‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 22 sur 364 · CHAPITRE II LA TRAGÉDIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE II LA TRAGÉDIE

DÉCADENCE DE LA TRAGÉDIE : NI NATURE NI VÉRITÉ. CRÉBILLON : LA TRAGÉDIE ROMANESQUE ET HORRIBLE, m VOLTAIRE ; JUSTESSE DE LA CONCEPTION, FAIBLESSE DE L'EXÉCUTION. VOLTAIRE ET SHAKESPEARE : INVENTIONS ET ARTIFICES QUI MODIFIENT LA FORME DE LA TRAGÉDIE. LE THEATRE PHILOSOPHIQUE, a RIEN AUTOUR NI A LA SUITE DE VOLTAIRE.

t;vill'^ Siècle a fait effort pour ranimer la tragédie. Ses remèdes ont achevé de la tuer.

CRÉBILLON. Elle était bien malade, dès le jour où elle perdit Racine : par un effort de génie qui ne sera pas renouvelé, il avait su pousser son observation bien audessous de la surface polie des mœurs actuelles jusqu'aux explosions immorales, douloureuses, brutales, des passions naturelles. Comme le hasard ne suscite après lui personne qui puisse faire équilibre aux circonstances par son tempérament, la force des circonstances l'emporte, et étouffe la tragédie. La vie de société ne laisse pas aux émotions profondes de l'individu le droit de s'exprimer, et élimine de plus en plus rigoureusement par la tyrannie des formes les réalités de sentiment et d'action qui pourraient servir de modèle à la tragédie. Or, en même temps, la condition des gens de lettres se relève ; la considération dont ils jouissent les introduit et les enferme dans le monde ; leur champ d'observation se trouve par là singulièrement restreint, et le rideau des bienséances sociales

s'interpose entre leur œil et la nature. L'objet, le don, le goilt de l'observation psychologique s'évanouissent également ; et cette connaissance de l'homme qui avait fait l'intérêt de la tragédie au siècle précédent disparaît sans laisser de traces. La forme du genre subsiste, mais la vie s'en est retirée.

La tragédie se fait par procédés : elle consiste dans un système de règles et de moyens que l'on considère comme inamovibles. Les formules des situations, des caractères, des passions se sont fixées. Ce n'est plus qu'un exercice littéraire, un jeu de société, où il ne s'agit que de passer adroitement par les conditions convenues. Tout l'art des auteurs, tout l'intérêt des spectateurs se portent à peu près sur cette unique question : étant donné un sujet tragique, comment les situations tragiques seront-elles ingénieusement esquivées et réduites aux bienséances? On n'a plus à regarder la nature : il suffit de connaître Racine, Corneille et Quinault. Racine est pris pour un maître d'élégance et de noblesse. Corneille enseigne à corser un sujet par l'histoire, les intrigues de palais. Et Quinault, enfin.

LA TRAGEDIE

Qumault montre à bâtir un roman héroïque et galant, car le vide de ces tragédies ne peut être rempli que par les complications romanesques.

C'est ce que nous apprenaient déjà Campistron et Lagrange-Chancel, dont j'ai dit précédenîment un mot ; et Crébillon n'est pas pour modifier nos conclusions^. Crébillon, qui eut un immense succès, est un homme d'imagination active, sans cesse occupée à emmêler et à démêler les fils d'une action romanesque. La qualité des matériaux lui est indifïérente : il prend à La Calprenède, à Corneille, à Racine, des situations, des caractères, des sentiments ; il amalgame des lieux communs, il invente des férocités ou des héroïsmes sans exemple ; peu lui importe ; jamais il n'a jeté un regard vers la nature. Il traite la tragédie comme un problème, dont les données sont conventionnelles et ne doivent jamais être discutées. Le tout est de tirer de ces données ce qu'elles comportent de situations surprenantes. Mais qu'est-ce qu'une situation surprenante? Crébillon eut une idée géniale : il comprit que, dans l'état des mœurs, une belle scène était celle qui présenterait la situation la plus contraire aux bienséances, d'une manière conforme à ces bienséances '. Des sujets horribles, adroitement affadis, voilà tout son art.

