‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 218 sur 364 · LE PASSAGE DE L'IDÉE A LA VIE : THIERRY · texte numérisé non relu

LE PASSAGE DE L'IDÉE A LA VIE : THIERRY

£) 0 Lorsque Augustin Thierry, en 1817", donna au Censeur Européen et au Courrier Français ses premières études sur l'histoire d'Angleterre et sur l'histoire de France, il avait de grandes ambitions philosophiques : il prétendait trouver la loi suprême, unique, du développement national de chaque peuple ^. Il esquissait l'histoire de l'Angleterre depuis l'invasion normande au XI^ siècle jusqu'à la mort de Charles F', et « la révolution de 1640 s'y présentait sous l'aspect d'une grande réaction nationale contre l'ordre des choses établi six siècles auparavant, par la conquête étrangère ». Quand il abordait l'histoire de France, il voyait dans l'affranchissement des communes une véritable révolution sociale, prélude de toutes celles qui ont élevé graduellement la condition du Tiers Etat » : remontant plus haut, il crut trouver dans l'invasion franque « la racine de quelques-uns des maux de la société moderne : il lui sembla que, malgré la distance des temps,

1. Petitot et Msnmîrqué, Crtlhction des Mémoires relatifs à l'Histoire de France, depuis le règne de Philippe Auguste jusqu'à la paix de Paris de 1763, 1819-1829, 13! vol. in-8. Guizot, Coll. des Mém. relatifs à l'Hist. de Fr., depuis la fondation de la monarchie jusqu'au \\n' siècle, trad. et annotés. 1823-1827, 29 vol, in-8 ; Coll. des Mém. relatifs à la Révolution d'Angleterre, trad. et annotés, 1823 et suiv., 26 vol. in-8. Buchon, Coll. des Chroniques nationales écrites en langue vulgaire, du au W'I^ s., 1824-1 829, 47 vol. in-8. Michaud etPou')ou\at, Nouvelle Coll. de Mém. relatifs à l'Hist. de Fr., 1836 et suiv., 32 vol. in-8.

2. Il a précédé Guizot et Villemain, il est le premier. — • Augustin Thierry (1795-185 j), au sortir de l'Ecole normale, fut quelque temps saint-simonien. Plus tard il fut lié avec Auguste Comte.

Editions : Hist.de la conquête de l'Angleterre par les Normands, 1825, 3 voL in-8, dern. éd. préparée par l'auteur, 1858 ; Lettres sur l'Histoire de France (10 publiées en 1820 dans le Courrier Français), 1827, in-8. Dix Ans d'études historiques (presque tout a paru dans le Censeur Européen, le Courrier Français et ailleurs, de 1817 à 1827), 1834, in-8 ; Récils des Temps mérovingiens, 2 vol. in-8, 1840 ; Essai sur l'histoire de la formation et des progrès du Tiers État, 1853, in-8. — A co:isulter : A. Augustin-Thierry, Augustin Thierry d'après sa correspondance, 1922.

3. Préface de Dix Ans d'études historiques. Cf. aussi la Préface des Lettres sur l'Histoire de France.

L'HISTOIRE

L'ARRIVÉE DES BARBARES. 0 « Gardez-vous, o barbares ! gardez-vous de descendre ici, ca^ monastère abpart'enf au bieiheureux Martin. » Illustration de J.-P. Laurens

pour les Récits des Temps mérovingiens, d'Au§mtin Thierry, édition de 1887. CL. HACHETTE,

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

quelque chose de la conquête des barbares pesait encore sur notre pays, et que des souffrances du présent on pouvait remonter, de degré en degré, jusqu'à l'intrusion d'une race étrangère au sein de la Gaule, et à sa domination violente sur la race indigène «. Amsi, occupé à chercher des armes « contre les tendances réactionnaires du gouvernement », Thierry ne voulait encore que faire l'histoire « à la manière des écrivains de l'école philosophique, pour extraire du récit un corps de preuves et d'arguments systématiques ».

Tout cet effort aboutissait en somme à faire de 1 789 et de 1830 la revanche de la conquête franque : 1830 devenait le complément nécessaire de 1 789, le terme glorieux de tout le développement national. Par le triomphe de la classe moyenne, nos pères, « ces serfs, ces tributaires, ces bourgeois, que des conquérants dévoraient à merci », étaient vengés. Jamais Augustin Thierry n'a su s'affranchir assez de cette philosophie par trop orléaniste et bourgeoise : elle éclate surtout par son exposition de la révolution communale, dans ses Lettres sur V Histoire de France (1827) et ses Dix ans d'études historiques ( 1 834), plus sensiblement encore d'un bout à l'autre de son Histoire du Tiers Etat (1853).

