bibl.Nat.,Est.). CL. HACHETTE.
la persuasion qu'il ne se passe rien en lui qui n'intéresse l'univers, ou qui se passe comme ailleurs dans l'univers. L'orgueilleux enfantillage de son pessimisme a même source : il croit pleurer des larmes que nul homme n'a pleurées, pour des plaies dont nul homme n'a saigné. Le mal qui est dans la création, il ne le sent que dans son éphémère personne, et se croit la victime élue entre les créatures pour la souffrance ^.
M. de Chateaubriand eut tous les orgueils, depuis l'orgueil vertu jusqu'à l'orgueil sottise. Sa démission après la mort du duc d'Enghien, son dépouillement en 1830, sa fidélité gratuite aux Bourbons, voilà l'orgueil vertu. L'orgueil l'a élevé au-dessus de la niaise rancune des émigrés. Il se pique de rendre justice à Napoléon : il le mesure dans sa hauteur. Mais lisons les Mémoires d'outretombe ; ce titre, Bonaparte et moi sous-lieutenants ignorés, cette phrase, mon article remua la France, cette autre, ma brochure (De Buonaparte et des Bourbons) avait plus profité à Louis XVIII qu'une armée de cent mille hommes, cette autre, ma guerre d'Espagne était une gigantesque entreprise, cette autre encore, j'avais rugi en me retirant des affaires, M. de Villèle se coucha : voilà l'orgueil sottise. Il y a quelque chose de risible dans la gravité de cette question, qui revient à la fin de maint chapitre : Et si j'étais mort à ce moment-là ; s'il n'y avait pas eu de Chateaubriand? quel changement dans le monde !
L'orgueil le prémunit contre l'ambition. Il voulait être au pouvoir : il ne voulait pas le demander, ni descendre aux moyens de l'obtenir. Il ne voulait rien devoir qu'à l'ascendant de son nom et de son génie. Il attendait dans son coin qu'on lui offrît le monde ; il enrageait d'attendre, mais il n'eût pas allongé la main pour le saisir. L'orgueil guérit les mécomptes de sa vie politique : quand on ne lui donnait rien, si je voulais, disait-il ; quand on lui avait retiré, si j'avais voulu ; et la certitude qu'il avait pu tout prendre, tout garder, et qu'il avait tout méprisé, le con-
1 La Prélace de l'édition de 1826 est un curieux document de cet orgueil.
solait. Il n'avait pas l'étoffe d'un ambitieux : il ne savait pas mettre l'orgueil bas.
Cet orgueil sans limite s'accompagnait d'un manque absolu de volonté : effet ou cause, ou l'un et l'autre. Il a rêvé, désiré, jamais voulu : s'il était originellement capable de vouloir, je l'ignore, mais on ne l'a pas exercé à vouloir ; on l'a tantôt contraint, leplussouvent lâché, abandonne a la folie de ses impulsions spontanées. Je ne crois pas qu'il y ait à tirer de sa vie un seul acte de volonté : des élans d'instinct, des sursauts de passion, tout au plus. Son action est surtout négative : elle consiste en général à choisir des modes d'inaction. La réserve dédaigneuse de son orgueil, dans la quête du pouvoir, le dispense d'exercer sa volonté, de choisir des voies où il engagera son effort : elle couvre superbement un éternel rien faire. Il n'est volontaire à aucun degré : pas même impulsif. Il n'est pas de ceux que l'exaltation des sentiments sollicite aux actes. Toute son énergie fuse en idées et en rêves.
Nul n'a plus vécu par l'imagination : son orgueil et son inertie y trouvaient également leur compte. La réalité ne se laisse pas pétrir à notre gré ;et il faut une rude mam, une âpre volonté, pour lui imposer l'apparence qui nous flatte. Il y a dans cette lutte, même quand elle se termine par notre succès, de durs moments pour l'amour-propre ; la victoire est toujours partielle et passagère : elle coûte à l'orgueil et ne satisfait guère. Chateaubriand, dès I enfance, trouva dans le rêve d'immédiates et d'absolues jouissances, des conquêtes faciles et complètes ; il se lit un monde en idée, et se sentit maître du monde. Il se donna toutes les joies, toutes les grandeurs, sans avoir besoin de personne : et il se sentit au-dessus de l'humanité. Son orgueil et son imagination l'emportèrent dans 1 infini.
Que peut-il sortir de tout cela? Une poignante sensation de vide, un long bâillement, un ennui sans mesure. Chateaubriand avait attaché toute sa vie à son moi. Il avait pris pour fin la sensation, et non l'action. Il demandait la jouissance au rêve, et non à la réalité. Mais la sensation
LES TOMBEAUX, a Cramn- de n. l ,unu:,aul :mur l'édition de 1838 du G.n.t- du Christianisme. Dans le chapitre des Tombeaux Chateaubriand témoigne déjàde ce goût de la mort qui devait être si répandu pendant la période romantique (Bibl .Nat.,Imp.). CL. HACHETTE.
