‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 231 sur 364 · CL, HACHETTE · texte numérisé non relu

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VICTOR HUGO ET SON ŒUVRE, /^f 0 L'homme

par certams côtés, est assez médiocre : immensément vaniteux, quêtant l'admiration du monde, occupé de Veffet, et capable de bien des petitesses pour se grandir, n'ayant ni crainte ni sens du ridicule, rancunier impitoyablement contre tous ceux qui ont une fois piqué son moi superbe et bouffi, point homme du monde, malgré sa politesse méticuleuse, grand artiste et grand bourgeois à la foisjabo-

1. Biographie : Victor Hugo, fils du général Hugo, né à Besançon en 1802, suivit son père en Italie, en Espagne, fut quelque temps élevé au séminaire des nobles à Madrid; à Paris, il vécut avec sa mère dans cette maison des Feuillantines qu'il a chantée. Lauréat aux Jeux Floraux de Toulouse en 1819, pensionné par Louis XVIII après les Odes, il se marie jeune. Pair de France sous Louis-Philippe, député de Paris en 1848, exilé au 2 Décembre, il est devenu républicain et démocrate vers 1850 ; il avait été d'abord légitimiste, puis libéral, très bien vu de la maison d'Orléans. Ses changements d'opinions sont tout à fait légitimes : il eut le tort de vouloir les dissimuler, et de recourir à toute sorte de falsifications de ses propres écrits pour mettre après coup l'unité dans sa vie et dans ses convictions. Rentré en France après le 4 septembre 1870, il mourut en 1885 : ses funérailles furent une apothéose. Ses principales œuvres poétiques sont les Odes (1822) ; autres éd. (1826), les Orientales (1829) ; les Feuilles d'automne (1831) ; les Chants du crépuscule (1835) ; les Voix intérieures (1837) ; les Rayons et les Ombres (1840) ; de 1853 à 1859, les trois recueils cités ci-dessus ; les Chansons des rues et des bois (1865) ; /'/Innée terrible (1872) ; deux nouveaux recueils de la Légende des siècles (1877 et 1883) ; l'Art d'être grand-père (1877) ; les Quatre Vents de l'esprit (1881).

Éditions : Œuvres complètes, éd. définitive, Hetzel-Quantin, 48 vol. in-8, 1880 et suiv. : Hetzel et C ''. in-16 (1889 tt s-, iv.). Éd. nationale illustrée, pet. in-4 (1886 et suiv ). Œuvres posthumes (1886 et siiv.). Correspondance, Calmann-Lévy. 2 vol, in-8, 1896-1898. Lettres à la fiancée, 1901. La Légende des siècles, éd. critique par P. Eerret, 2 vol., 1920. Les Contemplations, éd. critique, par Vianey, 3 vol., 1922.

A consulter : E. Biré, V. Hugo avant 1830. I vol. in- 18, 1883 ; V. Hugo après 1830. 2 vol. in-18, 1891 ; V. Hugo après 1852. I vol. in-18, 1894. E. Dupuy, V. Hugo, l'homme et le poète, in-18, 1887. L. Mabilleau, V. Hugo (Gr. Écr. français), in-16, 1893. Renouvier, V. Hugo, le poète; le philosophe. 2 vol. in-18, 1893-1900. E. Faguet, xix' siècle. F. Brunetière, Évolution de la poésie lyrique, 5' et I K leçons Guyau, l'Art au point de vue sociologique. P. et V. Glachant, Papiers d'autrefois, 1899. E. Rigal, V. Hugo poète épique. \900. G. Simon, L'enfance de V. Hugo. 1904. P. Berret, Le moyen âge européen dans la Légende des siècles, et les sources de V. Hugo, 191 1. Barthou, Les amours d'un poète, 1918.

