CHAPITRE I
QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES
CAUSE PROFONDE DU DÉBAT. .é> VUE SOMMAIRE DES FAITS. PERRAULT ET SES P/1/MLL£L£5. FONTENELLE ET SA DIGRESSION. BOILEAU ET SES RÉFLEXIONS SUR LONGIN. a SENS ET CONSÉQUENCES DE CETTE QUERELLE.
NOUS avons vu que le naturalisme classique est le produit d'une combinaison d'éléments dissemblables : le rationalisme et le goût esthétique. Issus tous les deux de la Renaissance, le rationalisme et le goût esthétique étaient pourtant deux courants qui portaient en sens contraire. Le premier éloignait de l'antiquité, et poussait la raison moderne à ne compter que sur soi ; le second
ramenait à l'antiquité, et invitait le génie moderne à s'appuyer toujours sur les exemples des Grecs et des Romains. Le cuhe de l'antiquité avait barré, contenu l'influence du rationalisme sur la littérature ; et c'est par là que la notion de l'art y avait été maintenue. Presque tous les chefs-d'œuvre oratoires et poétiques du temps sont sortis de la petite école des adorateurs de l'antiquité
H" Littérature. T. II.
LE DIX-SEPTIÊME SIÈCLE
Mais le progrès du rationalisme ne pouvait être longtemps enrayé, et nous assistons à la fin du siècle à la destruction de l'idéal classique : c'est à cette crise que l'on donne le nom de querelle des anciens et des modernes ^.
PERRAULT ET BOILEAU AUX PRISES. Il faut d'abord rappeler les faits sommairement. Nous avons parlé plus haut de ces épopées prosaïquement emphatiques, auxquelles le goût précieux avait donné naissance. Les sujets de ces « romans » en vers étaient presque tous tirés de l'histoire moderne, et ornés d'un « merveilleux > emprunté à la religion chrétienne. Un de ces auteurs, Desmarets de Saint-Sorlin, ayant donné son Clovis en 1657, crut nécessaire, lorsqu'il vit s'élever une école dont les maximes essentielles allaient, dans tous les genres, à suivre les anciens et à reprendre les sujets déjà traités par eux, de justifier le choix qu'il avait fait dans son poème d'un héros moderne et chrétien. II multiplia Préfaces et Traités et ne se défendit pas sans donner plus d'une
LA DÉFENSE DE LA LANGUE FRANÇAISE, a Titre de fouvrage de Cfiarùentier, demandant que l'inscription de la Porte Saint-Martin fût rédigée en français (Bibl. Nat ., Imp.) CI.. HACHETTE.
atteinte aux poètes anciens. 11 tendit ainsi à généraliser la question, et à faire le procès à toute l'antiquité. C'est contre Desmarets que Boileau, par une malheureuse application de sa doctrine, prohiba au troisième chant de son Art poétique, l'emploi de la religion chrétienne en poésie, et juste au moment ou Milton venait d'écrire son Paradis perdu (ce que, du reste, il ignorait), nia assurément la j valeur poétique de Satan. Le vieux Desmarets, avant de ! mourir, légua sa querelle à Charles Perrault.
Vers le même temps, la lutte s'engagea sur un autre point : il s'agissait de savoir si l'inscription d'un arc de triomphe dirait la gloire du roi en latin ou en français. Il se fit de gros volumes pour et contre l'emploi des deux langues, et là encore la question tendit à se généraliser : on se mit à comparer le latin et le français, à en débattre les mérites respectifs, la capacité et l'illustration ^.
Cependant le moment de la grande bataille n'est pas venu. On s'en tenait aux escarmouches, aux actions de détail. C'était la Préface d'Iphigénie, où Racine s'égayait aux dépens de Pierre Perrault, qui avait critiqué Euripide sans l'entendre (1671). C'était la Préface d'une traduction du Seau enlevé de Tassoni, où Pierre Perrault attaquait les anciens et malmenait Boileau à mots couverts (1678). C était une fable satirique où Claude Perrault désignait Boileau comme 1' « Envieux Parfait ». C'était la Préface du Saint Paulin (1686), où Charles Perrault saisissait VArt poétique par son point faible, par l'étroite théorie du merveilleux païen. La force du parti des modernes était dans les Perrault : ils étaient trois frères amateurs de lettres et de sciences, intelligents, présomptueux, actifs, remuants, mondains, pourvus de bonnes places et de la confiance de Colbert. Le plus jeune, qui entra le dernier en ligne, fut l'adversaire de Despréaux.
La querelle des anciens et des modernes éclata par son poème du Siècle de Louis le Grand, qu'il lut à l'Académie le 26 janvier 1687,
Les Régniers, les Maynards, les Gombauds, le.s Malhei bes.
Les Godeaux, les Racans,...
Les galants Sarrazins et les tendres Voitures,
Les Molières naïfs, les Rotrous, les Tristans,
étaient mis au-dessus des poètes grecs et romains. Après cette éclatante affirmation de sa thèse, Perrault en entre-
l. A consulter : H. Rigault, Histoire de la querelle des anciens et des modernes, Paris, 1859, i n-8. F. Brunetière, Evolution de la critique, 4" leçon. Gillet, La querelle des anciens et des modernes en France (xvi" et XVII" s.), 1914.
k 2. /)iscours imprimé dans l'éditicn in-8du Clovis de 1673; Comparaison de la langue ci de la poésie française, in-12, 1670; La Défense du poème héroïque, in-4, 1674; La Défense de la poésie et de la langue française, in-8, 1675.
3. A consulter : F. Charpentier, Défense de la langue française pour l'inscription de I arc de triomphe, in-12, 1676 ; le P. Lucas, jésuite. De monumentis puhlicis latine inscrihendis ; F. Charpentier, De l'excellence de la langue française, 1683, 2 vol. in-12. Ce dernier ouvrage pose très nettement la question des anciens et des modernes.
4. Le quatrième frère, Nicolas Perrault, théologien jan^éni te, était mort depuis 1661. Pierre, le receveur général, mourut en 1680; Claude, le médecin, l'architecte, le traducteur de Vitruve, mourut en 1688. Charles, premier commis de la surintendance des bâtiments du roi, de l'Académie française depuis 1670, de l'Académie des belles-lettres depuis la fondation, eut une grande part dans les mesures de protection et d'encouragement que prit Colbert en faveur des sciences et des savants. Il était en disgrâce, et vivait dans la retraite, quand il fit le Saint Paulin et ses ouvrages postérieurs. Il mourut en 1703.
Editions : Para//è/e$ des anciens et des modernes, 4 vol. in-12, 1688-1697 ; Conte (/e ma mère l'Oue, petit in-12, 1697 ; Les Hommes illustres qui ont paru en France pendant le XVII" siècle, 2 vol. in-folio: 3'' édit., 2 vol. in-12. 1701 ; Mémoires, p. p.P.Bonnefon, 1909.