CHATEAUBRIAND
s émousse ; il faut la renouveler sans cesse. Le rêve atteint en un moment, épuise aussitôt la jouissance : il dispose de l'infini, mais il faut qu'il crée incessamment des infinis nouveaux. Renonçant à réaliser dès qu'il avait rêvé, Chateaubriand retombait dans son néant, l'âme vide et désoccupée. L'éternelle adoration de son moi grandiose l'accablait à la longue : il n'y a que l'égoïsme actif qui soit un égoïsme content. L'égoïsme sensitif est triste. Chateaubriand passa dans la vie « chargé d'ennui », éternellement mélancolique, ne trouvant nulle part à fixer le vague, ou remplir le vide de son âme. Cette disposition devint une attitude ; il la reporte, dans ses Mémoires, a l'instant même de sa naissance : « Je n'avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front ».
Pour amuser sa douleur, il se plut à s'en exagérer les causes : son orgueil ne voulait pas avoir de communes misères. Il développa fantastiquement les contretemps, les disgrâces de sa vie, les succès aussi et les prospérités : dans toute la première partie des Mémoires, une disposition artistique fait alterner la lumière et l'ombre, l'éclat du présent et la tristesse du passé. Il amplifie ses expériences de la fragilité des choses, des caprices de la fortune, de l'injustice des hommes ; il amplifie les effets et les retentissements de son génie. Il amplifiera même parfois ses passions, ses désirs, et il ne lui déplaira pas de paraître courbé sous un mystérieux remords. Il dramatise enfin toute son existence extérieure et intérieure sans pouvoir éteindre cette soif d'émotion qui le brûle. Et toujours la même plainte monte à ses lèvres, et toujours il recommence à « bâiller sa vie ».
A ce caractère était jointe une intelligence, en somme, distinguée. Il a eu de grandes prétentions au génie politique : si l'on doit en rabattre, il me paraît pourtant qu'il n a pas été plus médiocre que bien des hommes d'Etat de la Restauration, dont le mérite politique est plus illustre parce qu'ils n'en avaient pas d'autre. Chateaubriand n'a pas mal compris la France et l'Europe de son temps. Il a écrit tel mémoire sur la question d'Orient qu'on citerait partout s'il était d'un diplomate de carrière. Il a mieux jugé que la plupart des conseillers de Charles X la situation créée par la Révolution : nécessité de rassurer les acquéreurs de biens nationaux, impossibilité de supprimer la presse, et nécessité, si c'est un mal, de vivre avec ce mal. De cette intelligence résultait un libéralisme, relatif et limité, mais réel. Si, malgré ses prétentions, il n'a pas eu un rôle politique de premier ordre, la faute en est à son caractère et à son esthétique, qui l'ont écarté du pouvoir.
Il avait de l'esprit. Il a dessiné dans ses Mémoires d'amusantes silhouettes d'ambassadeurs, de ministres, de courtisans ; le corps diplomatique à Rome est une jolie collection de grotesques lestement enlevés. Voici M. de Bourmont avec sa physionomie spirituelle, son nez fin, ses beaux yeux doux de couleuvre. Voici La Fayette toujours enchanté de promener sa figure populaire à travers les mouvements dont il n'était pas le maître : « il humait le parfum des
H" Littérature. T. II.
Mme DE CUSTINE, née Sabran, a D'après la peinture de Campana. Mme deCustine eut avec Chateaubriand un long commerce d'amitié (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.
révolutions ». Voici M. de Polignac : il « me jurait qu'il aimait la Charte autant que moi, mais il l'aimait à sa manière, il l'aimait de trop près ». L'anecdote de M. Violet, le maître à danser des sauvages, est tout à fait dans le goût de Diderot ou de l'abbé Galiani.
Mais l'intelligence et l'esprit restèrent toujours des parties secondaires de sa nature, tout à fait sous la domination du caractère et de l'imagination. Si l'on prend Chateaubriand hors de sa vie politique, hors des Mémoires d' outre-tombe, dans ses œuvres de création littéraire seulement, à peine le soupçonnera-t-on spirituel, et moins encore, peut-être, intelligent. Il nous paraît doué d'une singulière inaptitude à saisir les idées, à former des raisonnements. Son éducation, la vie à Combourg ne lui ont pas appris à penser. Il a lu Voltaire, Diderot, Rousseau, V Encyclopédie : voilà d'où il tire toutes ses idées, par un très simple procédé de conversion : il tourne leurs affirmations en négations, et inversement. Il nie la perfectibilité indéfinie de l'humanité, la bonté de l'homme, le prix de la vie ; il affirme la religion, l'impuissance de la raison, le mystère, le surnaturel. De raisonnement, il n'y en a pas, ni d'analyse, ni de vérification, ni d'appareil critique ou logique. Il ne s'est pas appliqué davantage à la psychologie et là-dessus il a des ignorances, des conventions quidépassent toutes celles des « philosophes ». En un mot, avec une intelligence qui était plutôt au-dessus de la moyenne, il n'a que des idées médiocres, superficielles et surtout
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
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LES MÉMOIRES D'OUTRE-TOMBE, a Titre'Je Tédilion originale {1849). En 1834 Chateaubriand avait lu à plusieurs amis réunis chez Mme Récamier des passages de ses Mémoires qui ne devaient paraître qu'après sa mort. La presse en commen<,a la publication en feuilleton le 21 octobre 1848. L'ouvrage parut ensuite en volumes de 1849 à 1850 (Bibl. Nal.. Imp.). CL. HACHETTE.
