Contemplations, t. II, p
LA POESIE : VICTOR HUGO ET LE PARNASSE
PORTRAIT DE VICTOR HUGO A LA FIN DE SA VIE. a D'après te crayon de Baslien Lepage. (Musée Victor-Hugo.) CL. HACHETTE.
EPOQUE CONTEMPORAINE
montoire qui garde les moutons sinistres de la mer \ la forme d'imagination qui, sur les côtes tourmentées de la Sicile, avait animé l'informe Polyphème et la blanche Galatée.
Cette faculté fait que Victor Hugo, le plus lyrique des romantiques, est aussi le plus objectif Par ces aspirations au progrès, par ces revendications sociales, par ces élans de bonté, de pitié, de foi ou de colère démocratiques, sa poésie prend un autre objet que le moi. Elle exprime les émotions d'un homme, mais des émotions d'ordre universel. Cela donne à son œuvre un air de grandeur et de noblesse qu'il serait injuste de méconnaître.
Il y a bien des violences, et des plus grossières, dans les Châtiments : mais comme le sujet efface ou atténue les petitesses de l'auteur ! On croit entendre les clameurs d'un Isaïe ou d'un Ezéchiel : protestation du droit contre la force, affirmation de la justice contre la violence, espérance superbe de la conscience qui, blessée du présent, s'assure de l'éternité. Les plus belles pièces sont les plus impersonnelles, les plus largement symboliques ^.
La Légende des siècles traduit dans une forme objective et mythique la même conception humanitaire et démocratique dont les deux derniers livres des Contemplations, par leurs fougueuses apocalypses, donnaient l'expression lyrique.
On a parlé d'épopée à propos de la Légende des siècles : il faut s'entendre. Ces épopées n'ont rien de commun avec VIliade ou VÉnéide : il faudrait les comparer plutôt à la Divine Comédie ; la forme épique enveloppe une âme ly-
LES CHATIMENTS. 0 Gravure allégorique de Daumier pour l'édition des Châtiments de IS72. (Bibl. Nat., Imp.) CL. hachette.
rique. Une idée philosophique et sociale soutient chaque poème : ici affirmation de Dieu ou de la justice, là dévotion au peuple, haine du roi et du prêtre. Le recueil, complété par deux publications postérieures, forme comme une revue de l'histoire de l'humanité, saisie en ses principales (ou soi-disant telles) époques ; c'est une suite de larges tableaux ou de drames pathétiques, où s'expriment les croyances morales du poète. Toutes ces épopées symboliques, non historiques, sont réellement des mythes, où les formes de la réalité, imaginée ou vue, ancienne ou contemporaine, s'ordonnent en visions grandioses et fantastiques. La précision pittoresque de certaines descriptions ne doit pas nous faire illusion : la plus simple, la plus vraie, la plus réaliste, est toujours une légende morale » ^, le sujet apparent n'étant que l'équivalent concret du sujet fondamental.
Victor Hugo, évidemment, a manqué de mesure, comme il a manqué d'esprit : visant toujours au grand, il a pris l'énorme pour le sublime, et il a été extravagant avec sérénité. Mais, hormis ce vice essentiel de son tempérament, il a été l'artiste le plus conscient, le plus sûr de lui. Il n'a pas toujours voulu sainement : il a toujours fait ce qu'il a voulu ; son exécution n'a jamais trahi sa conception.
Cette maîtrise se marque bien dans la composition de ses poèmes. Regardons les Châtiments : évidemment la table des matières est un trompe-l'œil. En donnant des titres à ses sept livres, comme il les donne, le poète veut nous faire croire à un ordre intelligible, qui s'évanouit dès qu'on feuillette le recueil. Il n'y a pas là de critique méthodique du programme politique et social de l'Empire : et c'est tant mieux. Mais laissons les formules qu'il attache comme des étiquettes sur chaque paquet de satires. La composition poétique est admirable. Le mélange des formes lyriques et narratives, des apostrophes directes et des symboles objectifs, la variété des tons et des rythmes préviennent le dégoût ou la fatigue du lecteur : avec quel art, parmi tant d'invectives virulentes, développe-t-il le vaste poème de l'Expiation ! avec quel art jette-t-il, au milieu des tableaux de meurtre, de persécution et de servitude, comme de larges taches de nature, claires dans cette ombre, et gaies dans cette horreur ! Comme il nous repose adroitement du Deux-Décembre tant de fois maudit par la vision sereine de Jersey, par la vision grandiose du désert ^ !
L'antithèse est le principe de la forme de Victor Hugo dans la composition d'un recueil ou d'un poème comme dans le détail du style. 11 aime à dresser l'une contre l'autre deux parties symétriques, contraires de sens ou de couleur ^. Une scène réaliste se termine en hallucination fantastique : un fait familier, trivial, s'élargit en symbole de