‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 147 sur 364 · ATALA, RENÉ, LES MARTYRS, L'ITINÉRAIRE · texte numérisé non relu

ATALA, RENÉ, LES MARTYRS, L'ITINÉRAIRE

/H 0 Chateaubriand eut en sa vie deux vastes conceptions épico-romanesques : les Natchez et les Martyrs. Atala et René ne sont que des débris des Natchez ; ces deux récits étaient allés d'abord grossir le Génie du Christianisme : Atala s'en détache avant l'impression ; René y reste incorporé jusqu'en 1805. U Itinéraire appartient aux Martyrs : ce sont les notes du voyage entrepris par Chateaubriand pour se suggérer la vision précise des lieux où se passait l'action de son poème. Le Dernier Abencérage est une transposition poétique des impressions d'Espagne, qui n'avaient pu trouver place dans le cadre des Martyrs, et c'est de plus une réplique ou réduction d'une des idées fondamentales de la grande épopée : musulman et chrétienne, chrétien et païenne, au fond des deux récits est l'antithèse de deux religions.

Dans les Natchez comme dans les Martyrs, Chateaubriand a voulu poser deux mondes face à face, et deux types historiquement opposés de la mobile humanité. Dans les Natchez, œuvre 'de jeunesse, bien que publiée tardivement, le Nouveau Monde et l'Ancien Monde, l'homme de la nature, le sauvage, et l'homme de la civilisation, l'Européen ; il semble que la première idée de l'œuvre soit née d'une lecture de Rousseau. Dans les Martyrs, encore un ancien monde et un nouveau monde, le monde païen et le monde chrétien, la beauté gracieuse et la sainteté sublime : où Corneille n'avait vu que deux âmes (dans Polyeucte), faire voir deux sociétés, deux civilisations, deux morales, deux esthétiques ; ce que Bossuet avait indiqué d'un trait sobre et sévère, en prêtre qui instruit (dans le Panégyrique de saint Paul, et ailleurs), le développer en artiste, pour la beauté et pour l'émotion : cette conception-là, seule, est un coup de génie.

On ne peut dire que Chateaubriand ait tout à fait réussi. Il n'a malheureusement pas su secouer tout à fait le goût de son temps, et je retrouve à chaque page ce qu'on pourrait appeler le style empire, un froid pastiche des formes antiques, une déplorable recherche de la noblesse banale et de la pureté sans caractère. II y a trop de Fontanes dans Chateaubriand, et trop de Canova. Il a voulu réunir le classique et le romantique. Ses Natchez, dans la partie récrite en épopée, sont ridicules. Un tube enflammé pour un fusil, un glaive de Bayonne pour une baïonnette, des centaures au vêtement vert pour des dragons, un Cyclope

CHATEAUBRIAND

pour un artilleur, voilà les artifices où il fait consister le style épique : et ces étonnantes expressions alternent avec des calumets de paix, des tomahawks, et tout le bricà-brac du pittoresque local. Il demande à Calliope, dans un mouvement virgilien, de lui dire le nom du premier Natchez qui périt dans une mêlée. Il multiplie les comparaisons livresques, tirées le plus souvent des poèmes homériques : tel Achille, etc. Il tourne les dieux des sauvages américains en machines poétiques, et il les rend insipides comme la vieille mythologie elle-même.

Les Martyrs aussi nous offrent des élégances épiques qui font regretter le naturel de Télémaque. Toutes les fioritures et tous les artifices, périphrases, épithètes, invocations, s'y rencontrent ^. Il est curieux de les comparer aux parties de VItinéraire qu'ils emploient : on préférera souvent le style simple des impressions de voyage aux beautés écrites du roman. Chateaubriand a reconnu luimême que son merveilleux était manqué : son ciel et ses enfers, ses démons et ses anges sont d'insupportables machines.

A ces défauts de forme s'ajoutent les insuffisances du fond. Pour les Natchez, mais surtout pour cet admirable sujet des Martyrs, il eût fallu r invention psychologique, l'analyse impersonnelle d'un Racine. Chateaubriand est incapable de créer une âme qui ne soit pas la sienne. Tous les personnages secondaires de ses deux poèmes sont sommaires et conventionnels, étoffés à force de rhétorique, tout juste aussi vivants que des héros de Luce de Lancival ou de Legouvé le père. Et ses héroïnes, ses amoureuses, Céluta, Mila, Atala,Cymodocée, les indiennes et la grecque sont de jolies statuettes d'albâtre, dont l'élégance molle écœure vite : Chateaubriand ne connaît pas la femme ; il nous présente toujours des variantes du même type irréel ; toujours il a logé son fantôme d'amour vague et insubstantiel, dans des corps charmants, entrevus un jour par lui en quelque lieu des deux mondes, et qui ont caressé ses yeux ou fait rêver son âme, sans qu'il ait jamais su ou daigné pénétrer la personnalité réelle qui s'y enveloppait. De là le vide de ces formes, psychologiquement nulles, délicieux modèles de chromolithographie.

Les héros ne sont aussi qu'un seul type : Chactas jeune dans Atala, René dans l'épisode qui porte son nom et dans les Natchez, Eudore des Martyrs, c'est M. de Chateaubriand, lui, toujours lui, vu par lui-même. Ici encore nulle psychologie, beaucoup de rhétorique, et à travers tout cela, par moments, une vérité profonde, une mélancolie poignante. Car c'est sa maladie qu'il décrit, c'est de sa maladie que vivent Chactas, Eudore et René ; et partout où l'expression ne dépasse pas la réalité des malaises moraux de l'auteur, un charme douloureux s'en dégage. Je n'aime guère l'épisode de René qui eut tant de succès : c est une amplification sentimentale, la pire des amplifi-

1. Très caractéristique est la page qui ravissait Fonlanes {Mémoires d'outre-lombe, t.V.p. 111. éd. 1849).

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