Cependant, lorsqu'il se mit à étudier les documents originaux, il s'aperçut que « l'ordre des considérations politiques où il s'était tenu jusque-là » était « trop aride et trop borné », que par ses vues systématiques il « obtenait des résultats factices », enfin qu'il " faussait l'histoire ». Il sentit alors « une forte tendance à descendre de l'abstrait au concret, à envisager sous toutes ses faces la vie nationale » : alors se fit la complète éclosion de son génie d'historien ^.

Dans ces longues séances aux bibliothèques qu'il a racontées, il préparait son Histoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands, qui parut en 1825. 11 recueillait « les détails les plus minutieux des chroniques et des lé-

VUE DE LA SALLE DU XIII' SIÈCLE AU MUSÉE DES MONUMENTS FRAN- ÇAIS. ^ Ce Musée, constitué au moment de la Révolution par lessoim d'A.Lenoir dans l'ancien couvent des Petits-Auguslins, fut pour Michelet enfant le lieu de fréquentes promenades C est là raconte-l -il lui-même. Qu'il sentit s'éveiller en lui legoût du passé et l' âme de l'historien. (Bibl. Nat.. Est.) CL. HACHETTE.

gendes, tout ce qui rendait vivants pour lui ses vainqueurs et ses vaincus du Xl'' siècle, toutes les misères nationales, toutes les souffrances individuelles de la population anglosaxonne ». Dans tous ces petits faits, dans les plus mesquines avanies, il prenait « la forte teinte de réalité » qui devait faire l'intérêt de son ouvrage. 11 réussit en effet remarquablement à représenter la vie des vainqueurs et des vaincus ; la thèse, s'exprimant toujours par des faits, n'en diminue pas la valeur pathétique ou pittoresque.

Dès 1820, il avait commencé à appliquer la même méthode à l'histoire de France : il s'était mis à lire la grande collection des historiens de France et des Gaules : et une indignation l'avait saisi en voyant comment les historiens modernes avaient « travesti les faits, dénaturé les caractères, imposé à tout une couleur fausse et indécise combien de niaises anecdotes, de fables scandaleuses s'étaient substituées à la savoureuse simplicité de la vérité 11 s'était alors donné une mission : « guerre à Mézeray, guerre à Velly, à leurs continuateurs et à leurs disciples ! » A son dessein politique de réhabiliter les classes moyennes se superposèrent heureusement une large passion scientifique, un amour désintéressé de la vérité, un absolu besoin de la connaître et de la dire. Il commença, dans ce double esprit, ses Lettres sur l Histoire de France : mais son chef-d'œuvre, ce sont les /?eci7s mérovingiens (1840). Le parti pris politique s'y fait peu sentir, par la vertu du sujet, l'état d'esprit orléaniste s'élargit en pitié des vaincus, en sentiment douloureux des misères individuelles ou collectives ; l'historien est tout à la joie de faire sortir des vieilles chroniques, dans toute la barbarie de leurs noms germaniques hérissés de consonnes et d'aspirations, les Franks et leurs chefs, les Chlodowig, les Chlother, les Hilderik, les Gonthramm, de montrer par de petits faits significatifs ce qu'était un roi franc, comment étaient traités les Gaulois, de substituer dans l'imagination de son lecteur, à la place des dates insipides et des faits secs qu'on apprend au collège, une réalité précise, dramatique, vivante. Il est tout occupé à son œuvre de résurrection, qu'il mène avec une rare intelligence : ses idées générales ne lui servent plus qu'à distinguer sûrement les détails aptes à figurer comme types.

Aug. Thierry chercha une forme pour l'histoire ainsi comprise. Il rêvait d'allier << au mouvement largement épique des historiens grecs et romains la naïveté de couleur des légendaires, et la raison sévère des écrivains modernes ». Je n'oserais dire qu'il ait absolument réussi. Il saisit très adroitement dans les documents originaux l'expression colorée qui date et caractérise le récit, qui contient comme l'âme du passé : mais, malgré tout, il n est pas suffisamment artiste. Le fond de style est du temps de Louis-Philippe : on sent qu'il écrit entre Déranger et Thiers. Par un certain manque de poésie et de beauté, la

\. Alors, comme il dit, il se mit à aimer l'histoire « pour elle-même» (Préface des Lettres sur l'Histoire de Fronce).

2. Cf. les Lcitresl-V surl'Hisloire de France.et les Notes sur quatorze historiens antérieurs à Mézeray dans Dix Ans d'études historiques.

