UN CHATEAU EN RUINES, DESSIN DE VICTOR HUGO
Victor Hugo fit preuve d'un curieux talent de peintre et de dessinateur que E. Bertaax définit heureusement en l'appelant le " Turner de la Nuit ". Le Rhin et les châteaux rainés qui le bordent, avaient fait une forte impression sur le poète et se sont là les modèles que l'artiste a reproduit le plus volontiers. (Appartient à M. Louis Barthott, ) (cl. racbettx,; pu zix.
— LA POESIE : VICTOR HUGO ET LE PARNASSE
l'Infini ou de l'incompréhensible. Tout s'équilibre, et l'on sent partout une volonté consciente qui a déterminé les relations et les proportions des parties ^.
Même sûreté dans le maniement de la langue. Victor Hugo a l'un des plus riches vocabulaires dont poète ait usé. Aucun mot technique ne l'efîraie. Il aime les mots étranges, inconnus, pour les effets d'harmonie qu'on en peut tirer. 11 sent le mot comme son, d'abord ; et de là son goût pour les noms propres, qui, avec un minimum irréductible de sens, font tout leur effet par leurs propriétés sensibles, par la sensation auditive qu'ils procurent. De là ces énumérations écrasantes dont il nous étourdit : sa vanité, de plus, s'y délecte dans une apparence de science qui produit l'impression d'un monstrueux pédantisme.
Toutes les valeurs, toutes les associations, toutes les combinaisons des mots lui sent connus. Il a la phrase tantôt plastique et nettement élégante, tantôt robustement sentencieuse et ramassée. Mais sa forme originale, c'est la métaphore continue. Seulement la métaphore chez lui n'est pas un procédé d'écrivain laborieux, c'est, comme je l'ai dit, l'allure spontanée de la pensée. Aussi, dès qu'il est maître du moins de son talent, la métaphore n'est-elle jamais banale chez lui : toujours rafraîchie à sa source, renouvelée par une sensation directe, elle peut être bizarre, ridicule, elle est toujours vraie et naturelle.
S'étant fait une loi rigoureuse de la propriété, de la particularité des termes, possédant le plus riche vocabulaire d'expressions locales et pittoresques, Victor Hugo fait une dépense curieuse des adjectifs emphatiques, à sens indéterminé : étrange, horrible, effrayant, sombre, etc. Il les mêle aux mots techniques : c'est un moyen d'agrandir la réalité, de développer des images finies en symboles fantastiques. Il exécute cette opération avec une incontestable sûreté de main.
Je signalerai encore un autre procédé qui s'étale dans les trois recueils donnés après 1850 : c'est l'emploi du substantif en apposition : la marmite budget, le bœuf peuple, le pâtre promontoire, etc. Ordinairement respectueux de la langue, Victor Hugo s'est obstiné pourtant dans cette tentative : c'est qu'elle répond à la constitution intime de son génie. Cette construction supprime le signe de comparaison, elle établit l'équivalence, l'identité des deux objets dont l'un va prendre la place de l'autre dans l'imagination et la phrase du poète. Cette opération verbale est le principe même de la création mythique.
Enfin, la puissance d'invention rythmique deV. Hugo apparaîtra aussi dans les trois recueils : on y verra comment les mots sonores se groupent envers expressifs, avec quelle science la distribution des coupes dans le vers, l'ordonnance des strophes ou des parties dans la pièce règlent le mouvement, selon la nature du sentiment ou de
1. Contemplations, t. II, p. 1 17,! e Mendiant. Chansons des rues et des bois, le Semeur; Art d'être grand-père. Mise en liberté.
2. Théodore de Banville (1823-1891), Cariatides 0642) ; Stalactites ; Odtlettes (1857) ; Odes funambulesques (1857) ; les Exilés (1867) ; Cringoire (en prose, 1866) ; Socrale et sa femme (1885), comédies ; Petit traité de poésie française (1872) ; Mes souvent^'
BANVILLE. 0 Portrait par Dehodencq (Gjliection Rochegrosse.) CL. JE SAIS TOUT
la pensée, avec quelle justesse se fait presque toujours l'adaptation d'une certaine structure métrique au caractère du sujet. Il faudrait trop d'exemples pour mettre en lumière cette partie du génie de V. Hugo, et je ne puis ici que l'indiquer. On devra étudier la première Légende des siècles presque vers par vers, pour comprendre la délicatesse, la puissance et la variété des effets que le poète fait rendre à toutes les formes de vers, et particulièrement à l'alexandrin : c'est là qu'on devra chercher, en leur perfection, les types variés du vers romantique.
