CHAPITRE I PUBLICISTES ET ORATEURS
LE MOUVEMENT DES IDÉES SOUS LE SECOND EMPIRE. ESPRIT SCIENTIFIQUE. PROGRÈS INDUSTRIEL. LUTTES POLITIQUES, a PUBLICISTES ET JOURNALISTES : VEUILLOT. PARADOL, ABOUT. a ORATEURS POLITIQUES : THIERS. JULES FAVRE, GAMBETTA. ÉVOLUTION DE L'ÉLOQUENCE POLITIQUE, a ÉLOQUENCE UNIVERSITAIRE : CARO. FERDINAND BRUNETIÈRE. LA CONFÉ- RENCE : FRANCISQUE SARCEY.
C5SOR du naturalisme est le grand fait littéraire qui domine la seconde moitié du XIX^ siècle Ce mouvement de réaction contre le romantisme, malgré l'incompatibilité théorique des formules d'art, fut en fait un effort souvent impuissant pour échapper au romantisme, qui contenait en sa vaste confusion tous les éléments dont la nouvelle école allait s'emparer pour le détruire et le nier : elle eut beau faire, elle mit quelque chose de lui dans presque tous ses chefs-d'œuvre.
1. A consulter'sur la plupart des écrivains de l'époque contemporaine : J. Lemaître, Us Coniemporaira, 7 vol. in-16.
ESQUISSE SOMMAIRE DU MOUVEMENT POLI- TIQUE ET SOCIAL, a a Le développement de la littérature se lie à l'histoire générale de la société française pendant ces quarante années, et la correspondance est assez facile à saisir. Sans élargir outre mesure le cadre de cette étude, nous pouvons, comme pour la période précédente, tâcher de définir en deux mots le milieu social où se produit le naturalisme.
Ce qui donne à ce demi-siècle sa physionomie, c'est d'abord la prédominance du positivisme scientifique sur la foi religieuse, en second lieu la prédominance des intérêts
matériels sur les intérêts moraux, enfin la prédominance des questions politiques sur les questions sociales.
Il semble que l'influence de Rousseau et de Chateaubriand soit épuisée : la forme religieuse, enthousiaste, qu'ils avaient rendue aux âmes, s'efïace. L'Église, par une fausse manœuvre qui lui a coûté cher, s'était laissé lier aux partis politiques : elle apparaissait comme la grande ennemie de la liberté et de l'égalité. L'hostilité à 1 Église était le premier principe, la première nécessité de tout libéralisme. Mais, dans la génération de 1830, beaucoup avaient séparé le christianisme du catholicisme, et l'on avait vu des républicains évangéliques, des socialistes épris de Jésus. Ceux qui ne gardaient aucune attache avec la religion portaient dans le culte de l'humanité, dans l'amour du progrès même industriel, un enthousiasme d'apôtres, des dons étranges d'attendrissement sentimental et de ravissement mystique. La pensée se réalisait alors naturellement sous forme de religion : le chef d'école était un prêtre, l'École une Église^. Vers 1850, les âmes se dessèchent. Les nouvelles générations croient à la science — ce sont les hauts esprits ; au succès, au bienêtre — c'est le grand nombre. Positivisme scientifique, scepticisme voluptueux, matérialisme pratique, voilà les formes d'âme de très inégale valeur que la période oij nous entrons offre le plus souvent.
Le second Empire a été, pour notre malheur, idéaliste dans sa politique extérieure, sans l'être d'ailleurs avec suite et clairvoyance : dans le gouvernement intérieur, il a capté les égoïsmes, séduit les intérêts, poussé toutes les parties de la nation vers l'exclusive recherche des avantages matériels. De la doctrine saint-simonienne, si large et généreuse à l'origine, l'utopie tombant, il n'est guère resté que la forte impulsion donnée à l'activité industrielle ; du grand rêve humanitaire sort un accroissement prodigieux de richesse pour les classes moyennes. Le peuple, cependant, le paysan propriétaire surtout, mais aussi l'ouvrier salarié, reçoivent leur part dans l'accroissement du bien-être universel : mais cette part est si justement mesurée par un calcul de politique plutôt que par un élan de justice ou de charité, que les appétits s'y aiguisent au lieu de s y satisfaire, du moins chez l'ouvrier.