2. Contemplations, éd. défin., in-8, t. I, p. 156. — Peut-être fut-il surtout gauche dans l'expression des sentiments tendres, plutôt qu'insensible. On ne peut douter de la sincérité des Lettres à la Fiancée, si verbeuses pourtant et emphatiques.

neux, rangé, serré, plein de vertus bourgeoises dans son mépris du bourgeois, peuple surtout par une certaine grossièreté de tempérament, par l'épaisse jovialité et par la colère brutale, charmé du calembour et débordant en injures : nature, somme toute, plus forte que fine où l'égoïsme impérieux domine.

Victor Hugo est plus émotif que sensible. Il a la sensibilité des orgueilleux, cette irritabilité du moi hypertrophié que tous ses ennemis ont sentie. Il n'est pas tendre : quand il parle d'amour pour son compte personnel, il mêle une chaude sensualité à la galanterie mièvre, à la rhétorique éclatante : il ne s'aliène pas assez pour connaître les grandes passions ; de sa hauteur de poète pensif, il se plaît trop à regarder l'amour de la femme « comme un chien à ses pieds ^ ». Ce qu'il y a de meilleur en lui, c'est sa capacité des joies de la famille, son affection de père ou grand-père : cette tendresse-là, il l'a bien. Il a dit avec un accent pénétrant la douceur intime du foyer, la séduction ingénue des enfants. II y a bien de l'ostentation, de la puérilité dans l'Art d'être grand-père ; ce grand-père exerce sa fonction comme un pontificat, avec une niaiserie solennelle qui dégoûte. Mais, dans les Feuilles d'automne et les premiers recueils, avec quelle simplicité charmante il parle des enfants ! Surtout, lorsqu'il eut perdu en 1843 sa fille et son gendre, nouveau-mariés, qui se noyèrent à Villequier, il dit son désespoir, ses souvenirs douloureux, ses appels

UNE PAGE DU MANUSCRIT AUTOGRAPHE DES PAUVRES GENS, a (Col- ■lection de M. Louis Barthou). CL. HACHETTE.

LA POÉSIE : VICTOR HUGO ET LE PARNASSE

au Dieu juste, au Dieu bon en qui il crut toujours, dans un livre des Contemplations ^ où la perfection du travail artistique n'enlève rien à la sincérité poignante du sentiment.

Il n'est que juste aussi d ajouter que l'amour collectif de l'humanité, des humbles, des misérables, fut très réel chez Victor Hugo. Parce qu'il donna à cette passion des expressions parfois bizarres et déraisonnables parce que surtout elle servit fortement à son apothéose et qu'il l'exploita certainement pour sa popularité, il ne faut pas méconnaître le vif sentiment de pitié sociale qui est antérieur en lui à sa conversion politique ^.

La sensibilité de V. Hugo est donc assez limitée, et presque toujours dirigée, refroidie ou amplifiée par la préoccupation d'agrandir son personnage. En revanche, il a une puissance illimitée de sensation, une acuité rare des sens, et particulièrement du sens de la vue. Sa vision est une des plus nettes qui se soient jamais rencontrées chez un poète ; son œil garde à la fois le détail et l'ensemble des choses. Il voit moins les couleurs que les reliefs ; il est sensible surtout aux oppositions de l'ombre et de la lumière, qui lui fournissent l'antithèse fondamentale de sa poésie.

Je ne sens pas qu'il soit uni par une sympathie morale à cette nature extérieure dont il reçoit si fortement toutes les valeurs : nul autre lien entre elle et lui que la sensation physique. De là l'usage qu'il en fait. Les simples tableaux, les paysages à la plume d'après nature, sont beaux, mais assez rares dans son œuvre. Il se fait de la nature un vaste magasin d'images, où sa pensée se fournit tantôt de thèmes à variations verbales pour l'exercice de sa prodigieuse invention, tantôt de formes à vêtir les idées ; et c'est parce que nulle affection permanente de son âme n'est engagée dans sa perception du monde extérieur qu'il dispose si librement de toutes ses sensations pour les transformer en métaphores ou en symboles au service de ses conceptions intellectuelles.

