‹ Histoire illustrée de la littérature françaiseChapitre 236 sur 364 · Midi. Le Sommeil du Condor. Les Eléphants, etc · texte numérisé non relu

Midi. Le Sommeil du Condor. Les Eléphants, etc

tains endroits, un accent personnel se laisse sentir, et certain appel à la mort, certaine effusion de pitié sur les vivants, nous découvrent l'âme douloureuse du poète. Mais ces élans de sensibilité sont aussitôt comprimés qu'aperçus.

Au lieu de crier en pur lyrique ses incertitudes ou ses angoisses, Leconte de Lisle a préféré les dérober derrière les incertitudes et les angoisses de toute l'humanité, dont son mal est le mal. De là, ce défilé des dieux et des religions qui sont les formes par où l'humanité tente toujours de tromper son ignorance et d'éterniser sa brièveté ; mais ces formes elles-mêmes passent, portant témoignage de l'universel écoulement et de l'éternelle illusion, démasquant le néant dans leur mélancolique succession.

Comme Vigny, et par un effet analogue du pessimisme, Leconte de Lisle aime les fugitives apparences de l'être. Il regarde, il saisit la vie universelle en tous ses accidents. De chaque phénomène, il fixe la particulière beauté ; et ainsi le poète des religions se double d'un peintre de paysages et d'animaux. Les descriptions de Leconte de Lisle sont puissamment objectives, d'une intensité de couleurs, d'une énergie de reliefs ^ à quoi rien dans la poésie contemporaine ne saurait se comparer. La personnalité du poète ne s'affirme plus que par l'élection de la forme : une forme belle et large, impeccable et précise, aveuglante parfois à force d'éclat, dure aussi à force de fermeté. Cette poésie, en sa continue perfection, a des reflets, un grain, une solidité de marbre.

Victor Hugo était absent : Leconte de Lisle, après ses

BAUDELAIRE, a Portrait par E. Deroy .{Musée de Versailles.) CL hachette

ÉPOQUE CONTEMPORAINE

LECONTE DE LISLE. a Portrait charge, par E.CarJalABM Nat., Est.) CL. HACHETTE.

deux admirables recueils, fut le maître mcontesté de la poésie française ; autour de lui se groupèrent un certain nombre de jeunes poètes, qui prirent le nom de Parnassiens, lorsque l'éditeur Lemerre publia leurs vers dans le recueil du Parnasse contemporain ^. Chacun y apporta son tempérament original, sa force de sentiment ou de pensée : le trait commun de l'école fut le respect de l'art, l'amour des formes pleines, expressives, belles. Tous ont une remarquable science de la facture, et si parfois la matière semble maigre ou vile dans leurs œuvres, il faut reconnaître que presque tous ont dit en perfection ce qu'ils avaient à dire. Il n'en est guère qui, grâce à la probité du métier, n'aient eu la bonne fortune de donner la forme qui dure à quelque sujet bien rencontré ; et l'on formera, l'on a formé déjà, de charmantes anthologies, où tout est de premier ordre, parce que chacun fournit très peu.

Mais nous ne pouvons regarder ici que les chefs de file pour ainsi dire, ceux qui se séparent par une énergique originahté, ou dont l'impérieux exemple indique des directions nouvelles.

1. Le Parnasse contemporain. 1866, 1869 et 1876, 3 séries : c(. Th. Gautier, Rapport sur le progrès de la poésie depuis 1830.

2. Sully Prudhomme (1839-1908). Stances et poèmes, m5 : Solitudes. \869 : Vaines Tendresses, 1875 ; la Justice. 1878 ; le Bonheur. 1888 ; Testament poétique. 1901 -.la Vraie Religion selon Pascal, 1905. — Éditions : Lemerre, in-18, et pet. in-12. — A consulter: Brunetière, Évolution de la poésie lyrique \4' leçon. Zyromsky, Sully Prudhomme, 1907.

Sully Prudhomme ^ est un philosophe, et il a voulu donner^ à la poésie philosophique plus de rigueur, plus d'exactitude qu'elle n'en a jamais eu. Il a en effet apporté dans l'expression des idées une netteté, dans la suite des raisonnements un ordre, dans l'exposition des doctrines une précision qu'on ne retrouverait pas ailleurs. La philosophie qu'il présentait, tout imprégnée de science, attentive aux découvertes, aux hypothèses de l'histoire naturelle, de la physique, était bien une philosophie de son temps. A la métaphysique joindre la science, cela était d'un poète que la difficulté n'effraie pas.