L'Empire s'efforçait ainsi de durer; mais son origine lui rendait la chose malaisée. Il eut contre lui tous les partis qui représentaient les formes antérieures du gouvernement : légitimistes, orléanistes, républicains. Mais voici la vraie cause de sa faiblesse : au lieu qu'en 1830, la victoire du peuple sur la royauté violatrice de la Charte avait opéré la séparation du libéralisme et de la démocratie, en 1851 la restauration du pouvoir personnel réunit toutes les formes du libéralisme avec la démocratie dans une opposition irréconciliable : derrière les défenseurs de la légalité parlementaire se rangèrent les masses populaires des grandes villes, qui avaient foi encore à la République, au
I. Religion saint-simonienne, Religion positiviste; Michelet, G. Sand. P Leroux, J. Reynaud, etc.
H'^ Littérature. T II.
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LE COUP D'ÉTAT DU 2 DÉCEMBRE, a Baudin, élu à l'Assemblée L 'gislative de 1849, se fit tuer lors du couo d Élat de 1651 sur la barricade du faubourg Saint-Antoine. (Peinture de Jean-Paul Laurens, au Mjsée Victor-Hugo.) cl. hachette.
droit, à la liberté. Ainsi le second Empire fit repasser au premier plan les questions politiques, et interrompit pour vingt-cinq ou trente ans en France le progrès des idées socialistes, si violemment déchaînées de 1830 à 1848. Les revendications sociales s'effacèrent, et, pendant tout le second Empire, l'objet de l'opposition, dans la nation comme à la Chambre, fut la restauration du régime parlementaire.
Le coup d'État du 2 décembre avait supprimé l'éloquence politique. Elle reparut peu à peu au Corps Législatif et au Sénat, à mesure que le droit de discussion, le droit d'interpellation, la publicité des débats furent rétablis. De 1860 à 1870, les orateurs des partis coalisés pour l'opposition ne donnèrent pas de répit aux ministres de l'Empire, qui n'avaient pas pour eux la supériorité du talent. Exploitant avec une passion adroite toutes les fautes, toutes les iniquités, toutes les incohérences de la politique extérieure et intérieure du gouvernement, ils ne lui laissèrent d'autre soutien que l'intérêt de la masse rurale, à qui l'Empire paraissait une garantie de paix et de bien-être.
L'Empire renversé, la lutte fut entre les partis, monarchistes contre républicains d'abord, et « cléricaux » contre
« anticléricaux ». Puis l'écrasement des partis monarchiques, la retraite de l'Église hors du champ de bataille politique, donnèrent au régime républicain une assiette solide : mais au lendemain de la victoire s'est produit, comme on pouvait s'y attendre, la dislocation de la majorité. Derrière les rivalités politiques et les divisions parlementaires, une séparation plus grave s'est faite, celle du libéralisme bourgeois et de la démocratie socialiste. La situation redevient, sous la troisième République, ce qu'elle était sous la monarchie de Juillet, avec cette différence que le socialisme, grâce au suffrage universel, n'est plus seulement dans la rue, mais à la Chambre. Dès lors, la politique repasse au second plan. Une guerre sociale s'ouvre, et ce que les uns défendent, ce que les autres attaquent, c'est la propriété, base et symbole à la fois de tout l'ordre établi.
Il s'en faut, encore ici, que tous les directeurs de ces divers mouvements aient droit de figurer dans une histoire littéraire :- elle ne doit tenir compte que de quelques hommes, qui ne sont pas toujours les plus grands par la pensée ou les actes.
PUBLICISTES ET JOURNALISTES. 0 a l.^. presse du second Empire, soumise à un dur régime de censure, d'amendes et de procès, nous offre trois remarquables
LOUIS VEUILLOT. a Portrait charge, par Carjat. (Bibl. Nat.. Est.) CL. hachette.
tempéraments d'écrivains : Veuillot, Prévost-Paradol, About.
