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CHAPITRE II

LA CRITIQUE

VINET, SCHÉRER. a SAINTE-BEUVE; LA CRITIQUE BIOGRAPHIQUE : LWSTO/^f N/ir(;/?£Z.ZJî DES ÊSP/î/rS. RÉALISME PSYCHO- LOGIQUE DES LUNDIS ET DE L'HISTOIRE DE PORT-ROYAL, a TAINE ; LA PSYCHOLOGIE SCIENTIFIQUE. INFLUENCE DE SA DOCTRINE. DÉTERMINISME LITTÉRAIRE : LA RACE, LE MILIEU. LE MOMSNT. PRINCIPES DE L'IMITATION ARTISTIQUE DE LA NATURE:] PRINCIPES DE LA CLASSIFICATION DES ŒUVRES. CARACTÈRES GÉNÉRAUX DE L'ŒUVRE DE TAINS, a FRO.MENTIN: LA CRITIQUE D'ART FONDÉE SUR LE MÉTIER ; DÉFINITION MAIS NON DÉTERMINATION DE L'INDIVIDUALITÉ.' , J

L critique, dans la seconde moitié du XIX^ siècle, a exercé une très forte action sur la création littéraire. C'est qu'elle n'offrait plus aux écrivains un idéal absolu, un « canon » de beauté, sur lequel ils devaient « patronner » leurs œuvres : elle était comme le canal qui amenait en leur conscience les résultats, les hypothèses ou les méthodes de l'histoire, de la philosophie, de la science. La direction de l'esprit public n'appartenait plus à la littérature, qui demandait à la critique les moyens de se mettre en harmonie avec les besoins nouveaux des intelligences.

La première partie du siècle appartient à Villemain \ qui met à l'épreuve les idées de Mme de Staël, et aux théoriciens du romantisme, qui, plus ou moins confusément, expliquent ou justifient la révolution accomplie dans les œuvres. Le plus avisé, le plus fin de ces apologistes fut

Sainte-Beuve, qui, comme je l'ai dit plus haut, joua aux classiques le bon tour de leur escamoter la poésie du XVI® siècle qu'ils avaient eu le tort d'oublier, pour la donner aux romantiques désireux de se créer une tradition et des ancêtres. C'est Sainte-Beuve que nous retrouvons d'abord dans la période qui nous occupe : de 1840 à 1865 environ, il est le maître incontesté de la critique.

Mais je dois, avant de me tourner vers lui, nommer deux hommes de grand talent, qui sont en dehors du courant principal des idées littéraires, et que pourtant l'on ne saurait oublier. A. Vinet un Suisse, un protestant, a mêlé de fortes préoccupations morales à l'étude des œuvres littéraires : esprit grave, solide, ingénieux, fécond en idées et en vues sur toutes les parties de notre littérature qui posent le problème moral ou religieux. E. Schérer ^, enfin.

1. Cf. p. 247. 3. Edmond Schérer (1815-1889), né à Paris, étudia en Angleterre et à Strasbourg, pro-

2. Alexandre Vinet (1797-1847) professa à Bâle, puis à Lausanne. — Édiitions : His- fessa l'exégèse religieuse à Genève, et donna sa démission en 1850. — Éditions : Mélanges loire de la htt.fr. au XVIII' s., 2 vol. in-8, 1852 ; Études sur B. Pascal, 1848, in-8 ; Mora- d'histoire religieuse, in-18 ; Études sur la lilt. contemtnraine, 9 vol. in-I8. Diderot, 1881 ; listes des XVI* e/ XVIl" s., 1849, in-8. Me/c/iior Gri'mm, Calmann-Lévy, in-8, 1837. — A consulter : O. Gréard, £.5cAerer,1890.

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

SAINTE-BEUVE JEUNE. 0 Gravure de Demarzy. (Bibl. Nat., Est.) CL. hachette.

d'origine suisse aussi, protestant aussi, mais protestant libéré, critique subtil et hardi, théologien devenu philosophe, très au courant des choses d'Angleterre et d'Allemagne, a ainsi exercé une réelle, bien que restreinte, influence ^.

