Mémoires, t. I, p
3. Je me reprocherais de ne pas citer cet»e pKrase de Ip lettre de René à CéUit» : « Je
RENÉ, a Itluslralicnde l'édition de 1S05 (Bibl. Nat., Est.). CL. HACHETTE.
cations. Chateaubriand s'y donne le plaisir de noircir dramatiquement les émotions de sa jeunesse : d'une amitié fraternelle, toute simple, innocente et commune, encore qu'ardente et nerveuse, il fait un gros amour incestueux ; il donne à René, masque transparent de lui-même, le fastueux et malsain prestige de la passion coupable, contre nature, et il invente la sublimité poétique des monstruosités morales ^.
C'est la formule même de son tempérament que fournit Chateaubriand dans cette étonnante lettre de René à Céluta, qui, du point de vue objectif, est bien de la plus extravagante inconvenance : imaginez une jeune sauvage, puérile et tendre, écoutant ces confidences : « Depuis le commencement de ma vie, je n'ai cessé de nourrir des chagrins : j'en portais le germe en moi, comme l'arbre porte le germe de son fruit. Un poison inconnu se mêlait à tous mes sentiments.... Je suis un pénible songe.... Je m'ennuie de la vie ; l'ennui m'a toujours dévoré ; ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point.... En Europe, en .Amérique, la société et la nature m'ont lassé. »
Eudore nous révèle encore et toujours la même personnalité, assez délicatement localisée à l'aide des Con-
vous ai tenue sur ma poitrine au milieu du désert, dans les vents de l'orage, lorsque, après vous avoir portée de l'autre côté du torrent, j'aurais voulu vous poignarder pour fixer le bonheur dans votre sein et pour me punir de vous avoir donné ce bonheur ! »
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
fessions de saint Augustin, où Chateaubriand trouvait une forme historique appropriée à son âme mquiète : mais à chaque Instant la fiction se déchire, et Eudore découvre l'auteur. Ouvrons cet admirable sixième livre : « Plusieurs fois, pendant les longues nuits de l'automne, je me suis trouvé seul, placé en sentinelle, comme un simple soldat, aux avant-postes de l'armée. Tandis que je contemplais les feux réguliers des lignes romaines et les feux épars des hordes des Francs, tandis que, l'arc à demi tendu, je prêtais l'oreille au murmure de l'armée ennemie, au bruit de la mer et au cri des oiseaux sauvages qui volaient dans l'obscurité, je réfléchissais sur ma bizarre destinée.... Que de fois, durant les marches pénibles, sous les pluies ou dans les fanges de la Batavie ; que de fois à l'abri des huttes des bergers où nous passions la nuit ; que de fois autour du feu que nous allumions pour nos veilles à la tête du camp ; que de fois, dis-je, avec des jeunes gens exilés comme mol, je me suis entretenu de notre cher pays. » Et voilà à quoi sert d'avoir servi dans l'armée de Condé, septième compagnie bretonne, couleur bleu de roi avec retroussis à l'hermine ^ ! Chateaubriand n'avait pas besoin de nous le dire ; on sent que cette vie militaire a été vécue.
LES PAYSAGES DE CHATEAUBRIAND. /!t a
En lui, il trouve pourtant quelque chose qui n'est pas lui, une représentation du monde extérieur ; et traduisant toutes les sensations de son œil comme il traduisait les sentiments de son cœur, il a écrit les plus belles pages de son œuvre. Il n'était pas sans s'en douter, et il disait bien que si sa bataille des Francs et sa description de Naples et de Grèce ne sauvaient pas les Martyrs, ce n'était pas son ciel ni son enfer qui les sauveraient II jouissait par les yeux, il avait cette sensibilité du peintre qui perçoit des beautés invisibles à la foule dans le dessin d'une attitude ou d'un mouvement, dans les transparences ou les brumes de l'air, dans l'harmonie des tons et des lignes d'un paysage immobile ou d'une foule grouillante. Si sa psychologie est Insuffisante, c'est qu'il voit seulement ses personnages ; il ne les
LA VALLÉE AUX LOUPS, a Maison de Chateaubriand auxjenvirons de Sceaux^ gravure de Ftlifie Cordano, d'après Constant Bourgeois (Bibl. Nat, Imp.). CL. HACHETTE.
analyse pas. Et leur vision ne se forme pas en lui selon l'idée d'un certain rapport du physique au moral, mais selon l'idée de beauté. Au lieu de décrire des états moraux (sauf le sien), il dessine des attitudes aimables, touchantes, tragiques ; il fait des groupes et des tableaux. Ainsi les funérailles d'Atala. Rousseau était encore bien orateur ; Bernardin de Saint-Pierre un peu maigre, et plus délicat d'impression que puissant d'expression. Ici nous tenons un grand peintre : dans ses tableaux, les cadres ou les prolongements sentimentaux se décollent d'euxmêmes ; il ne reste que la nature fortement saisie, fidèlement rendue en sa beauté orlgmale et locale. L'enfant rêveur qui dressait avec Luclle des itinéraires prodigieux ^ a parcouru le Canada et la Louisiane : l'artiste rêveur dont la fantaisie promenait René à travers l'Italie et la Grèce a visité Sparte, Athènes, Jérusalem, Carthage, Grenade ; et les feuillets de ses carnets de voyage sont épars dans tous ses livres.
Le Génie du Christianisme vaut surtout par là. Il n'y a que cela qui sauve les Natchez ou Atala. L.'Itinéraire est une galerie de paysages d'Orient et du Midi. Les Martyrs sont une transposition de ces paysages directs en paysages historiques, selon le goût qui prévalait encore en peinture. Et les Mémoires d'outre-tombe, si mêlés, à travers tant de fatras, n'ont guère pour se relever, outre l'intérêt documentaire, qu'un certain nombre de tableaux où le vieux maître s'est retrouvé tout entier : la vie de Combourg, le camp de Thionvllle et le marché du camp, la garde de Napoléon faisant la haie à l'impotent Louis XVIII, les impressions de Rome etc. ; tout ce qui est sensation pittoresque n'a pas vieilli d'un jour dans toute son œuvre.
Il a cette espèce d'ivresse devant la nature qui fait la peinture chaude, sans altérer la lucide précision de l'œil. Regardez toutes ses nuits : on en ferait une galerie ; il n'y en a pas deux qui se ressemblent : nuit en mer, nuit d'Amérique, nuit de Grèce, nuit d'Asie, nuit du désert ^. Le ton local, le caractère singulier est partout attrapé avec une délicatesse puissante. Le sublime de la forêt américaine, la grâce nette des montagnes grecques, la grandeur du cirque romain, le tohu-bohu bariolé du campement oriental, les ciels bas et brumeux de la Germanie et les riants soleils d'Italie, les architectures exquises et les vierges solitudes, toutes les formes que la nature et l'homme ont offertes à ses yeux, il a tout su voir et tout su rendre. Avec quelle exactitude, je ne puis le dire r il faut regarder ses tableaux pour le sentir. Je ne puis que rappeler ici les canards sauvages, le cou tendu et Vaile sifflante, sabattant tout d'un coup sur quelque étang, lorsque la vapeur du soir enveloppe la vallée — le jour bleuâtre et velouté de la lune descendant dans les intervalles des arbres, et ce gémissement de la hulotte qui avec la chute