AVEC UN DISCOURS SUR HOMERE
Far Monfieur de la Motie, | De L' Académie Françoise.
Chez G R E G o I R E D u p u I <; , riië S jacCjUcs, à la Fontair.e d'Or.
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U ILIADE, e) Titre et frontispice de l'édition de 1714 par La Motte qui prétendait retoucher l'œuvre d'Homèr;. Le frontispice est de Roettiers, gravé par Edelink. et porte comme
légende « Choisis, tout n'est pas précieux » (Bibl. Nat., Impr.). CL. HACHETTE.
La raison domine dans toute cette production versifiée, et la raison d'un siècle analyseur, abstracteur, argumenteur et critique ; on ne rencontre pas un éclat de passion, pas une impression, pas une image : aucune trace fraîche enfin de la nature ou de la vie.
Les odes de La Motte s'appellent le Devoir, le Désir d'immortaliser son nom, la Bienfaisance, l'Émulation : ce sont des dissertations méthodiques, parfois ingénieuses, oij la part de la poésie se marque par l'emphase, la dureté, la cacophonie, l'effort sensible pour ne pas parler comme tout le monde. Il semble que La Motte gâte, à les mettre en vers, de bons morceaux de prose. Les odes de Jean- Baptiste Rousseau, de Voltaire, de Thomas, de Lefranc de Pompignan, de Lebrun — ce ne sont pas les noms qui manquent — sont des exercices de rhétorique, parfois brillants, jamais sincères : le lieu commun impersonnel en fait le fond.
Faut-il parler de l'épopée? La Henriade irait rejoindre Alaric et la Pucelle, si Voltaire n'avait entouré son poème, truqué et fardé, de notes qui sont souvent de curieuses dissertations littéraires et historiques, si le nom de l'au-
teur aussi ne constituait pas seul un intérêt sensible à l'ouvrage.
Les poèmes didactiques sont là pour prouver la supériorité de la philosophie du siècle, lorsqu'elle s'exprime en prose. Je ne parle pas de l'ennuyeux Racine ou de l'innocent Delille : les Discours sur l'homme de Voltaire, en s'enveloppant de la dignité du vers, ont perdu ce Irait, ce mordant, ce jaillissement d'idées, d'ironie et d'esprit, toutes les qualités les plus constantes enfin et les plus séduisantes de l'humeur voltairienne.
Les élégiaques sont ou des libertins qui s échauffent par des images polissonnes, ou des coquets insensibles qui font de l'esprit sur des idées d'amour.
Ce n'est aussi qu'une idée de la nature qui emplit tant de poèmes sur la nature, Saisons de Saint-Lambert, Mois de Roucher, Jardins de Delille. La plupart sont écrits par des hommes du monde qui n'ont vu la nature que dans leurs parcs ou à l'opéra. Ils l'affadissent par toutes les niaiseries qui ont passé en lieu commun sur l'innocence ■*d e la vie champêtre. Mais surtout le vice radical de leurs
LE DIX-HUITIEME SIÈCLE
PORTRAIT DE JEAN-B.^PT1STE ROUSSEAU, a Vàntwe par Aved (Musée de Versailles). CL. HACHETTE.
descriptions, c'est qu'ils donnent ou suggèrent les noms des objets naturels : ils n'en procurent jamais la vision. Ils semblent dresser des inventaires, et non peindre des paysages. Cela est sensible chez Delille, le maître des poètes descriptifs du siècle. Au fond, toute cette poésie est mort-née ; elle ne peut vivre dans l'atmosphère que lui fait la raison philosophique.
On ne recherche et l'on ne sent que l'exactitude scientifique de la pensée et de l'expression ; on n'a que des idées abstraites à exprimer, et on ne les rend que par des signes abstraits. Pour mettre de l'art, on recourt aux figures de rhétorique et aux machines poétiques : personne n'y croit, mais c'est la mode, et cela fait bien. On use de termes convenus, et d'un langage qui paraît noble, parce qu'il n'est pas celui de la vie courante. A mesure que le siècle avance, la grande ressource de la poésie est la périphrase, qui substitue la description de l'objet au nom de l'objet. Mais cette description n'est pas faite pour susciter une image : c'est un petit problème qu'on offre à résoudre à l'intelligence du lecteur ; et tout est dit quand il a trouvé — non la chose — mais le mot. Il ne s'agit que de poser élégamment les termes du problème, de façon que la solution se présente instantanément à l'esprit. On traite le vers mathématiquement, par le compte exact des syllabes. Du son des mots, on n'a cure, et par conséquent on néglige la rime ; bonne ou mauvaise, elle indique suffisamment la fin du vers : et n'est-ce pas à cela qu'elle sert?
On ne sait plus ce que c'est que le rythme : il ne s agit que de mettre la césure ici ou là.
Pour être justes, disons qu'on a fait au xvill^ siècle des vers charmants, et beaucoup : dans les genres où l'esprit suffisait. Je ne dis rien des contes ; la polissonnerie froide et concertée y étouffe l'esprit ; il n'y a là pour nous qu'ennui et dégoût. La satire lyrique du XVI^ siècle ou du XlX^ ne saurait se rencontrer ; mais on trouvera la satire analytique, critique, épigrammatique, le pamphlet en vers, amusant ou virulent, qui dissout les doctrines ou diffame les hommes. Un provincial gauche, à qui les salons ne firent pas fête, Gilbert, a trouvé dans les blessures profondes de son amour-propre une source d'amertume éloquente : il a vu le faible de son siècle, les petitesses de ses grands hommes, et sa raillerie s'est abattue, précise, lourde, assommante. Voltaire est exquis, quand il lâche la bride à sa verve et se moque de tout ce qui le gêne, hommes et choses : il arrive dans le Pauvre Diable, dans les Systèmes, dans la Vanité, a égaler sa prose par ses vers.