Après avoir traduit le premier livre de Lucrèce, pour se faire la main, Sully Prudhomme a fait un poème sur la Justice : il la cherche dans l'univers, qui lui montre partout la lutte, la haine, la faim ; il ne la trouve enfin que dans la conscience de l'homme. Pour ces hautes conceptions, le poète a choisi une forme étriquée et raffinée : d'un bout à l'autre s'égrènent des sonnets alternant avec quatre quatrains. Plus heureuse est l'épopée symbolique du Bonheur : ni les sens, ni la pensée, ni la science ne donnent le bonheur r il est uniquement, absolument dans le sacrifice. Sans doute la force de l'idée, la logique du raisonnement font obstacle parfois à la poésie et imposent aux vers une précision de prose scientifique. N'était la valeur de la pensée philosophique, on croirait par endroits lire un discours de Voltaire. Cependant il y a dans ces poèmes d'admirables choses ; surtout dans le Bonheur, l'idée se fond dans le sentiment, s'enveloppe dans le symbole ; une poésie subtile, vaporeuse sans être nuageuse, précise sans être abstraite, saisit à la fois l'imagination et l'intelligence.

Cependant Sully Prudhomme a réussi plus constamment dans la courte méditation qui réalise par une image

FRANÇOIS COPPÉE. /H Portrait par Rajon. (Bibl. Nat. Est.) CL. HACHETTE.

La POESIE : VICTOR HUGO ET LE PARNASSE

gracieuse ou touchante quelque vérité pliilosophique, un fait de notre vie morale, une loi de la vie universelle. Rien de plus achevé, de plus neuf que ces petites pièces, la Mémoire, Y Habitude, les Chaînes, la Forme : il faudrait citer presque tout le recueil. Sully Prudhomme a de profondes tendresses et d'abondantes pitiés, qui naissent en lui d'un pessimisme délicat et pénétrant. Ni cri, ni révolte, ni tension même : une tristesse douce et discrète, toute en demi-temtes, un vif sentiment de l'humaine misère, une déploration sans violence des êtres et des formes qui passent. Quelles sont les expériences intimes qui donnent un tel accent de sincérité à cette poésie raffinée? Je ne sais, et le poète ne laisse guère entrevoir sa vie dans son œuvre. Il a un esprit de généralisation, qu'il applique même aux faits de sa sensibilité ; il ne s'arrête qu'aux émotions où transparaît quelque servitude ou quelque aspiration de l'impersonnelle humanité ; mais ces généralités sentimentales ne sont pas des lieux communs, et ces poèmes exquis notent je ne sais combien de fines nuances d'impressions, font apparaître je ne sais combien d'invisibles forces morales.

Avec Leconte de Lisle, la poésie fuit vers l'archéologie et l'histoire : avec Sully Prudhomme, elle s'allie à la philosophie et à la science ^. Une troisième direction reste, dans laquelle la poésie objective peut se trouver ; elle consiste à recevoir de la perception extérieure la matière des vers, en sorte que le moi n'y contribue que par sa représentation du non-moi. Parallèlement au roman naturaliste

1. Mme Ackermann (1813-1890) a exprimé avec plus d'énergie que d'art 1 aniei pessimisme d une âme qui ne peut ni échapper ni se résigner à une conception ii/ciuieuse et positive de l'univers. Poéties, Lemerre, 1874, pet. in-12.

2. Eugène Manuel. (1823-1901). Pages intimes (\S(>(i) : Poèmes populaires (\87\) : Pendant la guerre (1872). — Édition : Calmann-Lévy.

3. François Coppée (1842- 1908). «e/.V/umre (1866) : /ndmi/es (1868) ; la Grève des forgerons (1869) ; les Humbles (1872) ; Promenades et intérieurs (1872) : Poésies (1879), Contes en vers (1881 et 1887) ; dans le théâtre de Coppée, le Passant (1869), où se

peut se développer une poésie naturaliste, tout appliquée à rendre les aspects de la vie familière, de la réalité vulgaire, même triviale, même laide.

La voie fut ouverte par Eugène Manuel ^, qui tenta d'enfermer dans de petits tableaux, discrètement teintés d'émotion, les mœurs du peuple parisien, les scènes de la rue et de l'atelier ; mais l'idéalisme du poète le condamnait à dérober une partie de ses modèles derrière la noblesse de son propre sentiment. Dans ce genre, François Coppée ^ s'est acquis le nom d'un maître. Moins artiste que Gautier, sans être plus penseur, il avait débuté par des mièvreries sentimentales, dont les formes travaillées ont je ne sais quel aspect de bijouterie fausse. Puis il a visité les faubourgs, les usines, les gares, la banlieue parisienne ; il a frôlé la vie populaire ; il s'est constitué le poète des formes humbles de la nature et de l'humanité. La tentative était intéressante : par malheur, on ne trouve dans les vers de François Coppée ni la sincère énergie ni la large pitié que de tels sujets exigent. Le souffle est court ; l'artifice littéraire est trop sensible. L'œuvre reste laborieusement prosaïque, et l'intensité de l'impression réaliste n'y compense pas la sécheresse poétique.

La poésie réaliste, si elle est possible, n'a pas rencontré d'homme : il faut en chercher les esquisses éparses un peu partout dans les vers de ces vingt dernières années, surtout dans quelques pièces de Maupassant * ou de Verlaine ^ plus encore chez Verhaeren : disons aussi, pour être juste, çà et là, par hasard, dans la Chanson des Gueux ''.

révéla Sarah Bernhardt. — Éditions: Lemerre, in-18 et pet. in-12 ; éd. in-4 ; éd. illustrée in-8.

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