LA POÉSIE PARNASSIENNE. ^ ^ Derrière le magnifique déploiement de Victor Hugo, la poésie se transforme et suit le mouvement général de la littérature.
Le temps des exaltations passionnées est si bien fini que le plus impénitent des romantiques n'a pas plus de sentiment que les autres. Ame égale, sans fièvre et sans orages, esprit moyen, sans idées ni besoin de penser, Théodore de Banville " jongle sereinement avec les rythmes. C est un charmant poète et bien original, chez qui sens, émotion, couleur, comique, tout naît de l'allure des mètres et du jeu des rimes. Chez ce fervent, le romantisme aboutit à la plus étincelante et stérile fantaisie ^. Gautier mettait encore
— Éditions :Lemerre, pet. in-12. 9 vol. Poésies complètes. Charpentier. 3 vol. in-18, 1878- 1879; Mes souvenirs. Charpentier, 1832.— A coasillter : Fuchs, Théodore de Banoille,
3. Après tout, un poète n'est pas obligé de penser ; et Banv lie est un vrai artiste, dont la place est importante dans l'histoire de la technique du vers : c'est quelque chose.
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
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UNE PAGE AUTOGRAPHE DES MANUSCRITS DE BANVILLE. 0 Ces manuscrits sont conservés à la Bibliothèque Nationale. CL. HACHETTE.
dans ses vers des sujets de tableaux ; Banville n'y met rien, que des souplesses étonnantes de versification. Ce délicieux acrobate finit le romantisme. Après lui, rien : rien du moins que le délire d'mvention verbale de Jean Richepin, dont les prodigieux effets de vocabulaire et de métrique, dans le néant brutal du sens, représentent le dernier état du pur romantisme.
1. Cela est très sensible chez Victor de Lipiade. piiilcsophe autant que poète, tour à tour platonicien spiritualiste, naturaliste my.ri.^ue, idéaliste chrétien, et partout subordonnant l'émotion à la pensée. Psyché (1841), Cdes 't Docmes (1843). Poèwes évanféliqiies (1852), Symphonies (1855), Idylles héroïques (Il 57), l oix du silence (IP65), Femelle (1868), Poèmes civiques (1873), le Livre d'un père (18/6). — Entre 1830 tt 1840, la tendance à échapper au lyrisme personnel s'était marquée par les épopées symh.-jliques, Ahasvérus, Jocelyn, la Chute d'un ange: la métaphysique servit de transition entre l'égoïsme passionnel et le naturalisme. Le moi se masque au moin;, s'il n'est pas suppvirré, dans la (orme épique.
2. Charles Baudelaire (1821-1867), traducti ur d'Edgar Poe. — fdlfi.>ns : les Fletrs du mal, 1857 et 1861 ; éd. Fasquelle, \9\7.ŒuPr. Si omplètcs, 7 vol., 1868-1870. Œuvresp sthumes et Correspondance inédile,puh\. p.E.Cri pet, 1887. Lettres, 1906 ; Œuvres posthumts.
Vers 1850, la poésie est devenue moins personnelle, elle s'est imprégnée d'esprit scientifique ; elle veut rendre les conceptions générales de l'intelligence, plutôt que les accidents sentimentaux de la vie individuelle. La direction de l'inspiration échappe au cœur, est reprise par l'esprit qui fait effort pour sortir de soi, et saisir quelque ferme et constant objet ^. Au reste, le maître lui-même rend témoignage du changement des temps par les recueils qu'il envoie de son exil. Sa poésie, bien personnelle, enveloppe une poésie impersonnelle que d'autres dégageront. Bientôt aussi reparaîtra Vigny dans les saisissants symboles de ses œuvres posthumes (1864), qui enseignent à effacer le moi et la particularité de l'expérience intime.
Mais, à cette date, la détermination nouvelle de la poésie est achevée. Il faut, pour la surprendre en pleine transformation, nous arrêter à Baudelaire ". Je ne lui reprocherai pas d'avoir peu produit : ce peut être d'un sage autant que d'un stérile. Un petit volume peut contenir toute une âme, tout un esprit ; et loué soit qui se concentre, au heu de se diluer. Le talent de Baudelaire est assez étroit et en même temps assez complexe. Il représente à merveille ce que j'ai déjà appelé le bas romantisme, prétentieusement brutal, macabre, immoral, artificiel, pour ahurir le bon bourgeois. Dans cet étalage de choses répugnantes, dans cette volonté d'être et paraître « malsain », dans ce « caïnisme » et ce « satanisme », je sens beaucoup de « pose » et la contorsion d'un esprit sec qui force l'inspiration. La sensibilité est nulle chez Baudelaire : sauf une exception. L'intelligence est plus forte, médiocre encore : sauf une exception. La puissance de la sensation est limitée : le sens de la vue est ordinaire. Baudelaire n'est pas peintre, et ses tableaux parisiens sont de la peinture inutile. Mais il a deux sens excités, exaspérés : le toucher et l'odorat ^.
