‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 3 sur 364 · FRANÇOISE · texte numérisé non relu

FRANÇOISE

POUR LiNSCRIPTION

DE î-'ARC DE TRIOMPHE.

DEDIEE AV ROr.

Par M. Charpentier, de l'AcadciTiic Françoifc.

Fiici/e erat li/tcere non Yc^Hgyjnntes.

A PARIS, Chez C 1. A 11 D £ B AR B I N, au Palais, fur le iccond Perron de la S ' Chapelle.

" M.~ DC7~rx'Xv'L yivcc Privilège dn Roy.

QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES

LES DEUX ARMEES DES ÉCRIVAINS ANCIENS ET MODERNES. 0 Gravure, allégorique tirée de l'histoire poétique de la guerre nouvellement déclarée entre les anciens

et les modernes (par F. de Caillières) (Bibl. Nat., Impr.). CL. HACHFTTE.

prit la démonstration : de 1688 à 1697 il fit paraître ses Parallèles des anciens et des modernes, dialogues ingénieux et superficiels, d'un tour léger et mondain et dans lesquels s'étalaient à la fois beaucoup d'assurance et beaucoup d'ignorance. Un abbé, à qui Perrault attribue du génie, et qui le représente lui-même, défend les modernes contre un Président qu'il donne pour savant et idolâtre des anciens, et qu'il fait imbécile : l'abbé est soutenu d'un chevalier, sot à boutades, à qui l'auteur confie le soin de lancer les énormités paradoxales qu'il veut insinuer, et n'ose pourtant avancer sérieusement. A travers les détours du dialogue, et les défaillances ou les lacunes de l'exécution, voici l'argumentation qui se reconnaît : la loi de l'esprit humain, c'est le progrès ; dans les arts, dans les sciences, nous faisons mieux, nous savons plus que les anciens ; donc dans l'éloquence aussi, et dans la poésie, nous devons leur être supérieurs. Les anciens étaient des enfants en tout : en tout, les modernes représentent la maturité de l'esprit humain. L'étude des ouvrages littéraires vérifie cette généralisation. M. Le Maître est plus magnifique

que Démosthène ; Pascal est au-dessus de Platon ; Despréaux vaut Horace et Juvénal, et " il y a dix fois plus d'invention dans Cyrus que dans VIliade. » Il y a six causes qui font les modernes supérieurs aux anciens dans la littérature : le seul fait d'être venus les derniers, la plus grande exactitude de leur psychologie, leur méthode plus parfaite de raisonnement, l'imprimerie, le christianisme, et enfin la protection du roi.

Aux côtés de Perrault s'était rangé dès le premier jour Fontenelle, qui avait lancé son exquise et suggestive Digression sur les anciens et les modernes \ où la question était traitée et résolue a priori. La nature est toujours la même, inépuisable en sa force, constante en ses effets : donc il naît autant de bons esprits aujourd'hui que jadis. Chaque âge de l'humanité lègue aux survivants ses découvertes : donc les bons esprits d'aujourd'hui possèdent toutes les pensées des bons esprits de l'antiquité, et de plus celles qu'ils peuvent former eux-mêmes. A vrai dire, certains climats sont meilleurs que d'autres pour certaines pioductions, soit physiques, soit intellectuelles ; à vrai dire aussi.

1 . Elle parut en janvier 1688, avant les Parattèla de Perrault, dont le volurre est de la fin de Tannée. La digression faisait comme suite à un / '-scours sur la nature de FÉglogue, oii Fontenelle discutait très librement sur le mérite de V rgile et de Théocrite. Cf. aussi

les Dialogues des mirts (I6S3) : Socrate et Montaiïjne Erasistrate et Hervé. Apicius et Galilée, etc.

LE DIX-SEPTIEME SIECLE

PORTRAIT DE CHARLES PERRAULT a Gravure d'Edelinck d'après Forlehat (1694) (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.

il y a des époques de recul, où les circonstances (guerres, etc.) étouffent les semences naturelles du génie : il naît une foule de Cicérons qui ne viennent pas à maturité. Somme toute, et en tenant compte de toutes les conditions, il se peut qu'en fait les poètes anciens n'aient pas été dépassés ; s'ils ne l'ont pas été, ils peuvent l'être, ils doivent l'être. Voilà la conclusion qu'avec toutes sortes de précautions insinuait Fontenelle : et les modernes le poussaient à l'Académie, où sa réception était la confusion des anciens.

Ceux-ci pourtant avaient leur revanche : après avoir entendu le Siècle de Louis le Grand, La Fontaine rimait sa charmante Épître à Huet, où il faisait hommage de la perfection de son œuvre aux anciens, où il les proclamait ses maîtres, où il disait nettement leur mérite essentiel, le naturel, et le péché mignon des modernes, l'esprit. La Bruyère, dans ses Caractères, soutenait la même cause, et forçait les portes de l'Académie, où son discours de réception était un éclatant hommage aux modernes qui s'étaient mis à l'école de l'antiquité.