L'HISTOIRE

LA PAIX. 0 Dessin de Chassiriau pow la compoàtion qw devait décorer la Cour des Com ^les. La décoration de^ce monument avait été confiée à l'artiste grâce à l'intervention d'Alexis de Toc- . Queville. Cette composition, après l'incendie de 1871, fut enlevée des ruines de la Cour des Comptes et transférée au Louvre. {CoW. d"Arthur Chassériau.) CL. hachette.

forme est inférieure à la matière comme à l'mtention de l'auteur. Malgré cette insuffisance, il lui reste d'avoir été le premier qui ait su chercher et lire dans les faits le caractère particulier d'une époque, mettant ainsi l'histoire d un seul coup dans sa véritable voie.

" L'HISTOIRE PHILOSOPHIQUE 7 GUIZOT,'TOC- QUEVILLE. ^ 0 Thierry a écrit des Récits mérovingiens : en une page, Guizot nous en donne toute la substance. Thierry raconte la Conquête de F Angleterre par les Normands : une demi-page de Guizot ramasse toutes les idées de ses quatre volumes. C'est dire que Guizot ' élimine les faits, les hommes, la vie. Il connaît les sources : il établit solidement sur les documents originaux les bases de son travail. Mais il ne s'intéresse qu'aux idées, aux idées générales, qu'il fait sortir avec une rare puissance. Il discipline les faits, pour qu'ils montrent leurs lois, et pour qu'ils donnent un enseignement par ces lois : mais entendez qu'ils donnent un enseignement orthodoxe,

1. Cf. p. 244. Editions : Histoire de la Révolution d'Angleterre, 1827-1828, 2 vol. in-8; Cours d'Histoire moderne, 1828-1830, 6 vol. in-8 (dédoublé en Histoire générale de la Civilisation en Europe et Histoire générale de la Civilisation en France). i ^ 2. L'histoire d'Angleterre est mise presque au même plan que l'histoire de France psr les. Guizot, les Villemain, les Thierry ; la révolution ''d'Angleterre est la première étude qui occupe Guizot et Villemain. Ce fait montre bien l'influence des idées politiques sur les travaux historiques.

c'est-à-dire selon l'orthodoxie doctrinaire. L.' Histoire de là Révolution d' Angleterre V Histoire de la Civilisation en Europe, VHistoire de la Civilisation en France, ces grandes œuvres froides et fortes sont la démonstration, impartiale et scientifique en apparence, systématique et passionnée au fond, de ces deux vérités : qu'une royauté, même légitime, n'a pas de droits contre les représentants de la nation ; et que le gouvernement doit appartenir aux classes moyennes qui ont la richesse et les lumières, qui, par intérêt et par capacité, assureront la prospérité du corps social. Il faut voir avec quelle sûreté d'analyse, et quelle subtilité habile à se déguiser sous une sévère exactitude, Guizot étudie les quatre éléments de la société du moyen âge : aristocratie féodale. Eglise, royauté, communes, en conduit les relations et les progrès, de façon à faire apparaître le régime de 1830 comme le couronnement nécessaire et légitime de toute l'Histoire de France.

Alexis de Tocqueville ^ est plus réellement impartial ; il a l'esprit plus large et plus profond que Guizot. Ses deux

3. Alexis de Tocqueville (1805-1859), magistrat, député, ministre en 1849 sous la présidence de Louis Bonaparte. — Editions : La Démocratie en Amérique, \" partie. 1835, in-8 ; 2« partie, 1839, in-8 ; lô" éd., 3 vol. in-8, 1874 ; l'Ancien Régime et la Révolution, 1856, in-8; 8® éd., \S77, Correspondance et Œuvres inédites, 2 vol. in-8, 1860. Œuvres complètes, 9 vol. in-8, 1864-1868. Souvenirs, 2 vol. in-8, 1893. — A consulter : Faguet, Politiques et Moralistes, 3" série.

l^re Littérature. T. II.

