IX
UNE PAGE D'UN MANUSCRIT AUTOGRAPHE DE TAINE. a Fac-similé de la première page de / Ancien Régime. Premier Tome Origines de la France
contemporaine. (Appartient à M. Paul Dubois). (Hachette éditeur.)
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Tite-Live (1856), mais surtout l'Histoire de la littérature anglaise (1863) et les études sur la Philosophie de l'art (1865-1869), voilà les maîtresses pièces de la critique de Taine. Cette critique procède de sa philosophie : elle en fait même partie intégrante ; toutes les études littéraires de Taine sont des i observations » de psychologie scientifique. « L'homme, dit Spinoza, n'est pas dans la nature comme un empire dans un empire, mais comme une partie dans un tout, et les mouvements de l'automate spirituel qui est notre être sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris. " Voilà le principe, formulé dans la Préface de l'Essai sur Tite-Live. Déterministe, puisqu'il veut faire de la science, Taine professe que les œuvres littéraires sont des produits nécessaires dont une bonne méthode peut expliquer les éléments et la formation. Sainte-Beuve a fait des >' cahiers de remarques ' " ; on doit aller plus loin que lui, pour avoir une connaissance complète. La littérature est déterminée par trois causes générales, la race, le milieu (physique ou historique), le moment (poids du développement antérieur, pression de ce qui est sur ce qui veut être). " Il n'y a ici comme partout qu'un problème de mécanique : l'effet total est un composé déterminé tout entier par la grandeur et la direction des forces qui le produisent "
Ainsi, la littérature anglaise est le produit de la race anglaise, sous tel climat, dans telles circonstances historiques, telles croyances religieuses : Shakespeare, Milton, Tennyson, sont des <' résultantes », qui représentent diverses forces appliquées en divers points. Les Fables de La Fontaine s'expliquent par le caractère de la Champagne, patrie de l'auteur, par la vie qu'il a menée, et par les habitudes mtellectuelles et morales de la société du XYII*^ siècle. La tragédie française est ce que, dans notre race, devait donner la tradition antique à la cour de Louis X.IV.
Cette forte doctrine a le défaut de tout expliquer : elle ne fait pas apparaître les éléments encore inexplicables de l'œuvre littéraire. Elle ne tient pas compte de la nature individuelle : non pas du caractère, qui est résolu en influences composées de la race, du milieu et du moment ;
SCÈNE DE BATAILLE ENTRE BÉARNAIS ET GENS DE BAYONNE. a Dessin de Gustave Dore pour illustrer le Voyage aux Pyrénées, de Taine. (EomoN Hachette.)
mais du génie, de la précision de la vocation, et de l'intensité de la création. Je comprends bien pourquoi il y a eu une tragédie française : mais pourquoi l'individu Corneille, pourquoi l'individu Racine ont-ils fait des tragédies? La Fontaine, écrivant, devait manifester l'originalité analysée par Taine : devait-il la manifester par des Fables? Je ne le vois pas clairement. Sans faire intervenir la liberté, il y a là un effet dont les trois causes de Taine ne rendent pas compte. Puis, la théorie explique Pradon et Racine : elle explique même, je le veux bien, pourquoi Racine, helléniste, janséniste, a mis dans son œuvre ce que Pradon, ignorant et galant, ne mettait pas dans la sienne ; mais la différence d'intensité, d'énergie dans les esprits, de beauté dans les ouvrages, d'où vient-elle? Pourquoi le niveau de Pradon et de Racine n'est-il pas le même? Voilà ce que la théorie ne fait pas voir. Tout ce qui fait Shakespeare pouvait faire un Shakespeare médiocre aussi bien qu'un Shakespeare puissant : l'écrivain est déterminé, la grandeur de l'écrivain ne l'est pas. Il y a là un résidu inexplicable, qu'il faut, en bonne critique, soigneusement dégager.
Dans ses belles études sur la Philosophie de l'art, Taine, procédant toujours, comme il a dit, en naturaliste, suit dans la sculpture grecque, dans la peinture et la sculpture italiennes, dans la peinture des Pays-Bas, 1 action déterminante de la race, du milieu et du moment. Il donne les formules d'un art objectif, impersonnel, classique, sinon de méthode, du moins d'effet : l'imitation de la nature est posée comme l'objet de l'art, mais non pas l'imitation exacte ; ce que l'art imite, « ce sont les rapports et les dépendances des parties ' ; encore les altère-t-il souvent. Il a pour objet les caractères essentiels, dominateurs ; il les dégage, suppléant à la nature partout où elle les fait insuffisamment saillir. Ainsi l'œuvre d'art vaut plus ou moins, selon qu'elle exprime des traits superficiels ou profonds, passagers ou permanents, du modèle naturel : ce qui revient à dire, en fin de compte, selon sa plus ou moins grande généralité. Au principe de classification des œuvres d'art, Taine en ajoute deux autres. Elles se hiérarchisent selon que le caractère exprimé est plus ou moins bienfaisant : principe dangereux, qui ferait Aricie supérieure à Phèdre, Eugénie Grandet au père Grandet. En second lieu, elles se hiérarchisent selon « le degré de convergence des effets >', entendez : selon leur puissance d'expression, c'est-à-dire selon la puissance d'invention et d'exécution de l'auteur. Par cette dernière considération, Taine arrive à fai re enfin une place dans sa critique au jugement du « style », de la « forme », de la <' technique ».
En histoire, Taine a repris le sujet qui avait tenté Tocqueville : faire comprendre, par la description de l'ancien régime, de la Révolution, du régime nouveau, ce qu'est la France contemporaine '. Il s'est placé devant ce vaste sujet « comme un naturaliste devant la métamor-