Cf. p. 245. — Thiars redevint député en
le journalisme, où il n'avait été jusque-là qu'amateur. Mêlant ensemble républicanisme, anticléricalisme et patriotisme, il écrivit de brillants articles, où tout l'esprit, toute la sincérité de l'écrivain ne masquent pas certaine maigreur ou étroitesse de la pensée, depuis que l'actualité ne les soutient plus.
Henri Rochefort, le fondateur de la Lanterne, se fit une popularité immense, et fit bien du mal à l'Empire, en appliquant la blague du boulevard et l'esprit du vaudeville aux questions politiques.
Depuis 1870, la presse, débarrassée de toutes les entraves, s'est transformée. Rien n'y maintenait plus certains mérites de style que la présence d'un pouvoir fort, dont il fallait tromper la sévérité ou humilier la brutalité. Mais surtout, malgré Ranc, Drumont, Clemenceau, Jaurès, Barrés, et bien d'autres, le beau temps du journalisme littéraire semble passé : l'information prime l'invention.
LES ORATEURS POLITIQUES. ;C/Dansle grand nombre des orateurs et des hommes d'Etat qui soutinrent à la tribune les croyances ou les intérêts de leurs partis ^, il faut distinguer trois hommes, comme représentant les formes supérieures de l'éloquence politique : Thiers, Jules Favre et Gambetta.
Thiers ^ doit beaucoup au second Empire. Par sa poli-
PRÉVOST-PARADOL. a Lithographie ALemome. (Bibl. Nat., Est.) CL. PIERRE PETIT,
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
tique et par sa chute, l'Empire fournit à Thiers la plus belle situation que jamais homme d'État puisse rêver : celle où tous les intérêts personnels coïncident avec le bien public et le devoir patriotique, celle où il suffit de s'oublier pour s'élever, de penser à soi pour bien mériter de tous. Tout ce qu'il y avait de petit, d'étroit, d'égoïste dans Thiers disparut par le bénéfice des circonstances ; et il faut dire qu'il ne leur faillit point. Il saisit de toute son intelligence, de tout son cœur le rôle qui lui était présenté ; et tout en lui, défauts et qualités, y servit. A la clarté de sa parole s'évanouissaient les budgets, se découvraient les fautes politiques de l'Empire. Son expérience diplomatique, ses prétentions militaires, son réel patriotisme lui faisaient dénoncer dès 1864 l'imprudence d'un gouvernement qui laissait grandir la Prusse et n'avait pas d'armée. Jusqu'en 1870 il ne cessa de prophétiser sans être cru. Après le désastre, il lui suffit de s'attacher à sa place, pour réduire à l'impuissance les minorités monarchiques ; il lui suffit de rester le président de la République, pour fonder la république : quand il se retira (le 24 mai 1873), il était trop tard, l'heure d'une restauration avait passé. Dans ce rôle encore, il fut admirable de souplesse, de net-
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UNE LETTRE AUTOGRAPHE DE THIERS. a La correspondance de Thiers esl comervée à ta Bibliothèque Nationale. CL. HACHETTE.
teté d'esprit, d'éloquence dans toutes les occasions qu'il eut de parler ou d'écrire.
Jules Favre^, Lyonnais, républicain dès 1830, avocat des procès politiques de la monarchie de Juillet, démocrate un peu incohérent dans la seconde République, défenseur d'Orsini ", rentra au Corps législatif en 1858. Orateur ardent, parlant une belle langue, étoffée, ample, ferme, correcte, il fut le chef de l'opposition. La déconsidération profonde que la lointaine expédition du Mexique jeta sur le gouvernement est due en grande partie à l'éloquence passionnée de Jules Favre, qui pendant quatre sessions ne laissa passer aucune faute, aucun scandale de cette malheureuse entreprise. Chrétien, mystique, sentimental, il laissait parfois déborder dans son éloquence des effusions un peu troubles ; il n'évitait pas toujours la déclamation ni le pathos, lorsqu'il se laissait aller à son émotion. Ce grand orateur fut dix ans dans le Parlement de la troisième République, sans éclat, sans crédit, sans récompense.