Mais quelle intelligence a-t-il? Hélas ! il faut avouer que ce très grand poète est incapable de s'abaisser au soin de définir et raisonner exactement. Il lâche d'énormes contresens quand il veut faire le critique, d'énormes contradictions quand il veut faire le théoricien. Ses sensations esthétiques sont souvent fines ou pénétrantes ; mais ses idées littéraires sont souvent vagues et troubles. Ses idées philosophiques, politiques, sociales, son déisme, son républicanisme, son «démocratisme », sont des idées moyennes, sans originalité, tout à fait imprécises et médiocrement cohérentes.

Impuissant à penser, il a le respect, la religion de la

î. Conlemùlations, liv. IV, Pauca meœ.

2. Symboliques déclarations d'amour à l'araignc'e, à l'ortie, au crapaud.

3. De ce côté sa sensibilité fut certainement très étendue. Avec tout son orgueil, ses rancunes et ses attitudes théâtrales, il a cru profondément aux grands lieux communs de clémence et de tonté qu'il annonçait : il a essayé parfois de les vivre ; il a eu des gestes généreux ; dans ses rapports avec Sainte-Beuve, il mit avec quelque apprêt une vraie noblesse. Nous devons en prendre notre parti : Victor Hugo n'a pas la simplicité aisée du propos et des manières. Mais il y a autre chose chez lui que la pose et le panache.

4. Cependant c'est un fait que la pensée philosophique de Victor Hugo a été méprisée

f-jre Littérature. T. II

TITRE D'ENVOI DE LA LÉGENDE DES SIÈCLES, a Tracé et orné de la mam de Victor Hugo, ce dessin fut exécuté à Hauteville House en 1860. (Musée Victor-Hugo.) CL. HACHE1TE.

pensée : il a l'ambition d'être un penseur. N'est-ce pas un devoir du poète, d'être l'instructeur des peuples, le « phare » de l'humanité? Et c'est un spectacle touchant de voir ce primitif s'appliquer à penser, manier laborieusement, gauchement, fièrement, des doctrines, dont il embrasse surtout les mots. Plus il entasse ou gonfle ses métaphores, plus il s'imagine élever ses idées, et il s'est attiré de Veuillot par certaines méditations délirantes le mot cruel que l'on sait : Jocrisse à Pathmos ^.

Mais ce mot est excessif, et injuste : prenons garde d'aller trop loin. Victor Hugo n'a pas d'idées originales : il n'en sera que plus apte à représenter pour la postérité certains courants généraux de notre opinion contemporaine. Il n'a pas d'idées claires : c'est un poète, non pas un philosophe. Son affaire n'est pas d'apporter des for-

surtout par les purs lettrés : des philosophes tels que Guyau et surtout Renouvier l'ont estimée. Des é'udes si originales de Renouvier il résulte que Victor Hugo se sert des idées et des systèmes pour donner des expressions à ses sentiments : il incame successivement ses états de conscience dans les doctrines les plus diverses, christianisme, spiritualisme, panthéisme, manichéisme, etc., selon que chacune d'elles fournit plus justement une formule à l'émotion ou à l'aspiration intérieure du poète. Il n'adhère à aucune philosophie, il les emploie toutes à manifester les tendances de son esprit et de son cœur. Renouvier admire la sûreté avec laquelle Victor Hugo a trouvé les images capables de représenter les conceptions abstraites des philosophes.