Louis Veuillot ^, d'origine populaire, et qui se cultiva, sans s'éloigner du peuple, homme de volonté forte et d'ardente chanté, devint catholique en visitant Rome : le catholicisme lui apparut comme l'unique croyance où les misérables pouvaient se consoler, comme l'unique autorité qui devait guérir les misères. Rédacteur (1843), puis directeur (1 848) de l'Univers, il se fit le serviteur de l'Église catholique, serviteur sans défaillance et sans complaisance, impérieux aux amis, injurieux aux adversaires. Il fit une rude guerre à l'Université, foyer d'athéisme et de corruption, aux études classiques, à tous les libéralismes, à toutes les libres pensées, ne séparant pas les modérés des révolutionnaires, ni les spiritualistes des matérialistes ; il fit la police de l'Église française, interdit par Dupanloup, appelant à Pie IX, défendant le pouvoir temporel, poursuivant l'extermination du gallicanisme, lançant l'anathème et l'invective contre tous ceux qui contestaient l'infaillibilité du pape. Ce fut un superbe pamphlétaire, dont l'absolu désintéressement, l'humilité profonde, mirent à l'aise le tempérament ; écrivain puissant, nourri des grands maîtres, au commerce desquels il a développé son originalité, ayant une rare intelligence littéraire, il a écrit des pages qui vivront par la vivacité mordante de l'esprit ou par l'éclat violent de la passion.
Prévost-Paradol -, normalien, esprit brillant, inquiet, ambitieux, entre aux Débats en 1856 : là, et dans le Courrier du Dimanche, il harcela l'Empire autoritaire de son iionie hautaine, plus désagréable aux gouvernants que dangereuse aux gouvernements, si ce n'est qu'elle tournait l'opposition politique en volupté intellectuelle, chose toujours de conséquence en France. Il est le plus remarquable de tous ces libéraux, sortis des écoles, qui combattirent par la presse le régime impérial en attendant que la tribune leur fût rouverte. Paradol donna en 1868 un livre de la France nouvelle qui fit grand bruit : il y disait, avec une précision poignante de clairvoyance, la désorganisation et la faiblesse militaire de la France impériale, le conflit prochain et redoutable de la France et de l'Allemagne ; mais il voyait aussi, avec une douleur non moins profonde le mouvement démocratique qui emportait les masses, les aspirations égalitaires qui ne représentaient pour lui qu'une terrifiante anarchie. Paradol, qui ne put
1. Biographie: Veuillot (1813-1883), fils d"un ouvrier tonnelier, travailla d'abord dans les journaux de province, et fut un moment secrétaire du maréchal Bugeaud (1842)- Sa conversion date de 1838. L'Univers fut suspendu de 1861 à 1867. — Editions : Soc. générale de librairie catholique, Paris et Bruxelles, in-8 et in-12. Je citerai : les Odeurs de Paris (1866), 1 vol. in-12 : Rome pendant le concile, 2 vol. in-8 ; les Libres penseurs, 1 vol. in-12 ; Dialogues socialistes {l'Esclave Vindex, 1849), 1 vol. in-12; Historiettes et fantaisies, 1 vol. in-12 ; Molière et Bourdaloue (1877), in-12, etc. Correspondance, 6 vol. in-8. — A consulter ; J. Lemaître, Les Contemporains, 6*^ série, 1896. in-16. M. Vallet. /.. Veuillot, 1913.
2. Biographie: Prévost-Paradol (1829-1870), sort de l'École Normale en 1851. Un de ses articles fait supprimer le Courrier du Dimanche en 1866. Il accepta le poste de ministre de France à Washington. Il se tua en juillet 1870 : de tout temps il avait, me dit-on, considéré le suicide comme un moyen de sortir des situations sans issue.
Éditions : Du rôle de ta famille dans l'éducation, 1857, in-8 ; les Anciens Partis, 1860, in-8 ; Quelques Pages d'histoire contemporaine, 4 séries, in- 18. 1862-1866; Études sur ies moralistes français, 1864, in-18 ; la France nouvelle, 1868, in-18.
A consulter : G. Gréard, Lettres de Prévost -Paradol, în-16» 1894.
3. Il en voulait aussi à l'empereur et à ses gens de tenir le pouvoir et l'argent, c està-dire la source des jouissances.
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PORTRAIT D'EDMOND ABOUT. a Gravure de Florian. d'après Paul Baudry .