‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 207 sur 364 · CL. HACHETTE · texte numérisé non relu

CL. HACHETTE

des récits biographiques ou critiques. Sa vie n'est plus qu'un prodigieux labeur d'écrivain. J'ai tort de dire labeur: elle s'est découvert, quand elle s'est mise à écrire, une inépuisable facilité. Souvent elle ne sait pas où elle ira, lorsqu'elle s'assied à sa table pour commencer un ro man : les incidents, les sentiments naissent les uns des autres, se suscitent et s'engrènent dans son imagination ; elle n'est que le spectateur et le rédacteur d'une action qui se développe en elle, sans elle.

Ce système, qui n'en est pas un, a ses inconvénients : le pire est la prolixité, quand on n'a pas marqué d'avance le terme où l'on doit arriver, il n'y a pas de raison pour s'arrêter ; il n'y en a pas non plus pour borner l'étendue de chaque partie, par son rapport à un ensemb le qui n'existe pas. Il arrive aussi que les caractères se déforment au courant de l'histoire, ou qu'un récit entamé d'enthousiasme avec une robuste allégresse se traîne péniblement après les premières étapes, sans que l'auteur, qui a marché au hasard, puisse naturellement ni continuer ni finir.

Romans et nouvelles, Calmann-Lévy, 84 vol. in-18. Mémoires, souvenirs, impressions, voyages (Histoire de ma vie, 1855. etc.), 8 vol. in-18. Théâtre, 4 vol in-18. Thiàtre de Nohan t, 1 vol. in- 1 8. Corresfwniance, 1882-1834, 6 vol. in-18. — A consulter : Caro, George Sand (coll. des Gr. Ecr. fr.), 1887, E. Faguet, XIX= siècle, H. Amie, Mes souvenirs, 1893. P. Mariéton, G. Sand et A. de Musset. Paris, 1897. S. Rocheblave, Lettres de G. Sand à Musset et à Sainte-Beuve , Paris, 1897, in-18 : G. Sandet sa fille. 1905, in-16. W. Karénine, G. Sand. 1899-1901, 3 vol. Doumic, G. Sand, 1909. Mlle Vincent, G. Sand et le Berry,

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

A son exercice littéraire George Sand apportait une intelligence plus vive qu'originale, plus apte à refléter qu'à produire des idées, toute soumise aux impulsions de la sympathie et de l'imagination. Aussi, selon ses lectures, ses fréquentations et ses états de sentiment, distingue-t-on dans son œuvre trois courants ou trois sources d'inspiration, qui y caractérisent trois périodes successives.

Élève de Rousseau, gagnée par la fièvre romantique, blessée par la dure expérience de son mariage, elle fait l'amour souverain et sacré, sans mesure et sans frein ; elle condamne la société qui opprime la passion par l'intérêt, la raison et la loi. Elle écrit des romans débordants de lyrisme, d'idéalisme, de romantisme, Indiana (1832), Lélia (1833; éd. complétée 1839), /acgues (1834). Dans Mauprat (1837), le thème lyrique s'enveloppe et se tempère d'une sorte de restitution historique : dans ce décor XVIII® siècle, le romantisme de 1830 semble retourner à ses origines, à la sensibilité de la Nouvelle Héloïse ; il y a plus d'objectivité, de calme impersonnel dans cette peinture de l'amour matant, polissant, affinant une brute sauvage.

