‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 226 sur 364 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

aujourd'hui la matière de toute science " ». Et voilà l'origine du document humain : de là les carnets de notes que rempliront fiévreusement les romanciers, et qui se déverseront dans leurs œuvres; de là l'usage du fait divers, judiciaire ou médical, et ce reportage acharné qui est la forme vulgaire de la chasse aux petits faits. D'autant que par Taine s'est vulgarisée une notion qui a donné aux romanciers une haute idée de leur fonction : la base de l'histoire doit être la psychologie scientifique, et « ce que les historiens font sur le passé, les grands romanciers et dramatistes le font sur le présent ». Quel est le romancier qui refuserait d'être un grand romancier, en s'abstenant de faire de la science?

Taine hait tous les faits psychologiques à des faits physiologiques : toutes nos idées et sensations sont conditionnées par des mouvements moléculaires des centres nerveux. Il ramenait l'idée à l'image et l'image à la sensation. Ces fines observations, ces exactes analyses se traduisent grossièrement en littérature par cette notion : il n'y a dans l'homme que des sensations et des instincts : tout le reste est mensonge, sottise, spiritualisme, indigne de l'attention d'un savant. Puis — comme, pour obtenir le grossissement des faits sans lequel l'observation, partant 1 explication, auraient été impossibles, Taine recueillait les cas anormaux, singuliers, extrêmes, somnambulisme, hypnotisme, hallucination, aliénation mentale, — les littérateurs ont estimé que le propre objet du roman sérieux était le moi détraqué, jamais le moi normal et qu'il n'y avait point de psychologie sans névrose. Enfin, en regrettant de n'avoir pas de mémoires où Poe, Dickens, Balzac, Hugo, « bien interrogés », auraient livré le secret de leur mécanisme mental, Taine indiquait aux psychologues un curieux sujet d'études que quelques-uns abordèrent * ; mais i! donnait aux romanciers une fâcheuse idée de leur importance, il les provoquait à des examens, des étalages de leur moi, qui ne devaient guère apporter de lumières à la science, sinon peut-être sur la vanité du type « littérateur ».

Taine, à l'analyse, n'aperçoit plus, dans l'univers moral et physique, que des sensations et des mouvements : chaque être est « une ligne d'événements dont rien ne dure que la forme » ; selon notre perception des choses, « un écoulement universel, une succession intarissable de météores qui ne flamboient que pour s'éteindre et se rallumer et s'éteindre encore sans trêve m fin, tels sont les caractères du monde », et la nature est « comme une grande aurore boréale ^ ». Par ces mots et par sa théorie de Vhallucination vraie, Taine définissait la presque constante position prise de son temps par la poésie en face de la réalité : l'universel écoulement, l'universelle illusion, n'était-ce pas là le thème commun?

L'Essai sur La Fontaine et ses fables (1853) V Essai sur

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