Il est le maître aussi dans les stances, les épîtres, dans tous les genres agréables qui fixent l'esprit de la conversation. Il a été à bonne école, il a recueilli chez Vendôme et chez la duchesse du Maine la tradition des Hamilton et des Chaulieu : il a le secret charmant de ces choses légères.
LES JARDINS. 0 Frontispice de Cochin, gravé par Laurent, pour les Jardins ou l'Art d'embellir les paysages, par l'ahbé Delille, édition de 1782 (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE.
LA POÉSIE
de réellement parfaites. Plron y est d'une bouffonnerie saisissante avec un grain de fantaisie délicieux : Voltaire y porte une justesse aiguë de pensée et d'expression. Mais l'artiste supérieur en cette bagatelle, c'est Lebrun, le faiseur d'odes, celui qu'on appelait Lebrun Pindare. Il a une âpreté qui donne du sérieux à l'épigramme ; et, par la sûreté des applications, par la nerveuse perfection de la forme, il a su agrandir ce jeu d'esprit : il en a fait un appareil de condensation de la critique littéraire ; ses meilleures pièces sont comme des extraits concentrés et mortels. La Harpe en a su quelque chose.
Il y a donc de quoi lire, et où se plaire, dans les ouvrages en vers du XVlll^ siècle. Mais aucune œuvre ne compte dans l'histoire de la pensée ^ ; et cela est grave, en un siècle où la pensée est tout ; surtout, il manque à cette poésie d'être poétique. Il faut franchir tout le siècle : nous verrons reparaître inopinément la poésie et l'art avec André Chénier.
chez nous que chez d'autres la poésie pure, la notation artistique du sentiment séparé de tout élément intellectuel. Mais ce n'est pas une raison pour refuser catégoriquement le nom de poésie à celte combinaison d'intelligence, de sentiment et d'art, que le XVIII'^ siècle a cherchée, et plus d'une fois réalisée, où l'émotion, la vibration sentimentale sont contenues de façon à ne pas troubler la clarté intellectuelle. Il ne faut pas oublier après tout que, si Lamartine a dépassé Voltaire, il en est sorti.
INTÉRIEUR D'UNE BIBLIOTHÈQUE, a Vignette de Gillot pour h fable Les Deux Livres, de La Motte (Les Fables, édition de 1719). (Bibl. Nat., Imp.) CL. hachette.
qui s'évaporent à l'examen et semblent faites de rien. Une pointe d'idée, une ombre de sentiment, c'en est assez, et toute la nature de Voltaire se répand dans ces petites pièces.
En ce genre, il y aurait bien des noms à citer. Je ne nommerai que Gresset, chez qui point déjà un air de rêverie mélancolique étouffé sous la volonté de rire, et Piron, l'intarissable, gaillard et drolatique Piron, qui n'a jamais r en dit de plus plaisant que les mots de bonne foi où il se mettait sans rire au-dessus de Voltaire. Voltaire, même dans la poésie légère, reste infiniment supérieur à Piron, comme à Gresset, comme à tous les autres : il est au-dessus du genre ; il a des idées qui lui donnent corps et substance. Les autres sont trop vides. On est vite fatigué de ce miroitement, de ces reflets, de ces paillettes, de ces étincelles.
Enfin, je mettrai à part les épigrammes : c'est le triomphe du siècle. On en faisait si naturellement, si infatigablement en prose, qu'il n'est pas étonnant qu'on en ait fait en vers
I. Exception faite parfois pour Voltaire. Le Mondain, les Discours sur l'homme, le Poème sur le désastre de Lisbonne, onl compté ont laissé des traces profondes et multiples 11 y a un peu de dureté, sans nul doute dans les jugements qui précèdent sur la poésie du XVIII'' siècle : l'idée romantique du lyrisme lésa trop inspirés On ne saurait nier qu'il y ait une poésie de l'esprit comme il y a une poésie du sentiment, et que cette poésie soit conforme au génie national. L'intelligence en France se mêle à tout, ce qui rend plus rare
H" LlTTÉRAlURE T. II.
LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE
PORTRAIT DE Mlle CLAIRON, a Gravure de Michel, d'après Pougin de Saint-Auhiii. Elle fui souvent la partenaire de Lekoin et jouait avec une telle Perfection que l'on disait d'elle: « Tout jusqu'à l'art, chez elle, a de la vérité ». (Bibl. Nat.. Est.)
PORTRAIT DE LEKAIN EN COSTUME DE THEATRE. £J L?kain est représenté ici dans le rôle de i'orphelin de la Chine. Gravure de Elluin, d'après J. Bertaux. (Bibl. Nat., Est.) CL. HACHETTE.
PORTRAIT D'ADRIENNE LE COUVREUR, a Gravure de P. Drevet, d'après Charles Coypel (Bibl. Nat-, Est.). Elle fut la première à rejenir au Ion naturel et à abandonner la diction chantante alors en usage. CL. HACHETTE.