Au successeur de Vigny, Camille Doucet
LA POÉSIE ROMANTIQUE
ses poèmes, où il semblait devoir s'exprimer plus directement, ne sont lyriques aussi que par l'émotion subjective qui les a fait germer : ce sont des légendes mystiques, des contes épiques, des récits dramatiques. Partout le poète prend un objet hors de lui pour y diriger notre émotion ; il fait élection d'un héros. Moïse, un loup, Jésus, une bouteille que l'océan jette au rivage. Il n'y a guère que deux ou trois pièces où il s'exprime sans l'aide d'une fiction.
Est-ce pour se dérober, par orgueil ou timidité? n'est-ce pas plutôt qu'il n'y a de réel, de précieux pour lui que sa pensée, détachée des accidents de sa personne et de sa fortune? Il la recueille toute pure dans des symboles où elle transparaît.
Le fond de Vigny, c'est la solitude et la détresse amère qui accompagne le sentiment de la solitude^. La vie aggrava cette solitude et cette amertume : mais à vingtcmq ans il se sentait déjà solitaire, et souffrait. Il n'avait pas la ressource de la fuite dans le rêve comme Chateaubriand : il manquait d'imagination et d'égoïsme. Et il avait l'intelligence : de tous nos romantiques, Vigny est le plus, peut-être le seul penseur. Il n'a pas construit de système, mais il a disposé dans ses romans, ses drames, ses poèmes, son Journal intime, toutes les pièces d'un système original et triste.
Il est seul : il sent les hommes indifférents, ou hostiles, la nature froide, impassible, dédaigneusement belle ", les cieux immenses et déserts : Dieu, s'il existe, muet, aveugle et sourd au cri des créatures ^. Le Père éternel, le Dieu consolateur, n'est pas : s'il y a un jour du jugement, ce sera le jour où Dieu viendra se justifier devant ceux qu'il a dévoués au mal par la loi de la vie.
Car « il n'y a que le mal qui soit pur et sans mélange de bien. Le bien est toujours mêlé de mal. L'extrême mal ne fait pas de bien. " Il y a du Pascal dans Vigny, un Pascal venu très tard, quand le jansénisme et peut-être toute la religion ne guérissent plus
Tout ce qui est souffre ; tout ce qui est supérieur souffre supérieurement. Le génie, qu'il s'appelle Moïse ou Chatterton, a un privilège de souffrance. Que faire donc? « Il est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance.... Un désespoir paisible, sans convulsion de colère et sans reproche au ciel, est la sagesse même. »
Le juste opposera le dédain à l'absence Et ne re'pondra plus que par un froid silence Au silence éternel de la divinité*.
F^t-ce une bravade, un défi jeté au ciel? Non ; il y a là plus que de l'orgueil : c'est de l'honneur. Ce sentiment de l'honneur ennobhssait à ses yeux la servitude militaire ; et il a aimé à dire ce qu'il voyait dans l'obéissance passive. Le soldat obéit à un commandement venu d'en haut.