L'idée unique de Baudelaire est l'idée de la mort ; le sentiment unique de Baudelaire est le sentiment de la mort. Il y pense partout et toujours, il la voit partout, il la désire toujours ; et par là il sort du romantisme. Son dégoût d'être ne paraît pas un produit de mésaventures biographiques : il se présente comme une conception générale, supérieure à l'esprit qui se l'applique ^. Obsédé et assoiffé de la mort, Baudelaire, sans être chrétien, nous rappelle le christianisme angoissé du XV^ siècle : par une propriété de son tempérament, la mort qui est sa pensée, la mort qui est son désir, c'est la mort visible en la pourriture du corps, la mort perçue sur le cadavre par l'odorat et le toucher. Une originale mixture d'idéalisme ardent et de fétide sensualité se fait en cette poésie.
L'artiste est puissant. Laborieux, raffiné, parfois pro-
1908. — A consulter : P. Bourget, Essais de psychologie contemporaine ; Brunetière, La S a ue de EaudeLire [Revuedes Dmx Mondes, 1" sept. 1892); C. Mauclair, Baudelaire,
3. Cf. ses « chats » définis par le contact et le parfum. Et toutes les notations d'odeurs.
4. " La poésie de M. Baudelaire est moins l'épanchement d'un sentiment individuel qu'une ferme conception de son esprit. ■ (Barbey d'Aurevilly.) — Cependant voici un aveu de l'auteur (Lettres, p. 522) : " Faut-il vous dire, à vous qui ne l'avez pas plus dev né que les autres, que dans ce livre atroce, j'ai mis tout mon cœur, toute ma tendresse, toute ma religion (travestie), toute ma haine? Il est vrai que j'écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c'est un livre d'art pur, de singerie, de jonglerie, et je mentirai comme un arracheur de dents.
LA POESIE : VICTOR HUGO ET LE PARNASSE
saïque, souvent prétentieux, il vise à la perfection, et il y atteint plus d'une fois. Il aime les formes sobres, pleines, solides, le vers large, signifiant, résonnant ^. Sa forme préférée est le poème symbolique, court et concentré ; parfois, de la plus banale idée, il fait un poème saisissant par la nouveauté hardie du symbole ^.
Par sa bizarrerie voulue et provocante, mais aussi par sa facture magistrale, Baudelaire a exercé une influence considérable : ne lui reprochons pas les sots imitateurs qu'il a faits ; c'est le sort de tous les maîtres.
Nous saisissons encore l'évolution du romantisme chez Louis Bouilhet ' : vestiges de passion orageuse, exotisme effréné dans l'orientalisme et la chinoiserie, fantaisie capricieuse des rythmes, voilà le romantisme ; mais essai de restitution érudite de la vie romaine, effort pour saisir la vie contemporaine en sa réalité pittoresque, et surtout sérieuse tentative pour traduire en poésie les hypothèses de la science, voilà les directions nouvelles vers l'art objectif et impersonnel. Le petit volume de Bouilhet est un témoin curieux des impulsions incohérentes auxquelles obéissaient entre 1850 et 1860 les talents secondaires qui n'avaient pas la force de s'affranchir et de s'orienter une bonne fois.
Venons aux maîtres en qui s'exprime le besoin nouveau des esprits. Dès 1853, Leconte de Lisle ^ a trouvé sa voie dans les Poèmes antiques que suivront les Poèmes barbares (1862). Ce poète est un érudit ; il traduit Homère, Eschyle, Sophocle, Horace, et il est intéressant de constater ce retour à l'antiquité grecque qui coïncide avec l'effort pour objectiver le sentiment lyrique. Il demande à l'érudition la matière de sa poésie : ses poèmes sont une histoire des religions. Il raconte toutes les formes qu'ont prises dans l'humanité le rêve d'un idéal, la conception de la vie universelle, de ses causes et de ses fins : légendes indiennes, helléniques, bibliques, polynésiennes, Scandinaves, celtiques, germaniques, chrétiennes, tous les dieux et toutes les croyances défilent devant nous et se caractérisent avec une étonnante précision
Le poète n'est pas, comme on l'a dit, un impassible. C'est un désespéré. Il regarde la vie avec une tristesse qui naît d'un absolu, d'un incurable pessimisme. Tout est illusion, écoulement sans fin de phénomènes ; rien ne s'arrête, rien n est, pas même Dieu. Il n'y a que la mort. En cer-