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Jocelyn, 4'^ époque

Epoque de Jocelyn qui, à elle seule, serait un des plus beaux poèmes de notre langue : l'épisode des Laboureurs n'est pas un tableau de la vie rustique, c'est une ode magnifique au travail, distribuée largement en six couplets d'alexandrins, qui alternent avec des strophes lyriques ; la continuité sereine et forte du travail champêtre est partagée par le poète en six moments, où son regard se pose sur l'effort des hommes ; et, embrassant d'une vue leur œuvre, son âme s'envole aussitôt dans la méditation ou la prière. En réalité, Lamartine est impuissant (par indifférence peut-être) à objectiver même sa sensation du monde extérieur : sa description reste toute subjective, toute lyrique, musicale plutôt que pittoresque, son de l'âme au choc des choses plutôt que réfraction des choses au travers de l'âme.

Et voilà le secret du retour de faveur dont il a été l'objet à notre époque. Sa tristesse vaporeuse, son symbolisme imprécis, son invincible idéalisme devaient tenter les jeunes gens après la violente objectivité de certains naturalistes, comme ses rythmes flottants, ses molles harmonies, ses nappes de poésie lentement étalées devaient caresser les sens endoloris par les vers métalliques, aux arêtes nettes, de certains Parnassiens ; son frottis léger et brumeux reposait des couleurs éclatantes et des durs reliefs.

ALFRED DE VIGNY. £t i2) Le comte Alfred de

EPOQUE CONTEMPORAINE

Vigny \ d'une maison de Beauce qu'il imaginait plus ancienne et plus illustre qu'elle n'était, commença à écrire ses poèmes en 1815, étant lieutenant aux gardes. Il publia un petit recueil en 1822. Il le remania, le compléta en 1826, en 1829 et en 1837. Puis il lâcha de loin en loin quelques pièces, qui formèrent avec trois ou quatre autres le recueil posthume des Destinées (1864) : en tout, une trentaine de poèmes, qui tiennent en un petit volume. Quarante années s'écoulent entre Moïse et la conclusion du Mont des Oliviers ; nous pouvons cependant ramasser toute l'œuvre de Vigny en une seule étude : la philosophie des Destinées est déjà dans les poèmes bibliques de 1822 et 1826. Et le pire contresens qu'on pourrait faire serait de chercher dans les faits de sa vie silencieuse l'explication de son œuvre. Ce que la vie lui a donné ou ôté ne lui a pas dicté ses vers, mais bien plutôt ses vers ont décidé de quelle façon la vie, bonne ou dure, l'affectait : ses vers, c'est-à-dire le moi profond et inaltérable dont les vers étaient la confidence.

Confidence hautaine et discrète, s'il en fut. « Personne n a vécu dans la familiarité de M. Alfred de Vigny > , disait-on à l'Académie ^ ; s'il en excluait ses amis, ce n'était pas pour y admettre le public, et laisser déborder son cœur dans ses livres. Ce poète lyrique, un des trois ou quatre grands de notre siècle, n'a presque jamais parlé de lui. Il y a quelque chose de singulier dans son cas : il

JOCELYN S'APERÇOIT QUE SON COMPAGNON EST UNE FEMME, a Illus- Iralion des Œuvres de Lamartine, édition Gosselin et Fume (1837). Gravure de Lacour, d'après J. David (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.

TITRE D'UN PROSPECTUS DES ŒUVRES COMPLÈTES DE LAMARTINE, a

Orné d'une vignette d'Alfred Joliannot (Bibl. Nat., Est.). CL. HACHETTE

compte comme un génie lyrique, et il a toujours employé les formes impersonnelles de la littérature. Il a écrit des romans : Cinq-Mars (1826), où l'histoire embrouille le symbole, et où le symbole fausse l'histoire, bariolage romantique de psychologie insuffisante, de description trop littéraire, et de mélodrame brutal, Stello (18.32), Servitude et grandeur militaires (1835), où se trouvent des récits poignants et sobres, dignes pendants des poèmes ; il a composé des drames : un Othello (1829), une Maréchale d^ Ancre (1830) et ce Chatterton surtout (1835), si sobrement pathétique, dont je ferais volontiers le chefd'œuvre du théâtre romantique. Comme toutes ces formes narratives et dramatiques lui servaient à enfermer, à révéler son intime état de souffrance ou de volonté, ainsi

1. Biographie : Le comte A. de Vigny, né en 1797 à Loches, fut nommé en 1814, sous-lieutenant aux gendarmes rouges, et mis en 1815 dans la garde à pied. 11 donna sa démission en 1828. Assez indifférent à la politique, et dédaigneux des hommes politiques, il eut pourtant un moment, après 1830, l'idée d'entrer dans la diplomatie, et il fut candidat à la dépiita'ion en 1848. Il fut reçu à l'Académie en 1846 par Molé, qui lui fît une des plus injurieuses réponses que jamais récipiendaire ail subies. Il mourut en 1863. — - Editions : Poèmes, 1822 Eloa, 1824 ; Poèmes antiques et modernes, 1826 (éd. Estève, S. T. F. M., 1914) ; les Destinées, 1864; Journal d'un poète, 1867, M. Lévy. Œuvres complètes, C. Lévy, in-8, 6 vol.in-18, 5vol., Lemerre, 8 vol. in-16, 1883-1885 : éd. Conard, depuis 1913 ; Correspondance d'Alfred de Vigny, p. p. E. Sakellaridès, 1905. Helena, réimpr. par Estève, 1907. Daphné, roman inédit, 1912. — • A consulter : Faguet, XIX' Siècle ; Brunetière, Évolution de la poésie lyrique, 9' leçon ; Guyau, L'Art au l>oint de vue sociologique ; A. France, A. de Vigny, 1868 ; Dori on, A. de Vigny, poète philosophe, 1891 ; Un Symbole social. 1893 ; M. Paléologue, A. de Vigny (coll. des Gr. Ecr, fr.), 1891. Spœlberch de Lovenjoul, Lundis d'un chercheur, 1894. L. Séc! é, A. de Vigny et son temps, s. d. P.Dupuy, A. de Vigny, ses amitiés, 2. vol. 1910-1912.

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