Noces et festirts ; l'Aurore
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
UNE PAGE DU MANUSCRIT AUTOGRAPHE DES VOIX INTÉRIEURES, a
Manuscril de Victor Hugo ccrserré à ta Bibliothèque Nationale. CL. HACHETTF!
faits du jour, délicieux appels à l'enfance, banales leçons aux épicuriens et aux riches, paysages précis et pittoresques, graves consultations sur le mal du siècle. Mais ici apparaît le premier chef-d'œuvre du symbolisme de Hugo : la Vache. Ce n'est pas une action comme chez Vigny, c'est un tableau que V. Hugo nous présente, un tableau qui se suffirait à lui-même par son immédiate objectivité, mais au travers duquel le poète nous fait surgir quelque vaste conception de sa philosophie personnelle.
Les Rayons et les Ombres (1840) nous offrent un pareil mélange. Ce recueil nous fait rétrograder jusqu'aux Orientales ou aux Ballades par certaines pièces ; d'autres font pressentir la grande inspiration humanitaire des Misérables Car le poète, plus que jamais, affirme sa mission : il est l'étoile qui guide les peuples vers l'avenir. Il se remet à prêcher sur les événements du jour, tantôt gravement moral, ou amèrement satirique, et penché sur les petitesses du monde,
Çà et là quelques chefs-d'œuvre : des souvenirs des Feuillantines, charmants de pittoresque ému ; la Tristesse d Olympia, si paisible en somme et si peu désespérée dans l'antithèse de nos joies éphémères et de l'éternelle impassibilité de la nature, presque consolée par le déploiement
des formes magnifiques Que la nature prend dans les champs pacifiques,
et surtout par l'inépuisable douceur du souvenir, enfin cette fantaisie. Ecrit sur la vitre d'une fenêtre flamande où l'artiste se plaît à montrer par un court et triomphal exemple ce que son imagination sait faire des mots et du rythme.
Après 1840, le poète se tait pour treize ans. Incertitude j dans l'inspiration, maîtrise de la facture, réelle mais étroite sensibilité, inaptitude et prétention à penser, puissance de suggestion et d'ébranlement, don des sensations | originales et précises, don d'agrandissement fantastique ! de la sensation réelle, voilà ce que le poète a révélé jusqu'ici. Il a fait assez pour être un maître : aujourd'hui que nous voyons se dérouler toute son œuvre, nous apercevons | qu'il tâtonne encore et cherche ses voies. Il n'est pas encore la voix du peuple : il n'a pas encore capté, pour remplir sa poésie, un des grands courants du siècle. De catholique légitimiste il est devenu libéral : mais à peine le souffle dém.ocratique de 1830 l'a-t-il effleuré : ses instincts humanitaires restent hésitants, suspendus, épars ; il s'est laissé attacher à la dynastie de Juillet, il a accepté d'être pair de France. En 1848, sous la République, il fera bonne figure à droite, soutenant d'abord le prince Louis Bonaparte : il viendra à l'idée républicaine et démocratique très tard, presque à la dernière heure, en 1850. Alors il tient l'inspiration qu'il lui faut pour soutenir son imagination et pour être par surcroît l'idole d'un peuple pendant trente ans.
Avant 1850, il faut bien noter que V. Hugo donne peutêtre moins sa caractéristique par la poésie que par le roman et le théâtre. Dans le roman, il était un romantique de la première heure par Han d'Islande (1823), contemporain des Odes classiques : puis il avait fait Notre-Dame de Paris. Mais la poésie dramatique surtout l'avait mis en renom- : de Cromwell (1827) aux Bur graves (1843) on peut j dire qu'il lui consacra les plus vigoureux efforts de son génie. Enfin, dans le Rhin (1842), il avait donné par la prose un pendant aux Orientales : sensation cette fois, et non plus rêve, vision réelle des choses, et suggestion d'images par leur immédiate impression. Dans toutes ces œuvres, les grandes facultés de l'artiste trouvaient leur exact emploi : toutes les formes du monde extérieur, natureet histoire, se laissaient évoquerpar son imagination vigoureuse, ordonner en vastes ou pittoresques tableaux, où sa « pensée » profonde élisait des symboles, sans que la | médiocrité, le vague ou la banalité de cette pensée eussent ! d'importance. Les genres ou thèmes objectifs convenaient à ce tempérament plus riche de formes que de fond ; ces romans, drames, voyages, mettaient V. Hugo sur la voie du lyrisme épique. En un sens, Notre-Dame de Paris et les Burgraves sent les deux premiers chapitres de la Légende des siècles.
I. Les Deux Guitares. Rencontre. Et Oceont/ nox est l'abstraction stntinicntale qui deviendra le récit épique des Pauvres Cens.
LA POESIE ROMANTIQUE
V. Hugo s'achèvera, s'épanouira, précisément à 1 heure où le naturalisme recueillera la succession du romantisme : c'est alors qu'il donnera la mesure de son génie, et que nous essaierons de !e définir tout entier.
ALFRED DE MUSSET. 00 U Orient était à la mode avant les Orientales : après, ce fut une fureur. Que pouvait faire en 1830 un enfant qui se sentait poète? Alfred de Musset ^ fit ses Contes d'Espagne et d Italie. V. Hugo l'avait établi : le Midi, c'était de l'Orient encore. Tout le romantisme tapageur et commun se trouvait dans ces essais : le forcené dans les passions, l'immoralité dans les mœurs, l'étrangeté insolente dans la couleur locale. Et par endroits perçait une originalité certaine de tempérament, dans quelques mots de passion profonde, dans quelques poussées de mélancolie simple ou de moquerie gouailleuse.