arbitraires. C'est que ces idées ne sont que des reflets, des prolongements de ses sentiments. En leur médiocrité, elles correspondent à des sentiments intenses, profonds, originaux. 11 a eu les idées qui aidaient son humeur à se manifester.
En vertu même de ce caractère, la forme de l'intelligence, en Chateaubriand, n'est pas philosophique ou scientifique, mais artistique. Il produit des émotions et des images, non des idées : et il ordonne, il exprime ces émotions et ces images, non pas selon la loi du vrai, mais selon la loi du beau. On comprendra à l'étude de ses chefsd'œuvre que nous avons affaire, avant tout, à un artiste.
LE GÉNIE DU CHRISTIANISME. .é? ^ Le TeDeum
qui célébrait la conclusion du Concordat fut chanté le 18 avril 1802 : le même jour, le Moniteur reproduisait l'article de Fontanes sur le Génie du Christianisme, qui venait de paraître. Bonaparte et Chateaubriand semblaient s'unir pour relever la religion. L'effet, à distance, est beau.
Il résulte pourtant de récents travaux que, dès 1795, sous le régime de la séparation de l'Église et de l'État, le
clergé avait repris le culte public. Les clefs de Notre-Dame avaient été remises à une société catholique, et 25 000 curés en 1 796 desservaient 36 000 paroisses. Partout le peuple s'était porté avec empressement à ses églises. Si Bonaparte donc ne fut pas le restaurateur du culte. Chateaubriand ne fut pas le restaurateur de la foi. Il y a un peu d'illusion dans la belle phrase qu'il écrit : « Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le Génie du Ch ristianisme ». Il n'appartient guère, fût-ce à un livre de génie, de créer de pareils courants : et, comme je l'ai dit de la Satire Ménippée, ces ouvrages qui paraissent avoir brusquement retourné l'opinion, doivent leur succès même à ce que l'opinion est déjà, plus ou moins secrètement, changée. Ils révèlent, enregistrent et consacrent. Ils aident, si l'on veut, des tendances à se fixer, et donnent une impulsion vigoureuse aux esprits dans une voie déjà ouverte.
Chateaubriand garde le droit de dire de son livre : « Il est venu juste et à son heure ». Car le premier, avec éclat, il a signalé l'orientation nouvelle du siècle qui commençait. Il y a plus : il est très certain que le christianisme avait besoin d'être réhabilité. La noblesse du XVIII^ siècle était irréligieuse ; la bourgeoisie qui se piquait de « lumières » ne l'était pas moins. Un préjugé créé par les philosophes faisait le christianisme barbare, absurde, ridicule ; il n'y avait que des petits esprits, des imbéciles pour y croire.
UNE PAGE DUIMANUSCRIT AUTOGRAPHE DES MARTYRS, a (Blbl. Nat.,
Mss.). CL. HACHETTE
^ \Ji 'i'f Tli
CHATEAUBRIAND
DESSIN DE GRANIÉ POUR "L'ILLUSTRATION DES MARTYRS, a (Musée du Louvre.), ci. hachette.
Il fallait créer un préjugé contraire, rassurer l'amourpropre du Français, affranchir les classes éclairées de la peur du ridicule attaché à la religion, la leur représenter respectable, décente et belle. C'est ce que vit très bien Chateaubriand : et il réussit à opérer cette conversion de préjugé.
Son dessein était de <> prouver que, de toutes les religions qui ont jamais existé, la religion chrétienne est la plus poétique, la plus humaine, la plus favorable à la liberté, aux arts et aux lettres ; que le monde moderne lui doit tout qu'il n'y a rien de plus divin que sa morale, rien de plus aimable, de plus pompeux que ses dogmes, sa doctrine et son culte qu'elle favorise le génie, épure le goût, développe les passions vertueuses, donne de la vigueur à la pensée, offre des formes nobles à l'écrivain, et des moules parfaits à l'artiste '> Ce vaste dessein d'apologie se développait à travers quatre parties : Dogmes et doctrines, Poétujue, Beaux- Arts et Littérature, Culte.
Au point de vue philosophique et logique, le Génie du Christianisme est singulièrement faible. On y trouve des raisonnements étonnants, fondés sur une érudition plus