EPOQUE CONTEMPORAINE

grands ouvrages, la Démocratie en Amérique (1835-1839), l'Ancien Régime et la Révolution (1850), sont vraiment en notre siècle les chefs-d'œuvre de la philosophie historique, Tocqueville, légitimiste et chrétien, a tâché de comprendre son temps, cette France nouvelle qui rejetait la légitimité et faisait la guerre à l'Église. La haute conception qui jadis avait permis à Bossuet d'étudier si librement les sociétés païennes de l'antiquité, et de rechercher les causes physiques ou morales des événements, la croyance au gouvernement de la Providence, a mis Tocqueville à l'aise : assuré que la France allait où Dieu la menait, il a regardé sans haine et sans désespoir la civilisation issue de la Révolution. Il a observé partout, dans les idées, dans les mœurs, et dans le gouvernement, la plus étrange confusion : les législateurs occupés à détruire ou neutraliser les effets de la Révolution, à restreindre la liberté, borner l'égalité ; l'autorité méprisée et redoutée, l'administration centralisée et oppressive ; le riche et le pauvre en face l'un de l'autre, se haïssant, ne croyant plus au droit, mais à la force ; les chrétiens épouvantés de la démocratie, qui est selon l'Évangile ; les libéraux hostiles à la religion, qui est essentiellement libérale ; les honnêtes gens en guerre contre la civilisation dont ils devraient diriger la marche : dans tout cela, le progrès évident, irrésistible, de l'égalité, partant de la démocratie. Ce progrès a frappé Tocqueville comme le fait caractéristique de la

PORTRAIT DEMICHELETJEUNE. a Par Toullion. (Bibl. Nat., Est.) cl. hachette

société nouvelle. Et comme !e triomphe de la démocratie était récent en France, et encore incomplet, il a été étudier la démocratie là ou elle était pure et maîtresse, aux États- Unis : il est allé regarder ce qu'elle est là-bas, pour tâcher de deviner ce qu'elle peut ou doit devenir chez nous. La Démocratie en Amérique est une « consultation » sur la nature, le régime, la marche de la démocratie, une œuvre de philosophie expérimentale, qui repose sur une intelligente et sérieuse enquête de la civilisation américaine.

S'appuyant solidement sur la configuration géographique du pays, et sur l'histoire des colonies anglaises, il recherche les origines de l'esprit démocratique en Amérique : il expose l'organisation des États de l'Union et de l'État fédéral, leurs relations et leurs attributions ; il montre comment le peuple gouverne, et tous les effets de la souveraineté de la majorité. Tout le système politique de la république américaine apparaît dans cette première partie. Dans une seconde partie, plus originale et plus profonde encore, Tocqueville nous découvre l'influence de la démocratie sur le mouvement intellectuel, sur l'état moral et sentimental, sur les mœurs, et la réaction des idées, des sentiments et des mœurs sur le régime politique. Cet admirable ouvrage n'est pas aussi lu chez nous qu'il devrait 1 être : et la raison en est qu'il y a trop de pensée pour le commun des lecteurs : jamais de saillies, rien pour l'amusement ni le délassement : c'est un enchaînement austère et vigoureux de faits, de jugements, de prévisions.

L'autre œuvre de Tocqueville, l'Ancien Régime et la Révolution, a pour base une idée d'historien. Tocqueville, comme les historiens orléanistes, voit dans la Révolution la conséquence, le terme d'un mouvement social et politique qui a son commencement aux origines mêmes de la patrie : au lieu que presque toujours, pour les légitimistes et pour les démocrates, la Révolution était une rupture violente avec le passé, une explosion miraculeuse et soudaine que les uns maudissaient, les autres bénissaient, tous persuadés que la France de 1 789 et de 1 793 n'avait rien de commun avec la France de Louis XIV ou de saint Louis. Mais les orléanistes faisaient servir leur vue de l'histoire aux intérêts d'un parti : Tocqueville, plus philosophe en restant strictement historien, se contente d'établir la continuité du développement de nos institutions et de nos mœurs : la Révolution s'est faite en 1 789, parce qu'elle était déjà à demi faite, et que, depuis des siècles, tout tendait à l'égalité et à la centralisation ; les dernières entraves des droits féodaux et de la royauté absolue parurent plus gênantes, parce qu'elles étaient les dernières. Il explique l'influence de la littérature et de l'irréligion sur la Révolution, et la prédominance du sentiment de l'égalité sur la passion de la liberté.

Ayant ainsi rendu compte de la destruction des institutions féodales et monarchiques, Tocqueville avait projeté de montrer comment la France nouvelle s'était reconstruite des débris de l'ancienne : c'est à peu près le vaste dessein que Taine a réalisé dans ses Origines de la France

L'HISTOIRE

contemporaine. Mais Tocqueville n'eut pas le temps de donner ce complément de son ouvrage.

Les deux œuvres austères dont nous avons parlé ne montrent pas toute la physionomie de Tocqueville. Ce n'est pas par impuissance qu'il n'y a mis m esprit ni saillies : c'est par convenance ; mais dans ses Lettres et ses Souvenirs, où il s'abandonne à son impression, on est tout surpris de trouver chez cet homme grave tant de vivacité et tant de mordant.

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