‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 217 sur 364 · DESCRIPTIVES ET MORALES DE MICHELET · texte numérisé non relu

DESCRIPTIVES ET MORALES DE MICHELET

t HISTOIRE et la poésie lyrique, voilà les deux lacunes apparentes de notre littérature classique. En trois siècles, de la Renaissance au romantisme, le genre historique est représenté par le Discours sur l'Histoire universelle de Bossuet, qui est une œuvre de théologie, par VHistoire des Variations, du même, qui est une œuvre de controverse, par VEsprit des Lois, de Montesquieu, qui est un essai de philosophie politique et juridique ; restent \ Essai sur les mœurs et le Siècle de Louis XIV de Voltaire, qui sont vraiment de l'histoire, malgré la thèse antireligieuse de l'auteur. Cinq ouvrages, dont trois relèvent d'autres genres, c'est peu pour trois siècles de production intense.

Voltaire, en faisant l'histoire de la civilisation, avait

donné une esquisse de l'histoire de France : en dehors de ses ouvrages, les Français ne pouvaient rien lire de passable sur l'histoire de leur nation. Fénelon, dès le début du XVlll'^ siècle, s'en plaignait. On sentit vivement ce manque au commencement de notre siècle : « Existe-t-il, demandait A. Thierry en 1827, une histoire de France qui reproduise avec fidélité les idées, les sentiments, les mœurs des hommes qui nous ont transmis le nom que nous portons, et dont la destinée a préparé la nôtre? » Et il passait en revue tous ces prétendus historiens de France, depuis les Chroniques et Annales de Nicole Gilles, secrétaire de Louis X I, du Haillan, Dupleix, Mézeray. Daniel, Velly.Anquetil, etc.; il montrait combien l'ignorance des sources, le manque de science et de critique, l'inintelligence de la vie du passé,

le goût romanesque, la rhétorique, l'esprit philosophique, avaient partout déformé l'histoire : combien froides et fausses étaient toutes ces annales, où avortaient vite quelques bonnes intentions d'exactitude.

Chateaubriand, avec son sixième livre des Martyrs et ses Franks sauvages, fut l'initiateur : A. Thierry, en le lisant, se sentit historien. Combien ces Franks à cheveux roux, à grandes moustaches, serrés dans leurs habits de toile, et maniant la francisque, ressemblaient peu aux Franks incolores d'Anquetil ! Quentin Durivard et Ivanhoe s'ajoutèrent aux Martyrs. Le romantisme vulgarisa le sens de l'histoire dont les éléments fondamentaux sont la curiosité des choses sensibles et extérieures, la recherche de l'individualité, de la singularité, de la différence. Pour l'histoire de France, le grand réveil du patriotisme que la Révolution provoqua lui donna un intérêt qui attira de ce côté auteurs et lecteurs. Puis la lutte des partis, après la Restauration, profita aux études historiques : les libéraux s'efforcèrent de fonder leurs revendications et les droits nouveaux sur le développement antérieur de la nation ; ils allèrent chercher jusqu'aux temps féodaux et aux invasions barbares les germes de 1 État contemporain, ou les titres de la souveraineté populaire et surtout de la supré-

AUGUSTIN THIERRY REÇU PAR LE DUC D'ORLÉANS a Gravure anonyme de la Bibliothèque Nationale, Estampes. CL, HACHETTE.

matie bourgeoise. Cette influence politique devança même l'influence romantique.

L'essor que va prendre le genre historique s'annonce par les publications de documents originaux, par les collections de Mémoires et Journaux authentiques ^, qui séduisent souvent les littérateurs et le public par le pittoresque des tableaux et le dramatique des événements. Outre les vastes recueils de Mémoires sur V Histoire de France, qui furent une mine de romans et de drames, il faut signaler tout particulièrement la publication des Mémoires de Saint-Simon, qui renouvelèrent dans les esprits l'image du siècle de Louis XIV et de la cour de Versailles.

Les œuvres originales ne se firent pas attendre. Dès le premier moment, deux courants se distinguent dans le genre historique : les uns s'appliquent à dégager la philosophie de l'histoire et ne sont en somme que les continuateurs du XVIIl'^ siècle, de Montesquieu et de Voltaire ; les autres s'efforcent de ressusciter la forme du passé, de représenter les mœurs et les âmes des générations disparues ; ceux-ci sont la lignée de Chateaubriand, proches parents des lyriques. Les deux rénovateurs des études historiques en notre pays, Thierry et Guizot, représentent ces deux tendances : Guizot, plus philosophe, opère sur des idées ; Thierry, plus imaginatif, essaie d'atteindre les réalités.

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