Un procès politique fit connaître Gambetta ^ tout à la fin de l'Empire ; c'était un fougueux Méridional, à la parole éclatante et large, très avisé, très intelligent, très maître de sa volonté, capable de voir plus haut que les intérêts et les haines de parti : un véritable homme d'État. Je laisse son grand rôle dans la guerre de 1870 : l'orateur seul nous appartient. Il disciplina le parti républicain, en calma les impatiences, lui imposa la confiance en Thiers. Il classait les problèmes, les réformes, marquant toujours un but principal, mais ne fixant jamais de terme où l'on n'aurait plus rien à faire : il voulait que le progrès de la démocratie se fît par un mouvement régulier et continu. Sa hauteur d'esprit et son patriotisme lui représentaient l'union morale des Français comme un objet désirable ; déposant les rancunes après la victoire de ses principes, il ne voulait pas retenir indéfiniment les mots d'ordre et les moyens de combat qu imposaient les nécessités provisoires de la politique. Mais c'étaient là de trop grandes vues. On ne le laissa pas gouverner ; et quand il fut mort, on revint peu à peu aux idées pour lesquelles on avait renversé son ministère. Quel malheur qu'avec cette éloquence puissante, cette pensée forte et généreuse, Gambetta parle une mauvaise langue, trouble, incorrecte, abondante en jargon ! On souffre dès aujourd'hui à le lire ; et pourtant, si médiocre que soit la forme, le mouvement y est encore, parfois la flamme.
Entre 1880 et 1890 semble s'être achevée une évolution de l'éloquence politique, dont le commencement remonte presque aux débuts du régime parlementaire. Ce qui maintient et produit la grande, la retentissante éloquence,
1. Biographie : Jules Favre appartint au barreau de Lyon de 1831 à 1836. De 1848 à 1851, il vota tantôt avec la droite, tantôt avec la gauche. Député de Paris en 1858, de Lyon en 1863 (élu aussi à Paris), de Paris en 1869. Membre du gouvernement de la Défense Nationale en 1870. 11 meurt en 1880, sénateur. — Éditions : Discours parlementaires, 4 vol. in-8, 1881 ; Plaidoyers politiques et judiciaires, in-8, 1882, Pion et C*.
2. Italien, qui avait jeté une bombe sous la voiture de l'empereur.
3. Biographie : Léon Gambetta (1838-1882), de Cahors, plaide en 1868 pour Delescluze ; élu député en 1869 à Paris et à Marseille. Membre du gouvernement de la Défense Nationale en 1870, chef de la délégation de Tours. Président du conseil en 1881. — Éditions : Discours et plaidoyers politiques. Charpentier, 1 1 vol. in-8, 1881-1885. P. B.Gheusi, Camtetia par Gambetta (Lettres). 1909. P. Deschanel, Camtetta, 1920.
PUBLICISTES ET ORATEURS
GAMBETTA. 0 Buste de céramique, par Carriès. (Musée de la Ville de Paris. Petit Palais.) CL. HACHETTE.
ce sont les luttes de principes, les questions universelles : à mesure que les intérêts deviennent plus nombreux et plus pressants, l'orateur est sollicité à devenir un homme d'affaires, capable surtout d'exposer clairement, de discuter précisément, sans bruyants éclats, sans gestes violents, qui troublent l'intelligence et distraient l'attention. En même temps, le goût littéraire évoluait en tout vers la simplicité ^, vers la familiarité, parfois même le débraillé : la causerie sans-façon s'est introduite à la tribune; insensiblement les magnifiques rhéteurs se sont démodés, ont paru un peu ridicules. L'éloquence a semblé devenir une chose d'un autre âge. Toutefois, si depuis 1878 ou 1880, on s'est battu plutôt pour des intérêts que pour des principes, voici que, de nouveau, deux conceptions générales de l'ordre social sont en présence. Il y a là une abondante matière de grande éloquence ; et quelques expériences récentes nous invitent à douter que, chez nous, le dégoût du développement oratoire soit profond et définitif^.
1. Ejitendez le dédain des ornements : mais cette simplicité moins parée est souvent plus compliquée.
2. Waldeck-Rousseau, Millerand, Briand, Poincaré, Jaurès : celui-ci plus ample, plus cicéronien, à la fois plus poète, plus philosophe et plus rhéteur ; les autres, de forme plus simple et plus pratique, plus hommes d'action et hommes d'affaires. De la génération antérieure, il faut citer Challemel-Lacour, orateur sobre, sévère et nerveux, qui parut trop rarement à la tribune.
3. Jules Favre (procès d'Orsini) ; Gambetta (procès de Delescluze) ; avec eux, Du- (aure.
4. M. Raymond Poincaré a trouvé ce jugement sévère. 11 a cru que je reprochais à 1 éloquence du barreau de se faire plus simple et plus familière. C'est le reproche contraire qae ie voulais lui faire : elle demeure trop souvent encore empêtrée dans une rhétorique tapageuse et banale. 11 est vrai que M. Poincaré lui-même, et quelques-uns de ses confrères (Waldeck-Rousseau, Millerand), ont donné l'exemple au Palais d'une éloquence moins ornée et plus réelle : je souhaite qu'ils trouvent beaucoup d'imitateurs.