Il n'y a qu'un moyen de résoudre l'antithèse du sujet atroce et du goût poli : c'est d'escamoter le sujet, et Crébillon s'y applique. Le moyen le plus simple et le plus ordinaire qu'il ait employé, est V incognito, à des degrés, et, pour ainsi dire, à des puissances diverses, selon l'écart du fait et des bienséances ; cet incognito est simple quand l'un des acteurs est connu de l'autre, réciproque quand ils se méconnaissent tous les deux, personnel quand le sujet s Ignore lui-même. Il n'y a pas d'atrocité qui résiste à ce moyen. Prenez un inceste : si la mère et le fils sont inconnus l'un à l'autre, vous avez ôté la substance et gardé 1 écorce de l'inceste ^. Prenez un parricide : vous doserez 1 horreur à volonté, selon que la mère connaîtra son fils, ou non, et selon que le fils se connaîtra lui-même, ou non ^. Autre avantage des incognitos : les reconnaissances s'y attachent ; ce sont de bons coups de théâtre, et rien n'est plus commode que d'y emboîter un dénouement.

Lisons K.'i j.7amis^e et Zénobie, la plus célèbre et caractéristique tragédie de Crébillon. Pharasmane et ses deux fils, Arsame et Rhadamiste, sont amoureux de Zénobie ; mais Zénobie est mariée à Rhadamiste ; l'amour de Pharasmane et d'Arsame est incestueux : voilà l'horreur. Voici

I affadissement : Zénobie se fait nommer Isménie ; Pharasmane et Arsame ignorent qu'ils l'ont, l'un pour belle-fille, et l'autre pour belle-sœur. Zénobie, qui se connaît, aime Arsame : nous voyons poindre un troisième sentiment incestueux. Mais Zénobie se croit veuve : elle est donc libre de fait. Elle a été jadis assassinée par son

1. Prosper Jolyot de Crébillon, né à Dijon en 1674, fit représenter son Idoménée en 1703 ; puis vinrent Atrée et Thueste, 1707, Electre. 1708, Rhadamiste et Zénobie, 1711, etc.

II mourut en 1762, Dans sa vieillesse, on chf rcha à l'opposer à Voltaire ; Mme de Pompadour, brouillée avec celui-ci, se déclara hautement pour Crébillon. — ■ Editions : Œuvres, Impr. royale, 2 vol. in-8, 1750 : Didot aîné, 1812, 2 vol. in-8 ; Lebigre frères, 1832, 3 vol. pet. in-12. — A consulter : Brunetière, Epoques du théâtre jrançais, conf..

PORTRAIT.de crébillon. 0 Gravure de Balechou, d'afirès Aved, pour Védilion y i/es Œut'rcs (/c Crcii7/on, / 750 (Bibl. Nat., Imp.). CL. HACHETTE,

mari, qui était aussi l'assassin de son père : aucun souvenir n'a donc à contraindre ses sentiments. Faites venir maintenant Rhadamiste sous le nom et le costume d'un ambassadeur romain : que Zénobie le reconnaisse ; voilà un effet, d'où naîtront : 1° une lutte de sentiments dans l'âme de Zénobie, prise entre le devoir et l'amour ; 2" la jalousie du mari, amoureux de sa femme, et qui, se souvenant de l'avoir assassinée, n'en attend pas beaucoup de retour ; 3" la jalousie de Pharasmane et d'Arsame, que les entrevues de la femme et du mari inquiéteront. L'ignorance d'Arsame et de Pharasmane sera ménagée pour produire le plus d'effets possible. Arsame sera le premier instruit ; et cette révélation lui donnera occasion de développer le caractère du généreux qui se sacrifie. Pharasmane ne saura rien : il est chargé du dénouement. Il tue son fils : atrocité ; — sans le connaître : excuse. Éclairé sur sa victime, il veut se tuer : action horrible — et bienséante. Là-dessus, les amants sympathiques seront unis pour la satisfaction du public. On voit, par cet exemple, comment Crébillon entend son métier : mais que devient la tragédie ainsi pratiquée?

M. Dutrait, La Vie et le Théâtre de Crébillon, Paris, 1896, in-8.

2. Cf. la Préface à' Atrée et Thyeste, où la formule est donnée.

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