ËFOQUE CONTEMPORAINE

mules exactes, des solutions sûres. Il suffit qu'il tienne la curiosité en éveil sur de grands problèmes, qu'il entretienne des doutes, des inquiétudes, des désirs. Une idée abstraitement insuffisante peut déterminer un sentiment efficace. Et voilà par où l'œuvre de V. Hugo est excellente et supérieure : à défaut d'idées nettes, il a des tendances énergiques, et il agite en nous certaines angoisses sociales et métaphysiques. Dieu, l'inconnaissable, l'humanité, le mal dans le monde, la misère et le vice, le devoir, le progrès, l'instruction et la pitié comme moyens du progrès, voilà quelques idées centrales que Victor Hugo ne définit pas, ne démontre pas, mais qui sont comme des noyaux autour desquels s'agrègent toutes ses sensations. Ces idées hantent son cerveau : il ne les critique pas, il s'en grise. Elles lui dictent des hymnes admirables de mouvement et d'ampleur, discours imprécis sans doute, mais visions improvisées et lucides d'un idéal obsédant : Ibo, les Mages, Ce que dit la bouche d'ombre. Et cela ne vaut-il pas mieux, après tout, que d'avoir dit éternellement Sarah la baigneuse ou le pied nu de Rose? N'est-ce pas en somme de là que la poésie de Victor Hugo, dans l'égale perfection de la forme, tire sa plus haute valeur? Et où trouvera-t-on, si ce n'est

VICTOR HUGO ET SES PETITS-ENFANTS, a Photographie de MelandH. (M Victor-Hugo.)

chez lui, l'expression littéraire de l'âme confuse et généreuse de la démocratie française dans la seconde moitié du xix° siècle ? Par sa philosophie sociale, le lyrisme de Victor Hugo devient largement représentatif.

Il faut nous défaire pour juger ses idées de toutes nos habitudes d'abstraction et d'analyse. Impropre à la pensée pure et à la logique idéale, il a philosophé avec sa faculté dominante, à grands coups d'imagination. Mais par là même il a moins gâté les idées que s'il avait essayé de les versifier en philosophe : il a évité la sécheresse de la poésie raisonnablement didactique. Des doctrines, il ne garde que quelques mots, les mots essentiels dont chacun en gros connaît le sens, où chacun peut mettre toute la richesse de sa pensée personnelle : et à ces mots il associe des images que la nature lui fournit.

Victor Hugo ne pense que par images : l'idée, ramassée en un seul mot, lui apparaît liée à une forme sensible, qui la manifeste ou la représente, qui par ses affinités propres en détermine les relations, en sorte que les associations d'images dirigent le développement de la pensée.

Une chose oue éveille l'idée qui sommeillait en lui, ou l'idée inquiète se projette dans l'objet qui frappe ses yeux. Dès lors le poète est délivré de l'embarras des opérations intellectuelles : il a fait passer dans sa sensation son idéal ou sa doctrine ; il n'a que faire d'analyser ; il n'a qu'à utiliser son admirable mémoire des formes, et ce don qu'il a de les agrandir, déformer ou combiner sans les détacher de leur soutien réel, ce don aussi de suggestion qui lui fait trouver des passages inconnus entre les apparences les plus éloignées. Ainsi la pensée devient hallucination, le raisonnement description : au lieu d'un philosophe nous avons un visionnaire. Mais, ainsi, les propriétés intellectuelles des idées restent intactes, et les formes que déploie le poète sont éminemment réceptives : le lecteur, selon sa puissance d'esprit, remplit ces symboles, aptes à contenir toute la pensée que le poète n'a pas pensée.

En réalité, Victor Hugo a les gaucheries et les spontanéités de l'humanité primitive : sa raison obscure, troublée de mille problèmes, qu'elle ne peut résoudre ni manier en leur abstraction, les pose en images concrètes : il crée des mythes. Ce que les races lointaines ont fait dans les temps qui précèdent l'histoire, Hugo, au siècle de Comte et de Darwin, le répète avec aisance : le mythe est la forme essentielle de son intelligence. Sa volonté candide de penser ne laisse dans la nature aucun phénomène où il n^aperçoive la transcription sensible de quelque redoutable énigme ou d'une auguste vérité : toute sensation tend à devenir symbole, tout symbole à se développer eji mythe. N'ayant point un sens psychologique très aigu ni très exercé, il ne peut voir l'individu : un pauvre qu'il rencontre devient tout de suite le pauvre^. Toute métaphore dans une telle organisation évolue, s organise, s'étend : l'objet propre ou l'idée première reculent ; et naïvement, spontanément il retrouve, dans ce pâtre pro-

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