5. EL-M. C»TO (1826-1887), professeur à la Faculté des Lettres de Paris en 1864. — Editions : Œuvres, Hacfiette, 17 vol. in-16 (Élada morales sur le temps présent, 2 vol. ; l'Idée de Dieu et ses nouveaux critiques, 1 vol. ; le Pessinusme au Xix' s., 1 vol. ; le Matérialitme et la Science, I vol. ; M. Littré et le Positivisme, 1 vol., etc.).
ORATEURS UNIVERSITAIRES ET CONFÉREN- CIERS LITTÉRAIRES. ^ 0 L'éloquence judiciaire, comme toujours, se subordonne à l'éloquence parlementaire. Les grands avocats sont d'ordinaire les meneurs des Chambres ; les grands procès sont des affaires politiques Au reste, l'éloquence du barreau échappe de plus en plus à la littérature : elle se place ou bien hors de l'art, par la controverse juridique, ou au-dessous de l'art, par les gros effets ^.
Reste l'éloquence d'enseignement. La période qui nous occupe n'a pas l'éclat de la précédente. L'esprit scientifique, ici encore, est victorieux, aux dépens du talent oratoire : le dédain de l'éloquence est sensible chez Taine et Renan ; celui-ci même donne un sens défavorable aux mots littérateur et littérature. La mode n'est plus aux amples expositions qui émerveillent un auditoire nombreux, peut-être incompétent. Après l'inertie que l'Empire a favorisée, l'activité, le travail reprennent, mais les maîtres s'enferment dans leurs laboratoires avec quelques élèves. La tradition des cours publics est reprise avec éclat par Caro ^; elle paraît si lointaine, que son succès étonne, scandalise, et permet de le couvrir de ridicule.
C'était pourtant un homme de réelle valeur, instruit, intelligent, d'une rare probité intellectuelle, plus apte à expliquer les systèmes qu'à les réfuter, et ne dissimulant rien des doctrines qu'il ne réussissait pas à détruire : il avait la parole un peu trop ronde et fleurie, élégante et
GAMBETTA A LA TRIBUNE, a Lithographie de F. Wentzel. (BibI, Nat.. Est.)
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
chaude. Ses dons d'orateur lui firent la réputation de ne point penser.
Après 1890, un orateur puissant se révéla en Ferdinand Brunetière, dont la sévère méthode, le rigoureux enchaînement de doctrine saisirent fortement le public : sans nulle concession à la frivolité des auditeurs, il les gagnait par l'ardente conviction que son action, sa voix, toute sa personne dégageaient.
A l'éloquence universitaire doit s'annexer une autre forme de la parole publique qui s'est développée de notre temps. Je veux parler de la conférence. Littéraires, politiques, économiques, scientifiques, anecdotiques, humoristiques, quelles conférences n'a-t-on pas eues depuis 1870? Tout le monde s'y est mis : avocats, professeurs, députés, comédiens, femmes. Et chaque conférencier y a porté la distinction ou la médiocrité qui
1. Francisque Sarcey (1828-1899), sorti de l'Ecole Nonnale en 1851, professeur de 1851 à 1858. puis journaliste, chargé de U critique dramatique au Temps depuis 1867, se fit remarquer par ses conférences dès les dernières années de l'Empire. — Editions :
lui appartenait dans l'exercice de ses fonctions ordinaires.
Je ne vois qu'un homme à signaler, qui vraiment a fait de la conférence autre chose qu'un discours ou une lecture, et s'y est créé une forme originale de parole. C'est Francisque Sarcey^. Comment définir ses conférences? Étaitce de l'éloquence? était-ce du théâtre? Je ne sais trop. Ne pourrait-on pas dire qu'il a inventé une variété de monologue, \e monologue à sujet littéraire, joué par l'auteur? Il est certain que ni les idées — et il y en avait beaucoup — ni l'esprit — et il y en avait plus encore — ni tous les dons du critique, de l'écrivain, de l'orateur même, ne suffisaient à expliquer le plaisir complexe et complet que donnait, à la foule comme aux délicats. Francisque Sarcey mettant en scène les idées de Francisque Sarcey sur Corneille ou sur Racine.
Souvenirs de! eunesse, in-16, 1884 ; Comment je devins conférencier, in-16 ; Quarante ans de théâtre, t. I, 1900 (série complète en 7 volumes).
SARCEY CONFÉRENCIER, et Croquis de Renouard firis à une conférence de Sarcey sur les chansons potiulaires
et publiés dans l'Illustration.
Et l'ai dit à Mlle Desclauzes : « C'est de mon temt>s que vivait ' Qu est-ce que cela a de si
Ma chère amie, vous n'y comprc- Madame Grégoire.^ mal?"
nez rien de rien.'>
DESSIN ORIGINAL DE FRCMENTIN. a lllmlration pour son roman Dominique. Oallection de Monsieur Arthur Meyer.) CL. HAChftte.