Cependant Boileau, qui ne se tenait pas de rage pendant la lecture de Perrault, Boileau n'éclatait pas. Il grognait,

\. Biographie : Malebranclie. né à Paris en 1638. entre à l'Oratoire en 1660. Ses doctrines, suspectes à Bossuet, furent combattues par Arnauld. Fénelon en avait entrepris aussi une réfutation. Il mourut en 1715.

lâchait des épigrammes contre l'Académie des Topinamboux, contre Perrault et ses admirateurs, prenait encore Perrault à partie dans un Discours sur l'Ode dont il faisait précéder sa misérable Ode sur la prise de Namur, entreprise pour justifier Pindare et en faire sentir la manière. Tout cela ne réfutait ni le Siècle ni les Parallèles. Boileau le sentit et donna en 1694 ses neuf premières Réflexions sur Longin, œuvre de mauvaise humeur, d'ironie lourde et brutale, de critique mesquine et puérile. Comme Perrault avait dénigré violemment Homère et Pindare, Boileau, laissant la question générale, se rabattait à défendre Homère et Pindare, en démontrant que leur censeur ne les avait pas entendus. Il y a pourtant d'excellentes choses dans ces Réflexions, des vues générales et profondes : mais elles sont enveloppées ; jamais elles ne se présentent franchement, en pleine lumière ; et ce n'est pas une petite affaire de les extraire.

Au fond, Boileau était dans une fausse position : il était très « moderne » lui-même, et la façon dont il a habillé son Longin à la française montre la puissance qu'a sur lui le moyen goût de son siècle. Et puis surtout les œuvres de ses amis lui rendaient la tâche difficile : après Racine et La Bruyère, après Bossuet, après La Fontaine et Molière, après Pascal et Corneille, comment soutenir l'infériorité des modernes? Le XVII^ siècle qui finissait n'avait-il pas raison de s'admirer dans son œuvre? Boileau le sentait : car lorsqu'on l'eut réconcilié avec Perrault, il lui écrivit en 1700 une lettre excellente, où, reprenant à son compte la thèse de son adversaire en la limitant, il égalait le XVII*' siècle non pas à toute l'antiquité, mais à n'importe quel siècle de l'antiquité. Il évitait de mettre les modernes au-dessus des anciens dans tous les genres ; mais il montrait qu'il y avait des compensations, et que, plus faibles ici, les modernes, là, étaient supérieurs. Enfin, avec une étonnante sûreté de goût, il faisait le départ des œuvres immortelles du XVII*^ siècle ; il séparait les Molière des Sarrazin : il disait, pour faire valoir son temps, précisément les noms que nous disons encore. Mais Boileau ne battait Perrault qu'avec les propres armes de Perrault.

PORTÉE ET CONSÉQUENCES DU DÉBAT, m et

Ainsi se termina la première phase de la querelle des anciens et des modernes. Il est facile de voir, dans ce simple exposé, le sens et la portée du débat. Les adversaires des anciens, Perrault, Fontenelle, sont des cartésiens : ils appliquent à la littérature l'idée cartésienne du progrès, et, au nom de cette idée, ne voyant dans toute la poésie et dans toute l'éloquence que des œuvres de la raison essentiellement et nécessairement perfectible, ils déclarent les écrivains modernes supérieurs aux anciens. Il suffit de lire dans Malebranche ^ les mordants chapitres où il malmène les adorateurs de l'antiquité, pour com-

Éditions : De la recherche de la vérité, Paris, 1674-1675. 2 vol. in- 12. Œutres, édit, J.Simon, Paris, Charpentier, 4 vol. in- 12.

QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES

prendre ce que pouvait donner l'esprit cartésien on quand l'appliquait aux lettres et aux arts '.

Au rationalisme cartésien s'allia ce que nous avons appelé le rationalisme mondain. Ce rationalisme mondain tire ses principes de la mode, des convenances, de l'opinion ; il n'admet point de vérité, de beauté hors des choses qui ont cours dans la société polie ; et, comme le mouvement général des idées, en France, à cette date, porte vers l'esprit et vers la science, vers l'exercice exclusif des facultés intellectuelles et discursives, l'idéal mondain est forcément l'exagération de cette tendance. De plus, la notion de l'honnête homme, que la société demandait à chacun de réaliser en soi, a rendu dans le cours du siècle l'instruction plus légère, plus superficielle : on a imposé à l'homme du monde de n'afficher aucune compétence spéciale et on a fini par l'amener à n'avoir en effet aucune sorte de compétence. Ainsi l'antiquité, superficiellement effleurée dans les collèges des jésuites, l'antiquité que les femmes ne peuvent connaître, et qui n'est guère objet de conversation dans un salon, est renvoyée aux pédants des Académies et aux cuistres de l'Université. Perrault comme Fontenelle, comme plus tard Lamotte, unit la légèreté décisive de l'homme du monde à l'indépendance carté-

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