Puis la vue de George Sand s'élargit : un peu apaisée par sa liberté reconquise, elle regarde hors d'elle-même, et sa sympathie cherche d'autres objets que les affaires ou les états de son propre cœur. Lectrice des philosophes du XVIII® siècle, amie de Barbès, de Michel (de Bourges), de Pierre Leroux, de Jean Reynaud\ et surtout bonne, d'une bonté immense et profonde, elle adopte la religion de r humanité. Elle se fait socialiste, à la façon de ce temps-là, d'un socialisme doux, sensible, déclamatoire, volontiers mystique. Elle écrit alors le Compagnon du tour de France (1840), Conmelo (1842), le Meunier d'Angihault (1845), le Péché de Monsieur Antoine (1847) ; elle crée un roman social et humanitaire, où elle expose son rêve d'un âge d'or, entrevu dans l'avenir, établi par l'égalité et la fraternité, et par la fusion des classes. Le difficile problème de cette fusion est résolu — avec une facilité un peu naïve — par l'amour : un beau et génial jeune homme, ouvrier ou paysan, aime une belle et par-

MAUPRAT. j3 Frontispice de Delavitle pour Vcdiiion Heizel ùu roman de George Sand. (Bibl. Nat., Imp.) CL. hachette.

faite demoiselle, noble et riche ; ils se marient, et voilà les classes fondues. Rien de plus romanesque, parfois de plus fantastique que ces histoires d'amour, traversées de déclamations philosophiques et d'exposés souvent bien verbeux de théories égalltalres.

Enfin, élevée à courir par les trames du Berry, elle a appris de toute la littérature depuis Rousseau la valeur littéraire des impressions qu'on ramasse au contact de la nature. Déjà, dans tous ses romans précédents, on trouvait des paysages charmants, et George Sand s'était révélée comme un grand peintre de la nature. En pleine éruption de roman socialiste, par une évolution imprévue, elle revient à son Berry, s'y renferme, et se met à décrire les aspects de sa chère province, des scènes rustiques toutes simples, sans éclats de passion ni tapage de doctrines : elle écrit la Mare au Diable (1846), la Petite Fadette (1848), François le Champi (1850), qui sont les chefsd'œuvre du genre Idyllique en France, avec leurs paysans idéalisés, et pourtant ressemblants, leurs dialogues délicats, et pourtant naturels ^. Ce n'est pas la réalité : mais c'est une vision poétique qui transfigure la réalité sans la déformer.

A ces trois périodes de la vie littéraire de George Sand est venue s'en ajouter une quatrième, dans sa vieillesse sereine et souriante. Elle se met à conter des histoires, comme une aimable grand'mère qu'elle est : elle traite le public comme son enfant ; elle lui offre Jean de la Roche (1860), le Marquis de Villemer (1861), des Idylles bourgeoises ou aristocratiques, de beaux récits d'amour sans brutalité, encadrés dans des paysages qu'elle va étudier sur place, d'après nature, prenant plaisir à sortir de son Berry et à caractériser d'autres provinces. Parfois elle s'enfonce dans le passé, et elle nous conte avec bonheur, un peu verbeusement, son rêve d'un XVII® siècle précieux, galant, et généreux, un rêve formé d'après VAstrée : ce sont les Beaux Messieurs de Bois-Doré (1858).

Nous pouvons laisser de côté les théories politiques, sociales et philosophiques de George San d : elles attestent la force de ce grand courant d'Idées humanitaires, démocratiques et socialistes qui a traversé la société et la littérature après 1830, et surtout entre 1840 et 1850. Mais ces idées manquent d'originalité et de précision : ce ne sont que des reflets, et de vagues reflets, dont la générosité intime de l'âme de George Sand s'enchante aux dépens souvent de la perfection littéraire.

La faculté la plus forte de George Sand, c'est l'imagination, et elle en a toutes les formes, toutes les qualités, de la plus vulgaire à la plus fine. Elle s'est complu parfois aux combinaisons mélodramatiques, fantastiques, qui ont l'intention d'être terrifiantes ou merveilleuses, et qui ne sont aujourd'hui que déconcertantes et ridicules. Mais ce n'est pas dans l'intrigue à l'ordinaire qu'elle met l'intérêt de ses

I. Très liée aussi avec Ledru-Rollin, elle rédige en 1848 le Bulletin de la République journal du ministère de l'Intérieur.

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