Musset ne s'attarda pas dans le romantisme : les disputes littéraires ne l'intéressaient guère. Il avait fait des niches aux classiques à perruque de 1830 ; il aimait les grands classiques de 1660, y compris Racine, la bête noire en ce temps-là des esprits larges ; il ne se gêna pas pour se moquer des romantiques, du pittoresque plaqué, des désespoirs byroniens, des pleurnicheries lamartiniennes ^. Affectant un certain mépris de la forme et de l'art, il posa que toute l'œuvre littéraire consiste à ouvrir son cœur, et pénétrer dans le cœur du lecteur : émouvoir en étant ému, voilà toute sa doctrine ; et si l'émotion est sincère, communicative, peu importe quelle forme l'exprime et la convoie. <' Vive le mélodrame où Margot a pleuré. » Il n'eut donc souci que de dire les joies et les tristesses de son âme. Il a vécu sa poésie : elle est comme le journal de sa vie. Non qu'elle enregistre les faits, elle note seulement le retentissement des faits dans les profondeurs de sa sensibilité.
Il n'y a rien en somme que de commun dans la vie de Musset : beaucoup de folie, beaucoup de plaisir, beaucoup de passion, à la fin le naufrage dans l'habitude insipide et tenace, avec l'amertume de la désillusion impuissante. L'absurde rêve que firent George Sand et lui de réaliser l'idéal romantique de l'amour, aboutit pour l'un et l'autre à d'orageux éclats, à de cruels déchirements : Musset y connut la souffrance profonde, aiguë, incurable.
Jusqu'à cette grande crise, c'est un enfant, et un enfant gâté, sensible, égoïste, prêt à aimer, et surtout avide d'être aimé, léger et fougueux, joyeux de vivre et insatiable de plaisir, vite déçu, jamais lassé, et recommençant toujours sa course au bonheur, sans se douter qu'il
1. Biographie : Alfred de Musset, né en 1810, fut introduit dans le Cénacle en 1828. publia en 1829 ses Contes d'Espagne et d'Italie. Il se sépara presque aussitôt du Cénacle (Secrètes Pensées de Raphaël, juillet 1830). En 1832, il donna le Spectacle dans un Jauleuil ; en 1833, Rolla. La rencontre avec G. Sand est de 1833 : le voyage en Italie, de décembre 1833 à avril 1834, où Musset rentre à Paris. La rupture définitive eut lieu en 1833. De ses souvenirs, Musset fait la Confession d'un enfant du siècle, roman (1836). De 1835 à 1838, il donne la Lettre à Lamartine, VEspoir en Dieu, et surtout les Nuits, de mai et de déeembre (1835), d'août (1836), d'octobre (1837) ; le Souvenir est de 1841. Il mourut en 1857. Pour le théâtre, /.orcnzoccio est de 1834; les Caprices de Marianne, de 1833; Fantasia. de 1834, comme On ne badine pas avec l'amour ; le Chandelier, de 1835 ; // ne faut jurer de rien, de 1836. Presque tout l'oeuvre de Musset a paru d'abord dans la Revue des Deux Mondes. — Éditions : Charpentier. Il vol. in- 18 et 5 vol. in-8; Lemerre. IOvol.in-16. et.
LA RONDE DU SABBAT a Gravure de L. Boulanger pour te tome 11 des Odes et Ballades édition de 1828. (Bibl. Nat., Imp.) CL. HACHETTE.
s'est trompé non pas d'objet, mais de méthode : entre vingt et vingt-cinq ans, il est tout pétillant, tout bouillant de vie et d'espérance. Avec cela, intelligent, spirituel, finement sensé ^, le plus ou le seul homme du monde qu'il y ait parmi nos romantiques, saisissant mieux qu'aucun autre la grâce spéciale ou l'agrément de la vie de salon : très séduisant par ce mélange d'émotion frémissante et d'exquise ironie, par son rayonnement de jeunesse surtout ; car il faut songer qu'à trente ans, presque tout son œuvre était achevé.
Sa poésie est une causerie charmante où vibre toute son âme ; tout s'y mêle, tristesse et rire, sentiments intimes et impressions du dehors ; par un aisé passage et d'indéfinissables nuances, elle hausse, baisse, change le ton Des « mots de tous les jours » notent délicatement d'originales émotions ; au hasard de la causerie sortent spontanément des profondeurs de l'âme toutes sortes d'images des choses, fraîches et comme encore parfumées de réalité : une physionomie d'homme, une scène de la vie, un aspect de la nature, mille formes apparaissent ainsi, en pleine lumière, sobrement indiquées, d'un trait à
depuis 1886, in-4', t. IX. 1895) : CorrespWonce (ie George Sand et d'Alfred de Musset. Bruxelles, 1904 ; Correspondance d'Alfred de Musset, p. p. L. Séché. 1907. — A consul ter : P. de Musset, Biogranhie d'Alfred de Musset, io-16, 1877 ; Lui et Elle, 1859 ; G. Sand, Elle et lui ; Mme C. Jaubert, Souvenirs, 1831 ; A. Barine. /l. de Musset (coll. des Ex:riv.), 1893 ; Brunetière, Evol. de la pxsie lyrique. 7" leçon. Ëvol. de la poésie dramatique, 15* conf. ; Faguet, xix*^ siècle ; Spoelberch de Lovenjoul, Lundis d'un chercheur. 1894 ; M. Clouard, Bibliographie des oeuvres d'A. de Musset. 1883 ; L. Séché. A. de Musset. 1907, 2 vol ; M. Donnay, Musset, 1914.