SAINTE-BEUVE. ^ Une puissance de création médiocre ; un peu de jalousie, de malignité à l'égard des grands contemporains, où l'on sent un dépit de n'avoir pas percé soi-même au premier rang ; un excès de sévérité pour les vaincus du combat politique qui ne sont pas satisfaits de leur défaite, une Insistance à les convertir, où le journaliste payé et protégé par le pouvoir se découvre trop, et qui fait que des Lundis, à les lire tout d'une suite, émane un déplaisant parfum d'officiosité ; certain goût de

1. Il faudrait nommer Barbey d'Aurevilly (1808-1889), romancier et critique qui demeura Jusqu'à la fin un romantique forcené : contourné et prétentieux, avec cela souvent puissant et incisif dans son style, imaginatif efîrénément par nature et par parti pris, passionné dans sa critique que ses sympathies et ses aversions gouvernent, et pourtant ayant le flair artistique, l'intelligence des beautés originales ; mélange singulier de dandysme, de mysticisme, de manie littéraire et de vrai talent — Éditions : Une vieille mai tresse, 1851 . Le Chevalier Des Touches, 1864. Les œuvres et les hommes, 1861. — A consulter : C. Grêlé, Barbey d'Aurevilly, sa vie et son œuvre, 1907. F. Clerget, Barbey d'Aurevilly. 1909.

2. Biographie : Aug. Sainte-Beuve (1804-1869), né à Boulogne-sur-Mer, étudia la médecine, puis se lia avec les romantiques, et fit paraître, en 1828, son Tableau de la poésie au XVl' s. (éd. nouvelle, 1843). Il donna ses Poésies de Joseph Delorme (1829) et ses Consolations (1830), fut un moment saint-simonien sous l'influence de Pierre Leroux, puis, aprèsavoir défendu l'irréligion du xvni'' siècle, subit l'influence de Lamennais et de l'abbé Gerbet. En 1834 parut le roman de Volupté. D'un cours fait en 1837 à Lausanne sortit VHisloire de Port-Royal (1840-1860) ; d'un cours professé à Liège en 1848, l'ouvrage intitulé Chatenubriand et son groupe littéraire (1860). Professeur au Collège de France, puis à l'École Normale, il fut nommé sénateur en 1865. Il avait dès 1829 commencé à faire des Portraits littéraires ; en 1850, il entreprit dans le Constitutionnelle série des Causeries du lundi ; il passa ensuite au Moniteur et au Temps. — Éditions : Port-Royal (3" éd., 1866), 5' éd.. Hachette, 1888-1891 , 7 vol in-18; Poésie au X\i' s., 1 vol. in-18. Charpentier ; Portraits contemporains, 1846, nouv. éd., Calmann-Lévy, 5vol.in-12, 1870-1871; Causeries du lundi. Gamier, 15vol. in-18, 1857-1862; Table. 1881, in-8 ; Premiers Lundis. 1875, 3 vol. in-18, Calmann-Lévy ; Nouveaux Lundis, 10 vol. in- 1 8, C.-Lévy, 1863-1872 ; Correi/>ondance, C.-Lévy, 2 vol. in-12, 1877-1878 ; Nouv. Corr. 1880, in-12; Lettres à la princesse. 1873, in-18 ; Sainte-Beuve inconnu, par le vicomte Spoelberch de Lovenjoul, 1901. — A consulter : Levallois, Sainte-Beuve, 1872. Nicola-dot, Conjession de Sainte-Beuve. 1882. Brunetière, Évolution de la critique. 8' leçon ; E. Faguet, Politiques et Moralistes, 3" série ; G. Simon, Le roman de Scinte-Btuve, 1906 ; G. Michaut, Sainte-Beuve, 1921.

commérages et d'investigations scabreuses, où l'on devine que, sous prétexte d'exactitudes historiques, se satisfait une imagination inapaisée de vieux libertin : voilà le mal qu'on peut dire de Sainte-Beuve C'est, au reste, l'intelligence la plus fine, la plus souple, la plus curieuse, la plus « soupçonneuse » de problèmes et de difficultés, qui ait jamais été appliquée à la critique.

Très agile et très mobile, Sainte-Beuve a traversé tous les milieux, romantisme chrétien, XVIII'' siècle sceptique, sciences médicales, saint-simonisme : rien ne l'arrête ; dès qu'il a compris, il échappe. Les impuissances de l'auteur servent au développement du critique : il essaie le roman et la poésie, de façon à connaître le métier. Il n'est d'aucune spécialité, d'aucune école, d'aucune église. Ce voluptueux matérialiste parle gravement, dévotement du jansénisme. Son esprit est plus compréhensif que toute doctrine : il ne veut que comprendre et expliquer ; et comprendre, pour lui, c'est aimer ; expliquer, c'est justifier. 11 n'est guère capable de tenir rigueur à ce qui exerce son intelligence.

Mal gré ses allures de dilettante, il a couvert sa curiosité d'une intention de philosophie et de science. Il semble, d'abord, qu'il continue l'œuvre de Villemain, qui avait été de réduire la critique littéraire à l'histoire. Villemain, largement, un peu lâchement, en orateur, avait établi les relations de quelques grands mouvements littéraires aux

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